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Tu ne prends jamais le métro. Une phobie de merde, rien de bien original ; depuis que tu as vu Bowie se faire enterrer vivant dans Furyo, l’image te revient sans cesse dès que tu t’imagines en sous-sol ! C’est un cliché sans doute éculé mais vous l’avouerez, le métro fait de nous des rats de laboratoire. Tu es de plus affligé d’une tare qui te rend étranger à ce genre de transport : tu évites les gens. Femmes et hommes pressés fusent comme des balles en tout sens, droit sur vous, sans s’arrêter, sans dévier leur course d’une poussière d’espace et ils vous évitent parfois d’un furtif mouvement d’épaule ; ou vous rentrent dans le lard en s’étonnant de vous trouver sur leur chemin. Toi, t’as seulement l’air de Buster Keaton au pied d’une colline, dansant d’un pied sur l’autre pour éviter une pluie de cailloux.
Pourtant, on a bien essayé de te faire entendre raison. Aucun risque que le plafond du métro ne te tombe sur la trombine, on te dit. Même quand une bombe explose dans le souterrain, que les peaux se déchirent, que les os se brisent, que les vies s’éteignent, que les carcasses des wagons s’éventrent, rien ne s’écroule. Le plafond reste où il est.
Reste, comme tu le penses, que sans fenêtre, sans aération, la fumée t’étoufferait comme une bestiole prisonnière d’un bocal dans lequel tu expulserais de la fumée de cigarette ; comme un rat pris au piège ! Tu préfères de loin sillonner la capitale à pinces. Quand un pote te donne un rendez-vous à l’autre bout de Paris, tu exerces ta foulée pour le rejoindre. C'est une habitude à prendre. Pas question en tout cas d’aller poinçonner un billet de métro ou pire, de te faire poinçonner les allées et venues en faisant sonner le carillon fliqué d’un pass Navigo.
Tu marches, et ce jour, tu marches encore, ta grosse mallette obèse à bout de bras, ta grosse valise qui semble contenir le corps lourd de ta grosse femme découpée en rondelles. Lentement, tu reviens chez toi, pour une douche, une bière fraîche piquée en loucedé dans le stock de Léon, un peu de repos avant d’aller gagner des clopinettes au Blue Note !
L’engagement du Blue Note est encore plus minable que ceux proposés par le Sunset ou Le Baiser Salé (plus misérable même que celui du Duc des Lombards, du temps où l’établissement était géré par un couple anciennement proprios d’une boîte échangiste, pingre à l’extrême). Une jam session, payée deux radis cinquante... La jam session, c'est normalement un truc où tout le monde peut venir jouer mais c'est en réalité réglée comme du papier à musique. Tu sais pertinemment qui va venir jouer. Sinon, ce serait du n'importe quoi ! Au Blue Note, de fait, il s’agit d’amuser le gogo en jouant des trucs vaguement latinos ou caribéen (St Thomas, Mas que Nada, des machins de ce genre), pour que les couples éclusent des Mojito, des Pina Colada, et que se trémoussent tristement quelques gonzesses paumées au regard flou, sur l’air du qui va m'dévorer l’entrejambe ce soir. Dans pareil cas, tu enfiles les notes comme des perles, sans vraiment réfléchir, sans même regarder les musiciens un peu limités qui t’accompagnent et tu campes le gardien surarmé de ce fief sans fortifications (une sorte de camp de nudistes constellé de canadiennes 2 places qui se trouve hélas sur le chemin d’une croisade belliqueuse).
Tu joues. Les filles sur le fil du rasoir essaient de te chiper l’attention et tu te contentes de fermer les yeux en martyrisant ton instrument ; ou tu lèves les yeux vers le vieux plafond noirci du bar ; ou encore tu contemples tes pompes, tandis que le saxophoniste du soir presse un solo sans inspiration ; tu es l’esclave volontaire de la nuit !
Pour l'instant, tu remontes la petite rue qui mène chez toi et tu croises des gosses qui détalent en sens inverse, piétinant tes rêveries de marcheur solitaire, le plat de leur main droite couvrant leur nez et leur bouche. Plus loin, de gros camions rouges en travers de la chaussée bloquent l’artère et une masse informe et inhumaine semble s’être agglutinée devant un immeuble en flammes. Trois étages ont volé en éclats. La façade a complètement dégringolé. Des rires fusent, des cris résonnent, des sirènes éclatent dans tes tympans, c'est l'apocalypse circonscrite à 3 étages. Une série d’appartements sans mur : un Marcel regarderait la télé en plein Armageddon, au milieu d’une fumée noire, s’échappant par l’excavation surréaliste de son mur évanoui d’autrefois. Les gens n’auraient plus de mur mais feraient semblant. Ça ressemble à Sarajevo, à Grozny, ça ressemble à un autre pays et c’est pourquoi tu mets quelques minutes à comprendre que c’est chez toi ; ton chez toi, qui a été soufflé comme un peu de cendre par l’expiration d’un fumeur nonchalant.
Un voisin te tire par la manche de ta chemise. « Pas croyable, hein ? ». Ton regard fait des cercles, va et vient, des yeux, tu cherches son appartement et tu en distingues la façade intacte, plus belle qu’elle ne l’est en réalité, magnifique et solaire comparée au trou béant qu’est devenu ton petit trois-pièces ! Tu répètes ces mots machinalement : « pas croyable » et tu gardes pour toi l’impression que l’étonnement, la stupéfaction, c’est surtout bon pour les gens qui ne tirent pas le mauvais numéro de la cagnotte ! Dans le soleil déclinant de la chape parisienne, tu titubes légèrement en approchant d’un officier de police qui contemple les effets de la déflagration et tu dis que tu habites là, que le trou, c’est ton chez toi, le néant, autour duquel restent piteusement debout quelques vestiges de fer rouillé, c’est chez toi et tu demandes sur un ton calme ce qu’il s’est passé.
Quand il se retourne, tu plonges dans chaque pore de sa peau, tu glisses sur l’huile suée de son épiderme écarlate, tu étouffes comme son cou encerclé par son col de chemise trop serré, inhumain sous cette chaleur ; sans un pète d’air. Son haleine viciée tourbillonne lentement, de manière hypnotique pour s’engouffrer dans tes narines à peine frémissantes : « mon vieux, j’en sais rien de rien. Ce qu’on sait, c’est qu’on a vu une jeune flique monter dans l’immeuble, qu’on l’a entendu cogner chez vous et beugler quand ça n’a pas ouvert. Qu’elle a fait un barouf d’enfer, à réveiller tout le quartier ; sauf que c'est pas la nuit et que personne ne dormait bien sur. C’est après qu’il y a eu l’explosion ! Enfin, une série d’explosions pour être précis ; sur ce point, en fait, les témoignages sont discordants ».
La question qui devrait suivre serait sans doute : « et il y a des survivants ? ».
Mais à quoi bon te tracasser pour ça ! Ta femme obèse sous le bras, d’un pas nonchalant, traînant presque le dessous de tes semelles, tu reprends ta marche ; les filles paumées du Blue Note s’impatientent déjà sûrement ! Tu as tout ce qu'il te faut pour ça.
Fin

















