
L’été, bien entendu, c’est irrespirable. La faute aux grandes verrières qui coiffent le crâne mi-aplati, mi-bombé de la Grande Galerie Marchande. L’air conditionné tourne alors à pleins tubes, pulse de longues brises froides, semblable à ces courants d’air champêtres qui rampent continuellement sous le pas des portes qu’on a mal rabotées. En manque d’oxygène et grelottant – comme lorsque vous prenez l’allée du rayon frais du supermarché, vêtu seulement d'un t-shirt de saison, que votre œil, à toute vitesse, fait défiler pour votre libre arbitre les pots de yaourt, leur prix, leur arôme – vous vous sentez contraint de piétiner. Pas trop vite ; vous halèteriez. Pas trop lentement ; histoire de vous réchauffer juste un peu les os.
La Grande Galerie est coupée en deux par une place blanche et illuminée, censée ressembler à l’intérieur d’une rotonde. A l’épicentre, on a disposé une estrade circulaire et un piano, ainsi qu’un homme rétribué pour y jouer quelques airs inoffensifs et bon marché. Installés en cercle autour de l’instrument, de couleur crème, d'allure massive, presque de mauvais goût, d’autres petits fauteuils en cuir sont occupés par ces flâneurs dont les pieds sont gonflés et endoloris par une trop longue marche. Tandis que le pianiste joue son morceau sirupeux sans y penser, en essayant d’ignorer le monde qui l’entoure, ils se prélassent et s’abandonnent quelques instants. Traits tirés, muscles courbaturés, ils s’avachissent en déposant sur le sol leurs gros sacs mous aux marques des grandes enseignes, qu’encadrent leurs jambes tendues. Le regard vide, ils tripotent une canette de soda dont le liquide gazeux s’évente lentement. Ils se déchaussent, massent leurs pieds rouges, martyrisés par les brides, lacets, élastiques de leurs chaussures et de leurs chaussettes. Massent leurs pieds humides de sueur, leurs orteils comprimés sur lesquels se sont agglutinés de petites boules-peluches de couleur, cotonneuses et détrempées ; ils les plongeraient volontiers dans de grandes bassines d’eau si on leur en donnait la permission (ce qui arrivera sûrement un jour ; on finira sans doute par mettre à leur service une petite armée de pédicures dévoués).
La rotonde des peaux mortes et des cors rougis !
Face au pianiste, les architectes ont également cru bon d’installer une des quatre grandes entrées du Centre Commercial. L’été, déjà le souffle court, l’air conditionné vous fouette la peau et si vous choisissez de vous installer là, sur ces fauteuils en cuir craquelé, le froid vous pique et vous plonge progressivement dans une sorte de sommeil à demi-rêche. Quand les portes du sas s’ouvrent en grand, un vent caniculaire vient tout balayer et vous étourdit subitement. Les avachis et leur pianiste passent ainsi du chaud au froid, ils grelottent puis étouffent, puis tremblent, puis soupirent, les gouttes de sueur qui dégoulinent de leur corps se figent, puis deviennent brulantes comme si elles reposaient sur un tapis de petits galets exposés au soleil assassin d’une zone désertique, tandis que tournent autour de tous, les notes absurdes et délirantes d’une valse viennoise pour touriste peu regardant.
