
Pour être à bonne hauteur, Aurélien s’est muni d’un tabouret. Debout sur celui-ci, légèrement penché au dessus du lavabo, il se brosse les dents avec acharnement. Il adopte pour commencer le mode rotatif, mais il sait – pour avoir écouté sagement les recommandations d’un agent de prévention bucco-dentaire venu rendre visite l’année dernière aux élèves de son école primaire – que cette méthode est sans effet ; plutôt qu’éliminer les bactéries elle les étale sur toutes les dents. Dont acte. Il entreprend de se brosser les incisives, privilégiant alors des mouvements de droite à gauche, puis du bas vers le haut, un peu comme lorsque l’on peint un mur blanc avec de la Dulux Valentine. Peine perdue. Aurélien sait bien que la seule façon correcte d’éliminer toute cette saleté qui s’apprête à martyriser sa bouche d’enfant c’est de brosser chaque région de son râtelier de haut en bas (sans faire de mouvements inverses, de bas en haut), comme on époussette un pantalon plein de poussière avec le plat de la main. Ainsi, les bactéries volètent hors de sa bouche. C’est la seule façon de procéder qui soit dotée de quelque efficacité. Mais premièrement, c’est plus facile à dire qu’à faire, il faut tenir la brosse avec fermeté et agilité, ce qui ralentit considérablement la cadence de brossage. Deuxièmement, tout ceci ne dit rien des éventuelles saletés qui restent prisonnières des poils de la brosse. Aurélien en conclue donc qu’il n’existe aucune méthode visant à assainir de manière véritablement significative la jeune bouche qui – il le sait – fait office pour son corps de fosse à purin. Il en finit donc de son brossage, avec joie et colère. Quand il crache son mélange de dentifrice et de salive dans le lavabo, il sourit une première fois, parce que sa bouche humide et pleine de mousse fait un bruit de pet foireux. Il sourit une deuxième fois en constatant qu’un peu de sang gingival s’est mêlé à cette étrange mixture, chimique et organique, à la fois transparente, blanche et rouge. Comme de bien entendu, il considère cela comme sa première victoire de la journée.
Il entreprend ensuite un lavage de l’émail en bonne et due forme. L’eau ruisselle sur la matière blanche, reléguant le mélange dentifrice-salive-sang vers la bonde entrouverte. De sa main, Aurélien caresse le ventre incurvé du lavabo pour ramener sous le robinet ce qui est inaccessible pour lui. Etrangement mélancolique, il fait l’amer constat que tout a disparu irrémédiablement par le siphon. Un peu de lui, ce qui est le plus cher en lui, son sang, rampe désormais vers les égouts, vogue en compagnie de l’urine et des excréments du monde. Un haut-le-cœur soulève sa poitrine. Un cri résonne à cet instant précis dans toute la maison. Un cri atroce, de haine ou de douleur, qui se métamorphose sur la fin en sanglots, puis en rire. Cette déchirure brutale du silence fait sursauter Aurélien qui dégringole de sa chaise. Hébété, surpris, d’abord effrayé puis un peu agacé par cette perturbation extérieure qui lui a fait perdre le fil de ses méditations matinales, l’enfant se relève et ajuste son pyjama. Sans hâte, il sort de la salle de bains, puis descend les escaliers qui mènent au rez-de-chaussée. La véranda est baignée de lumière. Les cris résonnent toujours, soumis aux mêmes ondulations étranges : colère-douleur-larmes-rire. Le père d’Aurélien est presque habillé, immobile, face aux grandes vitres de la pièce. Sa chemise violette a la même couleur que les vêtements de pénitence des prêtres pendant le carême. Si l’on s’approche du tissu, on distingue quelques losanges minuscules, plus sombres qui vous brouillent la vue et vous plongent dans un état somnolent. Mais tout va bien, le père d’Aurélien n’a pas encore eu le temps de la boutonner, cette foutue chemise. Il a dans la main gauche une grande tasse de café achetée il y a longtemps à Colombey-Les-Deux-Eglises, sur laquelle on distingue le profil légèrement usé par le temps du Général de Gaulle et en arrière plan la Grande Croix de Lorraine. Dehors, on distingue aussi l’origine de ces cris absurdes : une petite femme en robe de chambre et pantoufles qui tourne en rond sur la pelouse dans le froid pénétrant et humide du Printemps récalcitrant. Elle s’arrache quelques touffes de cheveux qu'elle abandonne aussitôt dans la lavande du jardin parce qu'elle sanglote, se tient le ventre parce qu'elle rit, montre son poing serré au père d’Aurélien parce qu'elle reprend sa colère à la racine. Elle ressemble à une mauvaise actrice, un peu passée de mode ; Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur quand il se coince les mains dans la porte en coursant le môme...
Aurélien demande : « c’est quoi ça ? ».
- Une patiente, répond son père.
- Pourquoi elle fait ça ? Elle est complètement folle !
- Bien sûr, c’est une de mes patientes…
- Ouais, logique… Pourquoi tu ne fais rien, elle a l’air de se faire du mal ?
- Les cheveux, ça repousse...
- Oui, mais elle pourrait faire pire, j’ai l’impression.
- Sans doute… mais que veux-tu que j’y fasse…
- …ça fait partie de sa thérapie !
- Oui !
- C’est toujours la même réponse !
- Et toi, tu poses toujours la même question, ça se soigne tu sais…
- Ah, non merci.
