vendredi 17 avril 2009

Telenovela # 1/2



Rosario tournait résolument le dos à Joao. Elle n’entendait pas les quelques paroles creuses qu’il répétait en boucle pour tuer littéralement le silence. Son regard à elle s’était paumé entre les quelques lignes d’horizon salées qu’elle contemplait de ce balcon filant qui constituait l’appendice chic du bel appartement, situé sur les hauteurs et dominant la plage de Recife, qu’elle occupait depuis que Luis, le plus fidèle des amants qu'elle connut dans sa vie, était parti en Espagne, transféré dans l’anonymat par le Sporting de Gijon, soucieux d’en finir avec l’atavique déficience de sa charnière centrale.

- Tu ne peux pas me faire cela, répétait Joao. Après tout ce que nous avons vécu ensemble. Après tout ce que j’ai fait pour toi, pour ta carrière. Lorsque tu n’étais rien. Rien, m’entends-tu, je t’ai relevé. Tu me dois tout !

« Tu me dois tout », hurla-t-il en tirant sur le bras de Rosario. La force de Joao, dont il n’avait pas conscience, fit faire à la jeune femme un tour complet sur elle-même. Le regard quelque peu étourdi (ceci accentuant soudainement la divergence du strabisme qui lui venait d’une terrible hérédité maternelle), elle mit quelque temps à retrouver la noirceur de son expression, celle qui la rendait si belle et si mystérieuse aux yeux de tous, celle qui lui avait permis de devenir une chanteuse à la mode, adulée par toute une région, elle, la jeune fille pauvre qui passa la majeure partie de sa jeunesse à amidonner pieusement en silence le linge de maison de la vieille Roberta Sa Moreira, matriarche richissime de la plus grande famille bourgeoise de tout l’état du Pernambouc.

D’une voix douce, absente, qui tranchait alors pathétiquement avec celle de Joao, violente, extérieure à lui-même, elle murmura : « je ne te dois rien. Je ne te dois pas la voix que tout Récife ne se lasse pas d’entendre. Je ne te dois pas cette misère qui transpire de mes mots et qui émeut les hommes et les femmes de toute la Province. Je ne te dois d’avoir su me battre contre ce sort méchant, qui m’a vu devenir si tôt orpheline, abandonnée, maltraitée. Je ne te dois rien ! Rien, tu m’entends ». Et elle tira également le bras de Joao pour lui faire comprendre qu’elle saurait aussi user de la force si nécessaire, mais le membre de Joao ne bougea que d’une moitié de centimètre. « Toi, tu m’abandonnes maintenant, tu me fais ce que l’on t’a fait », dit-il. « Tu m’abandonnes comme ils t’ont abandonné et tu reviens vers eux parce qu’ils reviennent. Tu reviens parce que tu n’as pas changé, tu es toujours la domestique que tu n’as jamais cessé d’être, ta jeunesse passée auprès du chevet de cette vieille fripée malhonnête a instillé l’instinct de servitude dans la moindre de tes veines. Tu es aux ordres, ma pauvre ! ». Entendant ces terribles paroles, Rosario se retourna à nouveau, ressentant à la suite de toutes ces voltefaces le début d’une douleur pernicieuse dans son bassin et prit conscience alors de cet instinct inné (oui, oui, il n’avait que trop raison) qui la faisait se soumettre à quiconque savait auprès d’elle imposer son autorité, qui l’avait rendu esclave consentante de Gerarjunho, vieux gardien de but de l’équipe de football des généraux de l’armée brésilienne à la retraite, aussi adroit de ses mains à la torture qu’à capter le cuir de quelque attaquant adverse que ce soit. Elle tâta sa joue et enfonça son index où il lui manquait la molaire qu’il lui avait arraché, un de ces soirs où la folie s’était emparée de tout son être. Elle se remémora les vieilles mains tachées de son du Général, qu’il posait sur elle, les frissons qu’elle ressentait alors et le mutisme noué qui fermait sa bouche et qui bloquait cet autre instinct de liberté qui vivait pourtant elle, comme dans le sein de chaque être humain.

Sans se retourner cette fois, elle dit d’une voix lente et résignée, presque étranglée par les sanglots fiers qui restaient comprimés dans sa poitrine : « je les croyais morts Joao ! ». Ils entendirent tous les deux ces mots résonner dans le salon. Joao leva le sourcil gauche et sembla même tendre l’oreille d’un coté puis de l’autre pour percer le mystère de cet écho étrange qui les mariait tous les deux dans une communion de douleur et de peine.

Reprenant presque instantanément ses esprits, Joao s’éloigna de quelques pas, se retourna prestement et se dirigea d’un pas hésitant jusqu’au bar. Il remplit généreusement de l'Amarginha dans deux magnifiques verres du cristal le plus pur. Se retournant à nouveau, il dit d’une voix à la fois chevrotante et pleine d’une démence résolue : « tu devrais boire un verre, tu vas en avoir besoin, tu ne sortiras pas d’ici avant qu’il ne soit mis un terme à cette folie ». Rosario, rompue, ne prit pas la peine de se retourner à son tour. Elle n’entendit que confusément les paroles de son vieil amant. Elle contemplait, l’âme perdue, les vagues folles qui se brisaient en contrebas sur les rochers indifférents de Récife.