Paule et Martin-Pierre ont une représentation à 10h00 du matin. A cette heure là, il n’y a jamais grand monde. Deux ou trois gosses, pas plus. Les serveurs des franchises de restauration ne dressent pas encore les tables. Depuis quelques jours, ils ont pris l’habitude à cette même heure de faire les cent pas autour du chapiteau. L’œil torve, ils reluquent Paule sous toutes les coutures. Se penchent de coté quand elle se baisse pour ramasser un truc tombé par terre ; le vieux mouchoir plein de morve d’un enfant abandonné par sa mère, l’histoire d’une petite heure ou deux. Tandis que la mère roupille un peu plus loin, tandis que la mère se paie ce luxe trop rare, le mec du restau de sushi fait un clin d’œil à celui de la pizzeria d’en face et les deux se marrent en clignotant sans cesse de la paupière. L’autre matin, Martin-Pierre a croisé le gars des Sushis. Il lui a dit : « vous êtes graves les mecs, on croirait que vous venez de sortir de taule ». Yakitori a répondu : « T’es curé ou quoi ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ? ». Martin-Pierre n’a rien ajouté. Il a sobrement haussé les épaules, fermé son casier et s’en est retourné, sa queue en tire-bouchon là où elle devait être. Paule n’est pas dupe. Elle ignore ces pauvres cons aussi superbement que possible. Elle ne leur fait même pas grâce d’un regard courroucé. Elle le sait, ces mecs sont comme des petits insectes. En bonze soucieux, elle ne les écrase pas. Elle respecte leur existence minable. Elle ne se salit pas le karma pour aussi peu de choses.
La Grande Galerie est coupée en deux par une place blanche et illuminée, censée ressembler à l’intérieur d’une rotonde. A l’épicentre, on a disposé une estrade circulaire et un piano, ainsi qu’un homme rétribué pour y jouer quelques airs inoffensifs et bon marché. Installés en cercle autour de l’instrument, de couleur crème, d'allure massive, presque de mauvais goût, d’autres petits fauteuils en cuir sont occupés par ces flâneurs dont les pieds sont gonflés et endoloris par une trop longue marche. Tandis que le pianiste joue son morceau sirupeux sans y penser, en essayant d’ignorer le monde qui l’entoure, ils se prélassent et s’abandonnent quelques instants. Traits tirés, muscles courbaturés, ils s’avachissent en déposant sur le sol leurs gros sacs mous aux marques des grandes enseignes, qu’encadrent leurs jambes tendues. Le regard vide, ils tripotent une canette de soda dont le liquide gazeux s’évente lentement. Ils se déchaussent, massent leurs pieds rouges, martyrisés par les brides, lacets, élastiques de leurs chaussures et de leurs chaussettes. Massent leurs pieds humides de sueur, leurs orteils comprimés sur lesquels se sont agglutinés de petites boules-peluches de couleur, cotonneuses et détrempées ; ils les plongeraient volontiers dans de grandes bassines d’eau si on leur en donnait la permission (ce qui arrivera sûrement un jour ; on finira sans doute par mettre à leur service une petite armée de pédicures dévoués).
La rotonde des peaux mortes et des cors rougis !
Face au pianiste, les architectes ont également cru bon d’installer une des quatre grandes entrées du Centre Commercial. L’été, déjà le souffle court, l’air conditionné vous fouette la peau et si vous choisissez de vous installer là, sur ces fauteuils en cuir craquelé, le froid vous pique et vous plonge progressivement dans une sorte de sommeil à demi-rêche. Quand les portes du sas s’ouvrent en grand, un vent caniculaire vient tout balayer et vous étourdit subitement. Les avachis et leur pianiste passent ainsi du chaud au froid, ils grelottent puis étouffent, puis tremblent, puis soupirent, les gouttes de sueur qui dégoulinent de leur corps se figent, puis deviennent brulantes comme si elles reposaient sur un tapis de petits galets exposés au soleil assassin d’une zone désertique, tandis que tournent autour de tous, les notes absurdes et délirantes d’une valse viennoise pour touriste peu regardant.
