
Les catholiques rétrogrades – déconnectés de la réalité - et forcément moisis ont encore frappé. Cette fois, ce n’est pas une exposition d’art contemporain ou une performance théâtrale qui les a fait bondir mais une innocente publicité de la célèbre marque de pompes de merde, Eram. Le slogan – La famille, c’est sacré – aurait dû plaire aux catholiques, remarque-t-on malicieusement. Il en serait resté là, ç’aurait sans doute été le cas…mais il n’en est pas resté là.
«Comme disent mon papa, ma maman, et la troisième femme de mon papa, la famille, c'est sacré»
«Comme disent mes deux mamans, la famille c'est sacré»
«Comme disent ma maman, et son petit copain qui a l'âge d'être mon grand frère, la famille c'est sacré»
Eram est entré en modernité. La famille n’est plus ce vieux carcan pourri qui fait la fierté des catholiques. La famille est désormais protéiforme. Son architecture n’est plus aussi stricte qu’avant. Elle change, évolue, se détruit et se reconstruit sans cesse. Les enfants, ces petits vieux en réduction qui se forgent sur les habitudes et la stabilité n’ont qu’à suivre. Et avec le sourire encore. Désormais, il y a des belles-mères, des beaux-pères, des couguars, des goudous et des pédés. En attendant que la révolution des mœurs soit tout à fait achevée, et les catholiques tout à fait morts, la page Facebook de la marque est saturée de commentaires appelant au boycott. Blasphème commercial. Pour mieux illustrer cette terrible levée de boucliers qui pue la vieille cave et qui fait sans aucun doute trembler le D.G. d’Eram dans ses mocassins à grelots confection non délocalisée, Libération, qui ne manque jamais de foncer dans le lard du catholique à tout bout de champ, est allé piocher sur le net quelques réactions très représentatives de blogueurs confidentiels et caricaturaux, dont certains sont manifestement en délicatesse avec l’orthographe et la syntaxe. C’est dire si le monde catholique tout entier s’est emparé de la question. Est à la pointe du combat. On n’attend plus que le Pape pour prononcer l’excommunication de la collection automne-hiver.
Parallèlement, Eram qui voit secrètement d’un bon œil cette polémique qui sera sans doute prochainement rentable fait mine de ne pas comprendre. Voici son splendide communiqué : « À l’heure où les divorces sont de plus en plus nombreux en France, où le mariage homosexuel vient d’être légalisé à New York, Eram met les pieds dans le plat et affiche dans la rue et les magazines des portraits de familles comme on ne les montre jamais dans la publicité : déstructurées, recomposées, éclatées, décomposées. Des enfants qui ont deux mamans, d’autres qui ont un père, une mère et 3 belles mères, d’autres encore dont le beau père à l’âge d’être leur grand frère. La « vraie » vie, quoi. Mais si les familles explosent, l’esprit de famille reste. Car quoi qu’il en soit: la famille c’est sacré ».
La vraie vie communique-t-on par opposition je suppose aux familles sobrement composées d’une femme et d’un homme ayant choisi de se marier, croyant sottement aux vertus de la fidélité et aimant assez leurs deux enfants pour ne pas envisager le divorce au moindre accroc, qui macèrent évidemment dans une fausse vie ; une vie toute moisie, qui disparaitra bientôt tout à fait. Si l’on était mal intentionné, on ferait remarquer à Eram qu’il manque à cette magnifique collection un couple d’échangistes passant toutes ses vacances au Cap d’Agde. Le slogan pourrait être : Comme disent ma Maman, mon Papa et mes 23 tontons, la famille c’est sacré ». A l'évidence, on voit le mal partout.
Contacté par Next-Libération, Benoit Devarrieux, le directeur des Ateliers Devarrieux qui ont créé la campagne, explique : « Je ne suis pas surpris pas ces réactions, il y a toujours des personne pour tirer en arrière. La campagne ne fait pourtant que refléter la réalité avec des familles recomposées et décomposées... Mais s'il y a des réactions négatives, il faut aussi voir que sur la page Facebook d'Eram, de nombreux internautes viennent défendre la campagne, et les valeurs qu'elle véhicule ».
