 |
| Anyway... |
On m’aurait posé la question il y a quelques années ou même quelques mois, j’aurais répondu : la période la plus pénible chez les mômes, c’est quand ils sont tout petits, quand ils ne sont à peu près rien, qu’ils ne savent rien, qu’ils sont à peine un bout de viande animé, qu’ils ne font pas grand-chose d’autre que brailler, grailler et faire des saletés dans leurs langes. C’était avant qu’ils ne grandissent et que je comprenne que ce temps là était béni, qu’elles étaient également bénies, les nuits blanches où l’on se faisait réveiller toutes les demi-heures par les jérémiades du petit dernier, qui avait faim, peur, envie de câlins ou on ne sait quoi qui le rendait patraque. Les tout-petits sont si beaux, si fragiles, si trois-fois-rien. La relation que l’on a avec eux est si simple, essentiellement faite de contacts à dire vrai, de regards, de cajoleries sans arrière-pensées. Oui, ce temps là était béni. Leurs exigences tenaient alors dans le creux d’une main. Les gens qui n’ont pas d’enfants ne comprennent pas pourquoi les parents passent leur temps à couvrir leurs tout-petits de baisers. La raison en est assez simple et il y a sans doute quelque chose de purement animal là-dedans voire de très légèrement anthropophage. D’ailleurs, dans les grosses joues pleines des enfants, on a envie de mordre à pleines dents. On embrasse donc par défaut. Mon père, je m’en souviens, nous mordait tout le temps quand on était gosses. Bien plus tard, ma sœur l’a surpris en train de mordre un de ses fils – l’habitude était tenace – elle lui a dit : « ah non ! tu ne vas pas faire ça à mes enfants aussi, avec tes dents ravagées par 40 ans de tabac, tu vas leur filer le tétanos ! » Ensuite, on a ricané là-dessus pendant deux ou trois jours, comme d’habitude. Ma sœur et moi, c’est un peu notre passetemps favori : nous foutre de la gueule des autres. Un matin, je me souviens être entré en trombe dans la cuisine, la carte d’identité de mon frère à la main. Je suppose que c’est à ma mère qu’on devait le choix de la photo qui figurait sur la pièce. Sur celle-ci, mon frère avait une coupe de cheveux hypertrophiée et il avait sur le dos un de ces anoraks d’un goût douteux que les mères affectionnèrent longtemps. C’est bien simple, sur cette photo, mon frangin avait une gueule de petit roumain. En entrant dans la cuisine, en brandissant le morceau de plastique, j’avais donc dit : « j’en étais sûr, la femme de Ceaucescu n’est pas morte, elle est experte en déguisement et elle vit en France… » Et cette blague miteuse nous a tenu au corps au moins 6 mois, soit presque autant que le contenu d'une boite de corned beef dans le bide d'un soldat de la Première Guerre...
