samedi 27 septembre 2008

Narcotique de soi


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Ce matin, je me réveille. La vie ressemble à un assortiment parfaitement aligné de petits emplacements parfaitement carrés et je dispose de chaque pièce pour tous les combler. Je suis nu, devant la glace et je constate avec émerveillement que ma peau est parfaitement élastique ; elle ne retombe à aucun endroit de manière disgracieuse. Mon corps semble parfaitement concentré sur son sujet. Je fais mine de ne rien voir mais je vois bien que mon épouse me reluque tant et plus. Elle reluque mes fesses, ma chute de reins, mes épaules, mes deux jambes superbement campées sur le sol. Elle a raison, j’aime aussi regarder les belles choses.

Dans la glace, je constate néanmoins que mes cheveux commencent à être vraiment trop longs. Il serait grand temps que j’aille les faire ratiboiser un peu. C’est une tignasse, véritablement, mais ce matin, chaque épi semble être suffisamment discipliné pour conjoindre désordre et perfection du désordre. Ivre de moi-même, je me dirige vers la salle de bains et m’installe à l’intérieur de la baignoire. Depuis quelques semaines, la chaudière de l’immeuble a des ratés et l’eau macère, stagne dans une sorte de tiéditude qui m’exaspère au plus haut point, mais ce matin, l’eau semble avoir gagner les quelques degrés nécessaires à mon épanouissement. Je suis Diane. Au bain. Sans nichons bien sur.

J’inspecte ma bouteille de gel douche et constate qu’elle est en fin de vie. Tête en bas, je presse le ventre du flacon et après un sifflement suspect, elle me permet de recueillir dans un gant vert juste ce qu’il faut de produit pour savonner mon corps entier, pour éloigner de lui toutes mauvaises odeurs susceptibles de parasiter son fabuleux attrait.

Je sors de la baignoire. Encore nu, je vaporise un peu d’eau de toilette Chanel sur mon cou. Je constate avec délectation que ma barbe naissante est idéalement fournie. Je n’ai pas l’air de sortir d’une grotte, ni l’air d’un prépubère. Ce matin, même ma pilosité semble disciplinée. Tous semblent s’être donnés le mot : évitons de faire chier Dorham, ce matin.

Je m’arrête un instant pour évoquer avec vous la sagesse des anciens. Tout petit, chaque dimanche, mon arrière grand-père Gino, m’asseyait à coté de lui pour m’asséner de vives leçons de vie que je n’entendais pas alors. Elles me sont heureusement restées maintenant que j’ai l’âge de les comprendre mieux. « La classe, on l’a, avait-il dit je ne sais quel dimanche, ou on ne l’a pas ». Vieille sagesse toute italienne, vous en conviendrez. Considérez tout ce temps à faire fructifier un héritage si fabuleux. De Laurent le Magnifique jusque Dorham. La classe, on l’a…ou on ne l’a pas ! C’est comme ça, et pas autrement.

Ce matin, je suis certain désormais que je ne ressemblerai pas à un épouvantail sapé comme l’as de pique (disons, comme ce vendredi). En improvisant quelques pas sur le solo ultra-funky de Chris Potter, j’enfile un caleçon noir Dolce & Gabanna, une chaussette chocolat au pied gauche, une chaussette noire à droite, j’enfile un t-shirt anthracite, un pantalon Hugo Boss noir finement rayé de gris et un pull en cachemire noir. Pour trancher avec toute cette sombritude assumée, je me chausse de Clarks en cuir marron clair (qui rappelleront la chaussette chocolat du pied gauche), et passe autour de moi un grand manteau noir qui s’arrête juste au niveau de mes genoux (80 % laine ; 20 % nylon). Je me regarde de loin dans la glace, mesure la perfection de ma ligne du jour. Touche finale, dansant toujours, bougeant désormais les épaules, j’enroule autour de mon cou une écharpe Paul Smith en laine et soie, qui m’offre le soupçon de couleurs qui manquait. Demain dimanche, je n’aurai peut-être plus l’air de rien, mais Pépé, la classe, on l’a ou on ne l’a pas, et quand on l’a – je commence à vieillir, je décline de la sagesse malgré moi – on la retient !

Je suis prêt. Somme toute. Pour éclabousser la ville de mon aura de ce jour. Pour foutre la honte à tous les types mal fagotés qui déambulent imprudemment dans le quartier. Pour que les nénettes à leur bras se dévissent la nuque afin de ne rien manquer du spectacle.

J’ai des trucs à faire. Je dois passer à la pharmacie, je n’ai plus d’Aspegic et j’ai mal au crâne.