Il s’agit donc de valeurs, tenez-vous bien. Les catholiques, y compris les moins rétrogrades, seraient incapables de se conformer à la réalité et tireraient en arrière, c'est-à-dire vers la régression de l’espèce. On se demande bien dans quelle putain de réalité vit ce Benoit Devarrieux. On se demande par exemple s’il sait ce qu’est la réalité d’une famille recomposée. Bien entendu, sur la publicité Eram, toute la famille est heureuse et épanouie. La petite fille est absolument ravie de vivre constamment sans un de ses parents et d’assister aux atermoiements matrimoniaux de son inconstant de père. A dire vrai, si on lui demandait son avis, maintenant, tout de suite à cette petite fille, elle dirait sans doute : « Comme disent mon papa, ma maman, et la troisième femme de mon papa, la famille, c'est sacré… Et surtout, qu’est-ce qu’on rigole quand on fait des pique-niques ! » Monsieur Devarrieux ne sait sans doute pas qu’élever un enfant qui n’est pas le sien est d’une complexité terrible. Il ne sait sans doute pas qu’un divorce a dans la majorité des cas des répercussions négatives sur le comportement, la vie sociale et la scolarité des enfants. Il ne sait sans doute pas qu’à la suite d’un divorce, les familles se déchirent dans des proportions terrifiantes, que dans bien des cas, le père doit se battre comme un chien pour obtenir le droit de voir ses enfants ne serait-ce qu’un week-end sur deux, que dans l’écrasante majorité des cas, la garde de ces enfants est confiée à la mère, même lorsqu’elle est inapte à leur bonne éducation. Sans doute ne sait-il pas que lorsqu’une famille se décompose et se recompose, l’enfant d’une précédente union se sent très souvent exclu de cette nouvelle famille qui s’est reconstituée malgré lui et qu’il doit souvent composer avec des beaux-parents qui ne le comprennent pas, parfois le rudoient parce qu’ils ne supportent pas de devoir vivre avec un enfant qui n’est pas le leur. A ce titre, je me demande qui des catholiques ou des partisans de la Nouvelle Famille fuient les réalités.
La société moderne a cette tendance terrifiante de vouloir à tout prix consacrer ses manques et ses carences. Elle ne parvient plus à protéger l’enfant de ses propres faiblesses et refuse qu’on les identifie. On définit ainsi la norme sociale et l’individu non plus en fonction des vertus mais en fonction d’une tolérance absolue, aveugle, béate, béni-oui-oui, excluant tout jugement, toute forme de responsabilités. Je le dis d’autant plus sereinement que je suis père d’une petite fille, née d’une précédente union (non consacrée par le mariage et je vous rassure, conçue avant d’avoir rencontré mon épouse avec qui j’ai deux autres enfants), dont j’ai obtenu la garde. Je sais bien les efforts qu’il me faut faire chaque jour pour la rassurer, la soutenir, l’épauler, lui permettre de grandir dans la sérénité. Et ceux que je fais sur moi-même lorsque je dois me montrer plus dur, plus inflexible. Malgré ces efforts, cette attention de tous les instants, l'absence quotidienne de sa mère est évidemment impossible à combler. Je mesure la chance que j’ai d’avoir à mes cotés une épouse d’une rare intelligence, qui accepte cet enfant sans aucune condition, qui, malgré des doutes compréhensibles, participe pleinement, quotidiennement et concrètement à son éducation. Si ma fille aujourd’hui se sent pleinement faire partie de cette famille, si elle a des rapports très étroits avec sa sœur et son frère, si elle identifie que mon épouse s’occupe d’elle comme elle s’occupe de ses autres enfants (l’emmène chez le médecin (spécialistes ou généralistes) quand elle est malade, assiste aux réunions de parents d’élèves, l’emmène chez ses camarades quand il y a un gouter d’anniversaire, discute avec elle, l’écoute, la câline, la réprimande quand elle franchit les limites que nous avons communément fixées) et qu’elle a donc des relations véritables et saines avec elle, rien ne pourra la consoler absolument de cette absence qui constitue une fêlure impossible à colmater. Cette situation étant gérée dans les meilleures conditions possibles, il ne me viendrait toutefois pas à l’idée de me constituer en modèle, d’exiger de la société qu’elle me reconnaisse comme une norme absolument raisonnable. Je sais ce que j’ai fait, je sais les erreurs que j’ai commises, je sais ce que je fais aujourd’hui pour amoindrir leurs effets. J’assume tout. De là à me citer en exemple, le sourire en coin, satisfait de moi-même et de mes manques, il y a un pas que je ne franchirai jamais.






