mercredi 24 avril 2013

Shiny happy people

 
Finalement, tout le monde est content. Le Loi légalisant le mariage pour les couples homosexuels a été votée et ses fervents partisans affichent ce matin une mine réjouie. Christiane Taubira est « submergée par l’émotion ». Pauline, Blandine et Jasmine, 21 ans, affirment que « cette Loi, c’est l’intelligence. La bêtise, c’est l’exclusion ». Voilà. On devrait inscrire cela sur tous les futurs bans tellement c’est beau. Les militants LGBT se disent soulagés et heureux et pressés d’engager un wedding planner compatissant – Twitter nous révèle en effet que ce ne sera pas le cas de tous. A tous la joie d’organiser des mariages miteux, d’envahir les salles des fêtes en agglo de France et de Navarre, de rémunérer grassement de mauvais gaveurs de mange-disques et de faire résonner dans tout les villages les simples et benoites mesures de ce célèbre tube que la terre entière nous envie – c’est cela le génie français – A la queue leu leu ! L'égalité, c'est maintenant.
 
(Parfait !)
Chez les réactionnaires, on se réjouit tout autant. Le printemps français (rires) ne s’arrêtera plus. Parce que, clame-t-on haut et fort, la France s’est réveillée - et elle a marché d'un même pas (sur le corps de Frigide Barjot au passage), crié d'une même voix - (voix chevrotante) : Entre ici Peuple de France ! La France, les mecs ! La vraie. Celle qui s'habille chez Cyrillus. Celle qui aime encore Charlemagne. Celle qui regrette les uniformes d'écolier. Celle qui a la mèche au vent et qui apprécie les sketchs de Raymond Devos. Ce que c’est beau putain ! Parce qu’avant, cette France, elle dormait. Enfin, elle dormait mal vu que les fins de mois sont de plus en plus difficiles et qu'on traque le moindre petit compte en Suisse. Mais bon, on s'en fiche, de ça ! C'est pas comme si on envisageait un jour de s'y coller. Comment disait-il, Sarkozy… Je ne sais plus. Peuple de France. Peuple revêche. Peuple têtu. Peuple… Je ne sais plus, ça n'a pas vraiment marché de toute façon puisqu'il s'est fait déloger. On s’en fout. Il parlait d’un peuple qui n’existe pas. Si les français était des courageux, des braves, des insoumis, ça se saurait. Les finlandais, je ne dis pas, mais les français… Restons sérieux. Bon, en même temps, ce genre de propos, on peut en lire exclusivement sur des blogs réactionnaires ; c'est-à-dire des blogs de monarchistes, d’adorateurs tridentins, de post-poujadistes se réclamant de la droite d’avant l’affaire Dreyfus – c’est dire si ces types ont su prendre le virage du 3ème millénaire. Le bug de l’an 2000 a finalement bien eu lieu : on ne le découvre qu’aujourd’hui. Saleté de technologie.
Mais enfin, ne boudons pas notre plaisir. Tout le monde est content. Et nous, nous sommes content quand tout le monde l’est.

vendredi 5 avril 2013

What did you expect ?


 
Je dois bien avouer que je me fous du sort de Monsieur Cahuzac. L'homme a fauté, le ministre est tombé. La vie ne s'arrête pas, n'est-ce pas ? Voilà presque un an que François Hollande a été élu Président de la République. J'espérais modérément en lui. Je n'espère absolument plus rien de la triste bande qui constitue son gouvernement ; je le dis sans émotion particulière. Qu'il soit compétent - ce dont on peut raisonnablement douter - ou non me semble du reste une question secondaire. Le pouvoir est ailleurs. Et je crois bien que cela m'est plus ou moins égal. Tout comme me le sont les jérémiades des uns et des autres, des nostalgiques du sarkozysme comme des futurs fidèles de la dernière heure.
 