Toujours est-il que je me rends compte qu’avec l’âge, les enfants, c'est pire. Maintenant qu’ils sont des bouts de viande pensants, plus tout à fait des bouts de viande en somme et que leurs exigences débordent du vide-ordures… Il y a l’école qu’il faut écrire avec un E majuscule - cette mine d'angoisses sans fond - et toute la foutue logistique qui vient avec, les réunions de rentrée avec les enseignants, les listes scolaires à rallonge qu’on ne soupçonnait même pas, les sacs à dos étiquetés qui trainent partout (le sac à dos pour le sport, le sac à dos pour les arts plastiques, le sac à dos pour la piscine), le tout multiplié par deux. Hier, la plus grande entrait au Conservatoire en première année de formation musicale. Rebelote. Nouvelle liste. Carnet de portée, diapason, crayon, gomme... Nouvelle réunion. A 17h00. Comme si les parents n’avaient pas d’obligations professionnelles, le professeur de votre enfant souhaiterait rencontrer les parents à l’occasion de… à l’occasion de quoi ? On ne sait vraiment. On a bien sûr eu le droit aux questions sottes posées par quelques parents désœuvrés, soucieux peut-être de se faire bien voir. Et au spectacle minimaliste de mes lamentations intérieures. Pour être à l’heure, et satisfaire aux exigences formulées par mon employeur, j’ai dû me lever à 6 heures du matin, après une nuit d’insomnie. 3 heures de sommeil dans les guiboles, programmé pour arriver au boulot à huit heures, j’ambitionnais de m’y mettre sans lanterner. En lieu et place, entre huit heures et neuf heures, j’ai passé mon temps à lire des conneries sur internet, le tour des yeux bouffi, à faire des allers-retours entre mon bureau et la cour, fumant clope sur clope et buvant café sur café, le cœur battant la chamade et le tournis comme un halo ou un turban à la con autour de ma tête. J’ai 3 enfants. Parfois, je me demande : « quand est-ce que tout cela va s’arrêter ? »
Hier, je pensais - il n'y a quand même pas que mes gosses dans ma vie - à ces enregistrements que font parfois les musiciens de jazz avec un orchestre composé de cordes. Est-ce que c’est vraiment un truc qui les branche ou est-ce qu’ils font ce genre de choses par obligations commerciales ou contractuelles ? Il est vrai qu’à une certaine époque, la chose ressemblait à une sorte de passage obligé, un truc à faire à un moment donné de sa carrière, une case à biffer dans la longue liste des albums genrés à faire. Je ne sais pas si j’aime vraiment ça, les enregistrements jazz avec violons. C’est comme de la guimauve fondue pleine de petits éclats de charbon. Billie a enregistré avec des violons, notamment pour Lady in Satin, mais je n’aime pas ce disque. Je ne l’aime pas du tout. Ce n’est d’ailleurs pas tant les violons qui m’irritent en l’espèce. Les violons, ici, sont le cadet de mes soucis. Même si je trouve les arrangements un peu chargés, même s’il manque à ce disque le swing qui faisait le sel des sessions d’antan, avec ces musiciens héroïques qu’étaient Buck Clayton, Johnny Hodges ou bien sûr Lester Young. Je n’aime pas ce disque pour d’autres raisons, mais Lady in Satin s’en branle il faut dire, il a sa place dans l’Histoire, une place unique et il se vend encore comme des petits pains. Ce disque se fout de mon avis, il s’en passe très bien, même s’il est moins un disque qu’une agonie. Avant, j’aimais bien la version de I’m a fool to want you mais depuis qu’une marque de parfum bon marché s’est approprié ses premières mesures, il me file la nausée comme les autres. Je n’aime pas ce disque parce que Billie n’y est plus que l’ombre d’elle-même. L’entendre trainer sa voix complètement déglinguée me fait mal au cœur. Je préfère les enregistrements de Billie du temps où Billie était pure, même si je sais que Billie n’a jamais été pure. Vous voyez bien ce que je veux dire. Non, vous ne voyez pas ? Tant pis. Il fut un temps où Billie était un vase de cristal ébréché d’où sortait en volutes de la fumée de cigarette. Si c’est pas une image de merde, ça ! Je préfère la Billie de ce temps là en tout cas. La Billie toute en force, la Billie résistante qu’aucune infortune ne semblait pouvoir ébranler tout à fait. Cette Billie qui prenait chair… Pourquoi donc écouter encore et encore cette Billie qui n’a plus que des miettes de Billie. Ce disque est un chant du cygne, pathétique comme le sont ces chants là. Tous ne sont pas beaux à voir, ni à entendre. Bird a lui aussi enregistré with strings, comme on dit. Et plusieurs fois, encore. Verve, plusieurs années plus tard a compilé le tout. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat n’est pas très heureux. Mais c’est toujours mieux que ce disque où Parker joue accompagné d’une sorte de chœur à la con. J’aime beaucoup la version de Laura qui figure sur le disque. Malgré les arrangements datés, vieillots et collet monté, Parker a sur ce titre l’élégance du va-nus-pieds de noble ascendance, du vagabond céleste, l’assurance d’un concertiste dépenaillé. Il y a le disque de Clifford Brown aussi qui me revient en mémoire. En voilà un très bel enregistrement sur lit de cordes. Clifford Brown, à chaque fois que je l’écoute, je me dis qu’il est vraiment mort trop tôt. En même temps, je me dis que c’est une pensée absurde. N’empêche. Sur ce disque, on peut écouter la plus belle version de Smoke Gets in your eyes qui soit, si belle qu’on imagine qu’on ne pourrait plus jamais en faire d’autres.
