Les rentrées d’avant, les enfants avaient encore besoin de nous. Plus les années passent, plus ils se détachent. Hier, les filles ne nous lâchaient la main qu’en versant de grosses larmes. Ou la mine blafarde. Se bouffant les ongles. Aujourd’hui, c’est nous qui sommes réticents à les abandonner là, au milieu de cette indescriptible cohue. On se dit que les efforts consentis ne l’ont pas été en pure perte – les enfants s’émancipent simplement de leur tutelle. Et pourtant, nous nous éloignons un peu amers, non pas de constater leurs progrès, simplement de prendre conscience que le temps passe plus vite qu’on ne le croit. Pour nous surtout. Voir ses enfants grandir, c’est vieillir deux fois plus vite.
Heureusement, il y a le benjamin. Lui, se dit-on, il va chialer comme il faut, tendre les bras vers nous, implorants. Nous rencontrons la Directrice de la crèche dans les couloirs qui nous stoppe dans notre prise d’élan. Elle nous fait visiter les locaux alors que nous les connaissons par cœur. Les bacs à doudou, les nouveaux équipements, les différentes pièces et ce que les enfants y feront, la salle de motricité, la salle de repos, la petite cour extérieure. Tout cela vu cent fois. Je m’éloigne car je n’attends qu’une chose, les grosses larmes du benjamin qui me feront bien comprendre qu’il a encore besoin de moi. Une voix murmure : « on a toujours besoin de son père ! » Une autre lui répond : « Ta gueule ! » Le benjamin commence à sentir que la séparation approche. Il comprend que l’on n’est pas là pour une simple visite. Ses deux yeux gris me le font sentir. Tu vas rester là, mon pote, et tu vas chialer pour ton père. Il empoigne un vélo, il grimpe sur une espèce de minuscule toboggan en bois mais tous ses gestes trahissent l’émergence naissante d’une pointe de tristesse, en forme d’avance sur salaire. Il semble s’agiter mécaniquement, pour prendre la mesure de son rôle d’enfant, comme on enfile un costume empesé, prêt-à-porter, Made in China. La Directrice nous révèle que ce sera sa dernière année de crèche parce qu’il est né en fin d’année. Devant notre spectaculaire effarement, elle ajoute, sournoisement rassurante : « bien sûr, si vous pensez qu’il n’est pas prêt ! » Comment, ça pas prêt, mais dans la famille, Madame, on est toujours prêt, on ne recule devant rien, rien ne nous fait peur, ni les lions, ni les loups, ni les monstres, ni les premières années de maternelle. Mentalement, j’organise une sorte de planning guerrier pour parvenir à remplir tous les objectifs. Je vais lui lire Kant pour l’endormir, lui faire grimper des murs de varappe, le faire marcher pieds nus dans la neige. Tu seras prêt, mon fils ! Une voix murmure : « Taré ! » Une autre répond aussitôt : « Ta gueule ! » Etre parent rend schizophrène. Un être sans raison s’amuse à vous saisir la rate et vous asticoter les intestins. Un autre travaille à remettre de l’ordre dans tout ce foutoir affectif. Il faut sans cesse se coller un masque sur le visage pour ne rien laisser paraître. Le fait d’avoir eu ces enfants, dans un laps de temps aussi court me donne l’impression de devoir sans cesse faire face à de nouvelles phases. Les étapes s’enchainent les unes aux autres sans relâche, pire elles se renouvèlent sans me donner l'illusion du bénéfice de l'expérience et il faut savoir déterminer celles qui requièrent ma présence et celles qui nécessitent ma discrétion. En résumé, être parent, c’est être surhomme, c’est cumuler les échecs et les réussites sans broncher, recueillir impassible les instants où l’on se sent fier de ce que l’on a accompli et ceux où l'on se sent mortifié et inutile.
Enfin, nous arrivons dans la pièce où l’on accueille les enfants. La grande rousse de l’année dernière qui faisait du gringue à mon frère est là, deux enfants éplorés à coté d’elle ; l’un d’entre eux a déjà de la morve au nez, ça commence bien. Une voix interroge : « combien nous reste-t-il de jours d’enfant malade ? » Une autre ajoute : « Et de R.T.T. ? » Elle sourit. Elle dit : « Bonjour Raphaël », d'une voix douce et sucrée. Dans un premier temps, le petit s’en va tripoter quelques jouets. Ça va bien se passer finalement, me dis-je. Mon épouse lui montre une petite salle recouverte d’une bâche sur laquelle on a dispersé du sable fin. La puéricultrice appelle cela du sable magique. Je la regarde d’un air étonné qui la fait se taire brutalement. Une voix répète inlassablement : « dernière année de crèche, dernière année de crèche, dernière année de crèche… » L’autre se tait. On nous fait une petite remarque pour nous faire comprendre qu’il serait temps que l’on retourne à nos occupations. Ma petite dame, mon bon monsieur. Le premier jour de crèche, il faut y aller comme lorsqu’il vous faut décoller un pansement d’une plaie encore vive. D’un coup, d’un seul. C’est ce que nous faisons. Tandis que nous nous éloignons, Raphaël passe de mains en mains. Il fait son corps mou pour échapper aux griffes des puéricultrices. Finalement, il pose sa tête sur l’épaule de la grande rousse, résigné. De la tendresse en poudre. Il est malin ce gosse. De grosses larmes roulent sur ses joues. Nous partons la rate tirebouchonnée. Comme des voleurs.
10 truc(s) extra en plus:
Rhoo ! Clap clap.
une grande rousse ? ce petit a déjà un goût sûr :)
bon profites en parce que grande section de maternelle, elles n'ont même pas semblé se rendre compte qu'on leur disait au revoir au travers du carreau...
Merde.
Suite à une discussion, à table, avec des collègues, je voulais faire une billet à propos de la rentrée, mais avec ce monument de Dorham, je suis comme une andouille.
Très fine description, Bravo !
Ce matin, c'était, à sept heures dix, le ramassage scolaire (eh oui, à la campagne...) Descendre la petite route le cartable sur le dos, un bonbon dans la bouche et un dans la poche pour emmener un peu de la maison, marcher dans le jour qui pointe, sous un nuage rose et l'autre doré. Tout était là,comme l'année dernière et les autres d'avant, le feuillage sombre des chênes près de la mare, l'odeur forte des pommes, les chats au ventre mouillé qui rentrent de maraude, le crapaud qui se traîne sur le bas côté, les coqs qui se répondent, le bruit du car au loin, puis ses phares, puis la porte qui s'ouvre, l'enfant qui monte sans se retourner, et voilà.
Ce matin c'était la rentrée en maternelle de mon 3ème loulou, toujours la même chose, la boule dans la gorge, un cap est encore passé.
Suzanne, c'est beau comme un billet de Dorham, ce que vous dites.
Gaël,
Oui, c'est un malin, j'te dis.
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Catherine,
Oui. C'est Suzanne quoi !
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El Camino,
Oui, l'expérience ne sert à rien en la matière.
Catherine, c'est gentil !
Dorham: vous verrez, quand votre petit ira dans les enfants de troupe, internat à sept ans...
Mais je ne me moquais pas... J'abondais dans le sens de Catherine.
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