Ces dernières semaines, j'ai bien ri en suivant les aventures des anti-mariage pour tous et de leurs opposants - bien qu'étant opposé à cette Loi, je le rappelle pour ceux qui n'auraient pas suivi. Tous ensemble, ils ont réussi à concevoir un jeu dans lequel on fait semblant de donner une importance à ce qui n'en n'a pas vraiment. Les uns font semblant de croire que la société française va s'écrouler sous prétexte qu'un maire aux cheveux gras - pourquoi gras, je ne sais pas... - mariera deux homosexuels. Les autres font semblant de croire que nous tenons en l'espèce une avancée humaine considérable ; au moins aussi grande que la découverte du feu ou que l'abolition de la peine de mort. Et ils font par la même semblant de se détester, de se balancer des beignes et de lutter pour leur minuscule petite cause. Pendant ce temps, des ukrainiennes se dépoilent en poussant des cris et en faisant des feux, des moustachus se réclament sans plaisanter d'Albert Londres et de Pulitzer. Ce qu'on s'amuse tout de même.
 
L'avenir, de toute façon, c'est forcément la jeunesse. Mes gosses et ceux des autres. C'est en eux que je place la majorité de mes espoirs. Comme tout père qui se respecte, j'espère qu'ils me dépasseront, que leurs ambitions me dévoreront et qu'ils enterreront ce vieux monde qui est le mien. Pour en refonder un autre. Sans jeunesse, il n'y a plus rien. Sans jeunesse, il n'y aura rien. C'est peut-être un espoir vain mais c'est en tout cas un espoir qui pourrait ne pas l'être, au contraire de celui qui consiste à glorifier la si grande expérience de nos sages vieillards ; cette lanterne qui éclaire notre dos, comme le disait Confucius (on a les références qu'on mérite...). Les jeunes ne respectent rien et ils ont raison.
 
 

mercredi 20 mars 2013

Sok cha cha




Les notes que Benny Golson a rédigées pour son album Free, enregistré un lendemain de Noël 1962, sont si justes, si clairvoyantes que j’aurais pu les retranscrire dans leur intégralité. Ici même. Et si je ne le fais pas, c’est uniquement parce que je crains d’en faire une traduction approximative. Le saxophoniste semble – en décembre 1962 – être à un point de sa vie où il cherche à se libérer des poids qui lestent la carrière de tout musicien – plus particulièrement des musiciens de jazz. Le poids du passé, de cette tradition si lourde et si violente. Le poids du futur aussi, constitué de cette nécessité qui exige des musiciens de jazz qu’ils créent obligatoirement quelque chose de nouveau, d’absolument nouveau, jusqu’à se perdre. Le poids créé par l’illusion de cet équilibre savant qu’il faut alors établir de ses propres mains, de sa propre imagination, jusqu’à l’obsession. Le poids des critiques – pointilleuses, mesquines parfois – également, cela va de soi.

 
Golson, à ce moment de sa vie, en témoigne simplement dans ces notes. Il recherche la liberté. Une liberté qui lui permettra de franchir ce palier céleste qu’effleurent les musiciens expérimentés, devenus sages par la force des choses. 33 ans, c’est l’âge de Benny Golson en décembre 62 et si son album n’est pas free, au sens où on l’entend à l’époque, il révèle toutefois une aisance nouvelle, une aisance absolument insolente. L’aisance du musicien qui maîtrise l’intégralité de ce qu’il joue, n’est plus le jouet de sa création mais s’amuse des thèmes qu’il explore, les retourne, voyage en eux comme dans une maison d’enfance dont nul recoin n’est ignoré.

 
Le premier titre de ce disque, Sock Cha Cha, est une composition du pianiste Will Davis. Golson l’entendit pour la première fois chez son compositeur, lors d’une de ces après-midi où l’on laisse filer le temps à écouter des disques et à échanger des impressions. Le thème envouta Golson à tel point qu’il ne le quitta plus, pendant presque 3 ans. Pendant ces trois années, on ne sait ce que Golson en fit, s’il le joua seul, chez lui, des heures durant, s’il le sifflota à ses heures perdues, s’il rêva de chorus héroïques dans son sommeil, s’il nota sur des carnets des idées d’exploration future. Son improvisation sur ce thème, trois années après l'avoir entendu donc, le laisse entendre, le laisse deviner. Quelque chose dans ce goût là… Son chorus est si maîtrisé, si facile, chaque note, chaque phrase, sont si inattendues, surprenantes qu’il serait étonnant qu’il en fût autrement. Toujours est-il qu’en écoutant ce morceau, je comprends parfaitement ce qui a fasciné Golson à ce point. Le thème est doté d’un charme qui ne se définit pas, d’un charme au sens où l'on entendait les charmes au temps où l’on croyait encore au pouvoir des enchanteurs - ce qu'est Golson ici en quelque sorte - et des fabricants de potion. Je le retourne moi aussi en tout sens, le sifflote à mes heures perdues, l'écoute à n'en plus pouvoir, comme une sorte de dingue fasciné par une seule et même image, m'étonne des longues notes de Golson, souvent suivies de fulgurances facétieuses, de ses trouvailles, de la familiarité qui l'unit à ce thème, tombé sur lui pour ainsi dire, comme le plus beau des hasards ; et je sais qu’il ne me sera pas permis de l’oublier. 