Pourquoi plus personne ne parle de Stan Getz ? Parce qu’il a commis de la musique d’ascenseur avec Joao Gliberto ? J’emmerde tous ceux qui disent du mal de ce disque. Ce sont des cons de snobinards. Ce disque, rien que pour sa version de Corcovado, est une pépite à conserver jalousement. On dit souvent que Stan Getz n’aimait pas le son de son saxophone. Il parait que quelques jours avant l’enregistrement de ce morceau, c’est Astrud Gilberto qui le dit, Getz refusait de sortir de sa piaule d’hôtel, et ressassait en geignant les notes de ce Corcovado têtu. Et je parle d’une époque où la climatisation n’existait pas. Je n’ai pas vraiment de mots pour dire ce que je ressens au moment de l’entrée de chorus de Getz, juste après que la voix d’Astrud se soit tue sur le sillon. Getz, ce qu’il fait d’une bossa, avec son phrasé simple, son attaque de jazzman jusqu’au bout des ongles, empreint néanmoins du plus grand respect, comme s’il avait peur de déranger, ce mélange de délicatesse et cet art de tout foutre sens dessus dessous… Et Getz avec des violons, ça vaut tout à fait le détour puisqu’on en parlait. Parce qu’il a ce son, justement. Ce son qui n’a rien de propre, mais qui est cristallin, et tout sauf fragile pourtant, ce son qui permet de chercher dans son jeu – et pas ailleurs – les aspérités qui rendent sa musique unique et mystérieuse. La version de The Thrill is gone qui ouvre Cool Velvet s’ouvre sur une entrée magistrale de violons. Le son de Getz n’a ici jamais semblé si fort, si capable d’être à l’unisson d’un grand orchestre, puis tout s’adoucit et il semble alors que tout murmure. Et tout le titre n’est qu’un va et vient entre ses deux attitudes, l’éclatante et la discrète, le cri et la douce lamentation. Getz aussi nous a laissé comme Billie un chant du cygne. En 1989, il enregistra des bossas et des ballades, avec le pianiste Kenny Barron et le contrebassiste George Mraz. On les pauma. On les retrouva au fond de je sais quelle rangée d’étagères. On dit beaucoup de choses à propos de ces sessions perdues, notamment que Getz les traversa comme un quasi-fantôme, plié en deux par la douleur, subissant les assauts répétés d’un cancer du foie qui l’emporterait à peine deux ans plus tard. Dès les premières notes du premier morceau, Sunshower, on entend pourtant la formidable résistance qui anime le musicien, quelque chose comme une sorte de connaissance qui ne serait réservé qu’aux mourants ; on entend aussi la reddition du Billie, enregistrée des brouettes d’années plus tôt, triste comme un retour de boomerang. Tous les chants du cygne ne sont pas touchés par la grâce.