C'est la sonnerie du téléphone qui interrompt cette conversation matinale entre père et fils. Les cris de la cinglée ont redoublé d’intensité. Prenant forme, ils s’insinuent dans les pores de la peau d’Aurélien qui sent son être entier se dilater, tout son corps disposer d’une acuité aussi nouvelle qu’anormale. Il perçoit, entend, se représente et finalement voit (comme s’il le voyait de ses propres yeux) son filet de sang plein de salive et de dentifrice dégouliner vers une sorte d’océan figé, constellé de poissons immobiles, retenus prisonniers d'une vase rouge.
La voix à l’autre bout du fil résonne sans attendre : « dites, toubib ! » ; « oui, Monsieur Dorham, que puis-je faire pour vous ? », répond le toubib ; « ouais, dit Dorham, dites, aujourd’hui, on organise le grand tournoi annuel de Badminton de Ste Marine, patients contre surveillants…vous pourriez pas lui demander de baisser d’un ton, on n’arrive pas à se concentrer ».
Il entreprend ensuite un lavage de l’émail en bonne et due forme. L’eau ruisselle sur la matière blanche, reléguant le mélange dentifrice-salive-sang vers la bonde entrouverte. De sa main, Aurélien caresse le ventre incurvé du lavabo pour ramener sous le robinet ce qui est inaccessible pour lui. Etrangement mélancolique, il fait l’amer constat que tout a disparu irrémédiablement par le siphon. Un peu de lui, ce qui est le plus cher en lui, son sang, rampe désormais vers les égouts, vogue en compagnie de l’urine et des excréments du monde. Un haut-le-cœur soulève sa poitrine. Un cri résonne à cet instant précis dans toute la maison. Un cri atroce, de haine ou de douleur, qui se métamorphose sur la fin en sanglots, puis en rire. Cette déchirure brutale du silence fait sursauter Aurélien qui dégringole de sa chaise. Hébété, surpris, d’abord effrayé puis un peu agacé par cette perturbation extérieure qui lui a fait perdre le fil de ses méditations matinales, l’enfant se relève et ajuste son pyjama. Sans hâte, il sort de la salle de bains, puis descend les escaliers qui mènent au rez-de-chaussée. La véranda est baignée de lumière. Les cris résonnent toujours, soumis aux mêmes ondulations étranges : colère-douleur-larmes-rire. Le père d’Aurélien est presque habillé, immobile, face aux grandes vitres de la pièce. Sa chemise violette a la même couleur que les vêtements de pénitence des prêtres pendant le carême. Si l’on s’approche du tissu, on distingue quelques losanges minuscules, plus sombres qui vous brouillent la vue et vous plongent dans un état somnolent. Mais tout va bien, le père d’Aurélien n’a pas encore eu le temps de la boutonner, cette foutue chemise. Il a dans la main gauche une grande tasse de café achetée il y a longtemps à Colombey-Les-Deux-Eglises, sur laquelle on distingue le profil légèrement usé par le temps du Général de Gaulle et en arrière plan la Grande Croix de Lorraine. Dehors, on distingue aussi l’origine de ces cris absurdes : une petite femme en robe de chambre et pantoufles qui tourne en rond sur la pelouse dans le froid pénétrant et humide du Printemps récalcitrant. Elle s’arrache quelques touffes de cheveux qu'elle abandonne aussitôt dans la lavande du jardin parce qu'elle sanglote, se tient le ventre parce qu'elle rit, montre son poing serré au père d’Aurélien parce qu'elle reprend sa colère à la racine. Elle ressemble à une mauvaise actrice, un peu passée de mode ; Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur quand il se coince les mains dans la porte en coursant le môme...
Aurélien demande : « c’est quoi ça ? ».
- Une patiente, répond son père.
- Pourquoi elle fait ça ? Elle est complètement folle !
- Bien sûr, c’est une de mes patientes…
- Ouais, logique… Pourquoi tu ne fais rien, elle a l’air de se faire du mal ?
- Les cheveux, ça repousse...
- Oui, mais elle pourrait faire pire, j’ai l’impression.
- Sans doute… mais que veux-tu que j’y fasse…
- …ça fait partie de sa thérapie !
- Oui !
- C’est toujours la même réponse !
- Et toi, tu poses toujours la même question, ça se soigne tu sais…
- Ah, non merci.
C'est la sonnerie du téléphone qui interrompt cette conversation matinale entre père et fils. Les cris de la cinglée ont redoublé d’intensité. Prenant forme, ils s’insinuent dans les pores de la peau d’Aurélien qui sent son être entier se dilater, tout son corps disposer d’une acuité aussi nouvelle qu’anormale. Il perçoit, entend, se représente et finalement voit (comme s’il le voyait de ses propres yeux) son filet de sang plein de salive et de dentifrice dégouliner vers une sorte d’océan figé, constellé de poissons immobiles, retenus prisonniers d'une vase rouge.
La voix à l’autre bout du fil résonne sans attendre : « dites, toubib ! » ; « oui, Monsieur Dorham, que puis-je faire pour vous ? », répond le toubib ; « ouais, dit Dorham, dites, aujourd’hui, on organise le grand tournoi annuel de Badminton de Ste Marine, patients contre surveillants…vous pourriez pas lui demander de baisser d’un ton, on n’arrive pas à se concentrer ».