 

« I know that the basic emotional element un jazz is feeling – not how precise the performance, but with how much real feeling. I say real because some composers try to write feelings into their music through notation. Of course, this approach is erroneous and ludicrous ; the real feeling comes from the performer.  »


Benny Golson                         
Free liner notes                         
 
 

jeudi 14 mars 2013

Habemus papam


Lorsque le cardinal Tauran, protodiacre nommé par Benoit XVI, apparut au balcon de la Basilique St Pierre de Rome, il y eut une grande clameur. Quand il révéla le nom du nouveau pape à la populace joyeuse et bigarrée, il ne récolta tout d’abord qu’un grand silence. Qu’a-t-il dit ?, demandèrent les uns et les autres. Bergoglio ? Personne ne le connaissait cet homme là. Une surprise, disait-on sur KTO. Miracle de l’internet, ce matin, tout le monde sait qui est le Pape François. Et tout le monde sait qu’il a étroitement collaboré avec la dictature de Videla et même contribué à faire torturer certains de ses collègues.

Hier, La Croix, quelques minutes après l’annonce de l’élection du jésuite argentin, relayait avant l’heure une information plus nuancée – devrais-je dire, mieux informée.


« De ses années de curé à Buenos Aires et dans la sierra, il a gardé un sens pastoral affirmé, ne répugnant pas à confesser régulièrement dans sa cathédrale et faisant tout pour rester proche de ses prêtres pour lesquels il a ouvert une ligne téléphonique directe. (...) il n’a pas hésité, en 2009, à venir loger dans un bidonville chez un de ses prêtres menacé de mort par des narcotrafiquants. » (…) 

« Ayant fait de la pauvreté un de ses combats – « une violation des droits de l’homme », affirmait-il en 2009 – ce pourfendeur du néolibéralisme et de la mondialisation est ainsi devenu une autorité morale incontestable en Argentine et au-delà. Au point où il apparaît aujourd’hui, dans un pays où l’opposition est quasi inexistante, la seule véritable force à s’opposer au couple Kirchner dont il ne cesse de dénoncer l’autoritarisme. Il leur semble suffisamment dangereux pour que la presse pro-Kirchner ressorte en 2005 une vieille affaire accusant le P. Bergoglio, provincial des jésuites d’Argentine pendant la dictature, d’avoir dénoncé deux de ses confrères qui furent enlevés et torturés dans la sinistre École mécanique de la marine. D’autres témoignages, au contraire, rappellent l’énergie qu’il a dépensée pour obtenir leur libération. Et tandis que, l’ancienne médiatrice argentine, Alicia de Oliveira, qu’il a sauvée des militaires, évoque sa grande richesse affective, la plupart des jésuites argentins gardent de lui l’image d’un homme qui a su apaiser une province divisée et qui sait gouverner en situation de crise. »  

Ce matin, toute nuance a disparu. Les lobbies Kirchneriens ont disparu du récit, les témoignages contredisant cette vision unilatérale d’une histoire que personne ne connaît vraiment en France sont passés sous silence. La grande désinformation commence et le petit tribunal - mélenchoniste entre autres - de France a prononcé sa sentence.

Pour ma part, je ne sais rien des actes du pape François pendant la dictature de cet ignoble boucher que fut Videla, même si je sais que Mme Kirchner n’en serait pas à sa première manipulation, elle qui déterra il y a peu cette vieille histoire des Malouines pour faire mousser l'opinion. Je ne sais rien, ce matin, du nouveau pape, si ce n’est ce que j’en ai vu et entendu. Une grande humilité et un certain goût de la prière. Une volonté de ramener la pauvreté au sein des préoccupations premières de l'Eglise, ne serait-ce qu'à travers le choix de son nom.