Sur d’autres blogs, on s’écharpe à propos de musique. Je suis cela d'un oeil aussi lointain qu'amusé. Il parait qu’on l’assassine. Les Castafiore ! Il parait que « même sur France Musique », on n’en passe presque plus. C’est vrai qu’on blablate pas mal sur France Musique et que c'est très souvent sans intérêt aucun, mais je ne comprends pas trop comment on peut dire qu’on n’y passe plus de musique, à moins d’être bouché ou de mauvaise foi. C’est tout les réacs, ça ! Les trois-quarts du temps, ils passent leur temps à faire gicler un peu partout leurs propos de vieilles mémés. Et il faudrait qu'on leur dise : "ah mais oui, ma p'tite dame, toutafé !" Et l’autre qui fait semblant de croire que c’est un miracle qu’on entende jouer un soir le Tristan et Isolde de Wagner en direct de Bayreuth à la radio, comme si plus personne ne jouait Wagner en France (à l’opéra de Paris cette saison notamment) ou ne le diffusait, sous prétexte qu’il fut une saleté d’antisémite récupérée post-mortem par la racaille nazie. On dit beaucoup trop de mal de l’époque et toutes les époques ont connu ce travers. Je trouve pour ma part que l’on parvient plus qu’on ne le croit à porter des jugements exempts de manichéisme. Sur Wagner ou d’autres. Sur Leni Riefenstahl par exemple. Elle fut le cinéaste d’Hitler, le cinéaste de propagande qui magnifia les Jeux de Berlin et il se trouve pourtant quantité de gens pour louer son œuvre. Y compris chez la bande des pédés d'intellos de gauche. En 1996, Arte (qui venait de diffuser en 4 épisodes (nécessairement) les représentations de la Tétralogie (je ne sais plus où, peut-être pas à Bayreuth même s'il me semble me rappeler que c'était le cas)) avait diffusé un reportage sur elle et sur ses films à l’occasion des Jeux Olympiques d’Atlanta. Il y a peu, un roman de Lilian Auzas sur la cinéaste allemande est même paru chez Léo Scheer. C’est un roman admiratif, fasciné. Même si accessoirement, ce n’est pas un roman du tout. Dieu ce que la littérature française est devenu paresseuse ! Encore un roman qui semble écrit sans plan préalable, dont le style est d’une platitude à faire pâlir le décolleté d’Inès de la Fressange. L’incipit résume à lui seul ce qu’est aujourd’hui la littérature française. L’auteur y fait part de ces impressions, tenez-vous bien. Il lui fallait à tout prix nous les dire. Il lui fallait à tout prix nous tirer ainsi par le col. Comme si Coppola venait s'asseoir à coté de vous et vous disait dès le commencement du Parrain : "hé mec, c'est mon film, c'est un film sur la mafia, mais en fait, ce qui m'intéresse, c'est de disséquer ce qu'il y a de séculaire, d'atavique dans les familles italiennes". Plutôt que d’empoigner son sujet comme tout écrivain qui se respecte, Auzas a tenu, en premier lieu, à nous expliquer ce qui l’a intéressé chez Riefenstahl et accessoirement ce qui l'a poussé, plus tard, à en faire le sujet d'un de ses livres. Les impressions de l'auteur sur l'air du pourquoi me suis-je intéressée à ; qu'est-ce qui m'a tant attiré chez... qui donc ça peut intéresser ? Franchement. Mais mon cher Lilian, on s'en fout de tes impressions, on s'en fout de ton toi qui s'intéresse et se fascine. Il fut un temps où les écrivains, plutôt que de se mettre en scène, pensant, écrivant, plutôt que de livrer leurs impressions, interrompant ainsi le récit avant même de le débuter (ce qui constitue quand même un exploit plutôt remarquable) sans la moindre convenance, se servaient d’elles pour lier leur œuvre. Ce qui fascine Auzas dans la vie, l’œuvre et la personnalité de Riefenstahl, ce n’est pas directement que nous aurions dû le découvrir mais en lisant toute l’œuvre, en le devinant à travers elle, ou sous elle, pourrait-on dire. Mais voilà que je me livre aux mêmes contorsions que nos amis allergiques en jetant l’enfant avec l’eau du bain. Il est peut-être temps que je m’arrête et puis, allez savoir, je n’ai lu que cent pages de ce triste roman qui n’en est pour l’instant pas un ; on n’est jamais – jamais – à l’abri d’une surprise.