Paule et Martin-Pierre ont une représentation à 10h00 du matin. A cette heure là, il n’y a jamais grand monde. Deux ou trois gosses, pas plus. Les serveurs des franchises de restauration ne dressent pas encore les tables. Depuis quelques jours, ils ont pris l’habitude à cette même heure de faire les cent pas autour du chapiteau. L’œil torve, ils reluquent Paule sous toutes les coutures. Se penchent de coté quand elle se baisse pour ramasser un truc tombé par terre ; le vieux mouchoir plein de morve d’un enfant abandonné par sa mère, l’histoire d’une petite heure ou deux. Tandis que la mère roupille un peu plus loin, tandis que la mère se paie ce luxe trop rare, le mec du restau de sushi fait un clin d’œil à celui de la pizzeria d’en face et les deux se marrent en clignotant sans cesse de la paupière. L’autre matin, Martin-Pierre a croisé le gars des Sushis. Il lui a dit : « vous êtes graves les mecs, on croirait que vous venez de sortir de taule ». Yakitori a répondu : « T’es curé ou quoi ? Qu’est-ce que ça peut te foutre ? ». Martin-Pierre n’a rien ajouté. Il a sobrement haussé les épaules, fermé son casier et s’en est retourné, sa queue en tire-bouchon là où elle devait être. Paule n’est pas dupe. Elle ignore ces pauvres cons aussi superbement que possible. Elle ne leur fait même pas grâce d’un regard courroucé. Elle le sait, ces mecs sont comme des petits insectes. En bonze soucieux, elle ne les écrase pas. Elle respecte leur existence minable. Elle ne se salit pas le karma pour aussi peu de choses.
Ensuite, le midi, Paule flâne un peu. Elle remonte la première partie de la Grande Galerie marchande. Fend l’air des franchises universelles. Elle ne jette même pas un œil aux vitrines qui la bordent. A mi-chemin, elle s’arrête sous la rotonde et écoute le pianiste défroqué qui joue son air merdeux pour quelques estomacs vides. De loin, Martin-Pierre a coutume de la regarder. C’est plus fort que lui, dirait-il. Les notes se perdent et résonnent sous le dôme. Quelques mélopées élimées, des trucs d’ascenseur comme on dit, pas violents pour deux sous, Titanic, des machins de ce genre. Paule écoute. Elle ne rit pas, ne sourit pas, elle n’affiche pas cette sorte de moue narquoise qui peint parfois le visage de quelques flâneurs, contemplant la scène à distance étudiée. Elle écoute, quasi religieusement. Martin-Pierre s’approche d’elle, attend quelques secondes avant de parler et demande : « tu aimes ça ? ». Elle répond : « non, pas vraiment ». « C’est le pianiste qui te plaît, alors ? », il demande encore. Elle dit : « ben non ». Et elle n’ajoute rien de plus. On ne sait pas pourquoi elle vient là chaque midi. Pourquoi elle applaudit avec enthousiasme à la fin du morceau, avant de reprendre sa marche pour rejoindre le réfectoire, de déambuler entre les hommes et femmes qui viennent en sens contraire sans faire le moindre écart, comme autant de robots sans âme. Pourquoi elle semble ne considérer personne d’autre que Martin-Pierre ici, comme s’il était unique (je veux dire : particulier). Pourquoi elle s’installe toujours à l’écart, à une table pour deux seulement. Pourquoi lorsque Martin-Pierre arrive quelques instants plus tard, maladroit, son plateau plein d’assiettes et de ramequins entre les mains, lançant ici et là des regards inquiets, elle fait soudain de grands gestes pour attirer son attention. Pourquoi ?
Avec elle, Martin-Pierre est comme un gosse timide. Il ne sait pas trop comment dire les choses. Même lui expliquer le boulot est une épreuve en soi. Il aimerait lui parler d’un air détaché, pour lui faire comprendre que toute cette farce n’a aucune importance, mais il refuse de se dénigrer ainsi. Il est comme tout le monde, il fait son job et s’y cramponne exactement comme tous les autres. Prétendre le contraire serait avilissant. Cracher sur son emploi, aussi minable soit-il, c’est se cracher en plein visage, pense Martin-Pierre. Il garde donc pour lui sa colère, sa rancœur et sa frustration. Il aimerait lui dire qu’il ne faut pas qu’elle le juge, qu’il vaut mieux que ce putain de costume rose, mais sa fierté l’en dissuade. Qu’importe dans le fond, on n'a pas forcément besoin de dire les choses. Paule, quand elle sourit, on a l’impression qu’elle comprend.