A l’instar des catholiques et à l’inverse des procureurs émérites et fainéants qui peuplent la blogosphère et les médias, je sais, quoi qu’il en soit, que la pire des fautes peut être rachetée, amendée. Je ne condamne, ni ne juge. C’est là toute la différence entre l’espérance et le néant.

Viva el Papa !

vendredi 22 février 2013

Donald Byrd (1932 - 2013)


He's a born educator, it seems to be in his blood…
 

Herbie Hancock

 


Donald Byrd ne passera jamais pour un grand innovateur. Il n’a du resté créé aucune œuvre majeure, même si l’on peut mettre à son crédit de très bons disques de jazz (Free Form, A new perspective, Royal Flush, pour n’en citer que quelques uns). L’Histoire retiendra pourtant son nom, avec une pointe de tendresse et d’émotion.


En premier lieu, parce que son nom restera intimement lié à l’un des labels historiques du jazz : Blue Note. Donald Byrd, quoi qu’en en pense, c’est Blue Note. Et Blue Note, c’est en partie Donald Byrd. L’émergence d’un son et sa pérennité à travers les époques. En second lieu, parce que Donald Byrd fut un grand pédagogue. Il fut celui qui prit le jeune Herbie Hancock sous son aile, lui qui l’encouragea, lui prodigua conseils et encouragements lorsque le pianiste, à l’état embryonnaire de son génie, âgé de tout juste de 22 ans, enregistra sa première session en qualité de leader et le désormais standardisé Watermelon Man. Ce souci de transmission ne le quitta jamais. C’est encore lui qui en 1979 guida une jeune troupe d’étudiants (The Blackbyrds) vers l’émancipation, lui qui ne cessa d’enseigner toute sa vie, à l’Université de Howard, de Columbia, au Queens College… La liste est inépuisable des musiciens qui lui doivent beaucoup.


Donald Byrd ne restera pas dans les mémoires comme l’un des plus grands trompettistes de jazz. Il était du reste moins un musicien de jazz qu’un joueur de jazz. Il n’était pourtant pas qu’un simple instrumentiste – loin s’en faut. Ses notes déliées, souvent brèves, son intuition mélodique, constituent une sorte d’équilibre entre la frénésie désordonnée d’un Freddie Hubbard et cette science de l’économie qui guidait le jeu d’un Miles Davis. Si j’utilise l’expression joueur de jazz, sans aucun sous-entendu péjoratif, c’est sans doute parce que Byrd n’était certes pas un grand créateur mais qu’il savait comme personne transfigurer les formes les plus simples. Toujours guidé par un impératif de clarté et peut-être, puisque nous y sommes, d’honnêteté. Son association avec le pianiste Duke Pearson (compositeur et arrangeur injustement sous-estimé) fait absolument merveille sur A new Perspective ; ce disque de chœurs, d’une justesse absolument remarquable. Son jeu précis, jamais hors-limites, illumine encore son Free Form de la fin de l’année 1961, qu’il enregistra avec les jeunes Hancock et Shorter. J’ai l’impression de n’avoir jamais cessé d’écouter ses deux disques. J’ai l’impression qu’ils m’ont accompagné et qu’ils m’accompagneront encore.


De la tendresse et de l’émotion, sans aucun doute. Voilà l’œuvre d’un grand artisan, d’un de ces artisans qui aiment tellement leur artisanat qu’ils parviennent à le transcender, à le porter plus haut que ce que quiconque aurait pu imaginer. Pour cela et pour bien d’autres choses, l’Histoire saura ne jamais l’oublier. A quoi servirait-il d’obéir à l’usage en lui recommandant de reposer en paix ; cette paix, Donald Byrd l’avait sans aucun doute trouvé de son vivant.

 

lundi 28 janvier 2013

Recherche Susan désespérément

Bon, c’est vrai, cette femme a l’air d’une cinglée de première catégorie. A tel point qu’on se demande si les flics qui l’ont arrêtée ne l’ont pas un peu arrangée avant de lui tirer le portrait. Visez cette tignasse en bordel, ses deux yeux qui semblent ne pas avoir cligné depuis 48 heures, ce teint de sous-sol humide, cette bouche triste dont les commissures s’affaissent et forment sur son visage une sorte de masque flasque et presque terrifiant.

Pourtant, cette femme n’a assassiné personne. Elle n’a mangé aucun enfant de son voisinage. Elle ne collectionne pas les peaux de chat. On ne lui reproche même pas la moindre contravention. Elle n’a de toute façon pas le permis de conduire. Pas de bagnole non plus. Ni même un caddie. A ce que l’on sait, elle n’est pas fichée au Bureau du Surendettement. Elle n’a pas été arrêtée pour racolage ou exhibitionnisme sur la voie publique. Ni même pour outrage à agent. Elle n’a poursuivi personne dans la rue en chemise de nuit avec un couteau de boucher. Elle n'écume pas les réseaux sociaux en clamant son intention de mettre fin à l'existence de Barack Obama. Elle ne passe pas ses journées à courir comme une dingue après les pigeons en annonçant l’imminence de l’apocalypse. Elle ne fait du reste partie d’aucune secte recensée à ce jour. Elle n’a pas tué son mari parce qu’il trichait au Monopoly ; elle n’est peut-être même pas marié. Ce serait assez vraisemblable qu’elle ne le soit pas. Rien de tout cela. Aux dernières nouvelles, il se dit qu'elle serait même favorable au Mariage pour tous. C'est dire si Susan Warren est une chic fille. De fait, son seul crime est d’avoir déblayé l’allée enneigée de son voisin sans avoir pris la peine de lui demander la permission.

On le sait, les américains ne transigent pas avec les questions de propriété. Ce qui est à moi est à moi. Un lingot d’or tombant du ciel dans mon jardin est à moi. Si un étron tombait du ciel et échouait dans mon jardin, il serait à moi tout autant. Toute cette neige qui a recouvert le sol de mon allée est donc à moi aussi. Et il n’appartient à personne d’autre de la déblayer, même si j’aurais dû le faire depuis plusieurs jours, même si grand-mère s’est cassée la gueule lundi dernier en glissant sur une plaque de neige particulièrement sournoise, et s’est démis le bassin au passage, même si nous n’avons pas d’assurance pour payer son opération, même si elle devait errer en déambulateur le restant de ce qui lui reste de vie : cette allée est à moi, cette neige est à moi et tous les problèmes qui en découlent sont à moi. Period.

L’histoire a de quoi faire sourire mais hélas, Susan Warren, cette dangereuse criminelle, n’en est pas à sa première incartade. Il y a quelques mois, elle s’était introduit (toujours sans accord du propriétaire et donc par effraction) chez un de ses voisins pour nettoyer sa baraque. Elle avait laissé derrière elle une note de 75 dollars. On comprend mieux cette gueule de foldingue qu’elle a sur le cliché de la police. Etait-ce parce que la note semblait trop salée au propriétaire par rapport à la prestation fournie ? Etait-ce parce que celui-ci ne retrouvait pas un vieux carton contenant des restes de pizza froide qu’il comptait bien finir le soir même en regardant de vieux épisodes de Star Trek ? Toujours est-il que Susan Warren, résidente de l’Ohio (état relativement proche du mien en ce moment même) fut interpelée et condamnée en novembre à une année de mise à l’épreuve.

Comme on le sait maintenant, elle ne résista à la tentation que trois petits mois. Beaucoup - dont je fais partie - font moins bien. Il convient de signaler que personne n’a porté plainte suite à cette opération de déneigement compulsif. Il serait donc de bon ton que l’Etat fasse preuve de clémence. Je me mets d’ailleurs à sa disposition pour permettre à Susan Warren d’éviter de passer par la case prison. Il serait en effet assez terrible qu’une simple maniaquerie l’oblige à côtoyer pendant quelques mois des meurtrières, des mangeuses d’enfants, des collectionneuses de peaux de chat, des marginales surendettées, des putes et des exhibitionnistes, des régicides en puissance, des dignitaires de je ne sais quelle secte post-millénariste ou des opposantes farouches au mariage gay. Pour donner libre cours à sa pulsion hygiéniste, je propose de laisser mon appartement à Mme Warren. Je laisserai chaque matin ma porte entrouverte, elle s’y introduira, fera mon ménage, repassera notre linge, fera nos lits et repartira chaque jour en laissant une note derrière elle que je lui règlerai en chèque emploi service ou en plats italiens. Il ne restera plus qu’à demander la bienveillance de l’Etat d’Ohio pour le paiement de son billet d’avion et à la Ville de Paris de lui accorder un de ses HLM si convoités. Ne vous dérangez pas, je m’occupe de la paperasse.

mardi 8 janvier 2013

Pannonica

La baronne Pannonica de Koenigswarter est née dans le Hertfordshire, région anglaise située au nord de Londres, le 10 décembre 1913. Fille de Sir Charles Rothschild, sa voie semblait toute tracée. Diners mondains, luxe outrancier, mariage avec un type de la haute. Loin de tout et plus particulièrement du monde. Elle épousa du reste un homme de sa condition en 1935, un militaire et diplomate français d’origine allemande : le baron de Koenisgwarter. De cette étrange union – étrange car on n’aurait pu imaginer couple plus mal assorti – naquît une tripotée d’enfants au milieu de querelles incessantes. La séparation, inévitable, entre cet homme froid, ordonné et cette femme bouillante et bordélique, intervint en 1951, date à laquelle notre baronne, fraichement déshéritée, décida de s’installer à New-York pour vivre une vie libre de toute entrave, vagabonder de clubs de jazz en clubs de jazz, fumer des joints en compagnie de repris de justice noirs et on ne sait quoi d’autre que la morale bien née nous empêche même d’imaginer. On ne la plaindra pas pour autant : on se demande bien ce que signifie l’expression « couper les vivres » au sein de la famille Rotschild car la baronne continua à rouler en Rolls, parfois en Bentley et n’eut aucune peine à se payer une suite permanente à l’hôtel Stanhope sur la Cinquième Avenue. Etait-ce quelque rente, découlant de son divorce, prononcé quelques années plus tard, qui lui permettait de ne pas se préoccuper du quotidien ? Je n’en sais foutre rien. Quelque chose comme cela sans doute. La baronne mena manifestement grand train, soutenant financièrement un nombre absolument ahurissant de musiciens de jazz, au grand dam de son illustre famille, tout particulièrement Thelonious Monk, qui vécut chez elle les dix dernières années de sa vie.

On sait que Bird rendit l’âme chez elle aussi. On sait que nombre de jazzmen lui consacrèrent quelques compositions ; Gigi Gryce son Nica’s tempo ou Monk son Pannonica. On véhicula sur son compte pas mal de ragots, de médisances. Jalousie peut-être ou est-ce ce réflexe qui conditionne les êtres humains à peindre en noir tout ce qu’ils aperçoivent. En réalité, on ne sait pas grand-chose de cette femme. Sa biographie reste à écrire. Dans l’attente, on peut feuilleter ce magnifique livre « Les musiciens de jazz et leurs trois vœux », conçu par la baronne, contenant des photographies des musiciens qu’elle a aimés, admirés, aidés, ainsi que leurs trois vœux les plus chers, cédés à brule-pourpoint sur sa demande.

Lire, les uns après les autres, les vœux de musiciens sans le sou. « De la thune, de la thune, de la thune », sont ainsi les 3 vœux de Philly Joe Jones. Et ceux de Mingus, de Max Roach, de Sonny Rollins. Un peu plus subtil, celui de Dizzie qui rêvait de ne pas « être obligé de jouer pour de l’argent ». Un peu plus révolté celui de Shepp qui souhaitait être « libéré de la pauvreté ». Le détachement de Ben Webster : « Là, tout de suite, je voudrais bien composer une ou deux mélodies ». Les fantasmes sexuels de Coltrane qui imaginait sa sexualité multipliée par trois ou ceux de Dexter Gordon qui révélait s’autocensurer pour ne choquer personne. Découvrir que l’un des vœux les plus chers de Louis Armstrong était de ne jamais être constipé. Lire ces trois vœux d’Art Blakey à l’attention de la baronne : « que tu m’aimes ; que mon fils se tire de ses emmerdes ; divorcer et t’épouser. » Terminer en savourant l’acidité du seul vœu de Miles, violent, cinglant, à l’image de l’homme qu’il était.

A la question : Miles, quel serait ton vœu le plus cher, Miles répondit : « Etre blanc ! »

 

La baronne Pannonica de Koenigswarter est morte en 1988. Conformément à ses dernières volontés, on dispersa ses cendres au large de Manhattan, aux alentours de minuit.

mercredi 2 janvier 2013

J'ai envie de dire...


Bonne année, en somme... Je sais, c'est sommaire mais c'est sincère.