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mardi 2 juin 2015

Pat et le néant

     Ce matin, il y avait ce bruit, ce vrombissement régulier. Je suis allé dans la chambre, puis dans le salon, dans la cuisine, dans les toilettes, dans la salle de bains pour identifier sa provenance. Je suis resté dans chaque pièce, interdit et immobile, à l'écoute. 2 minutes dans chaque pièce. Cela s'arrêtait, cela recommençait. C'était le lave-vaisselle ? Non. J’ai cherché longtemps. Trèèèèèès longtemps. J’ai commencé à m’inquiéter au bout de dix minutes. J’ai pensé à la courroie de la VMC qui avait déjà déconné l’année dernière et qui nous avait valu deux nuits sans sommeil. J’ai tenté d’en avoir le cœur net en promenant mon oreille sur le palier, puis dans la cage d’escalier. J'y ai rencontré l'aide médicale de l'appartement d'en face. Il m'a fallu ignorer son regard suspicieux. C’était peut-être la VMC, peut-être pas. A dire vrai, ce n’était pas tout à fait le même bruit que l’année dernière. Pas du tout même. L’année dernière, il s’agissait d’une nuisance plus insidieuse, moins sonore que physique. L'année dernière, le boucan de la courroie défaillante ressemblait moins à un vrombissement qu’à une sorte de larsen, de vibration aiguë. J’ai pris l’ascenseur sans réponse et en descendant les étages, j’ai entendu le bruit de manière plus distincte. Je l’ai entendu se rapprocher. Ce ne pouvait pas être la VMC puisque que son moteur coupable est sur le toit. Le gardien avait la réponse. Au troisième, on rabotait du parquet. Voilà tout. Il y a des matins comme ça. Il m’a fallu dix minutes pour repasser ma chemise - et le résultat n'est même pas satisfaisant. Au moins vingt minutes pour me lever. Encore dix minutes pour rassembler mes affaires. Le gardien avait un colis pour moi, il était trop gros pour que je l’emmène au boulot. Je l’ai pris sous mon bras, je suis remonté chez moi, j’ai déposé le colis. J’ai redescendu au gardien le petit papier qu’il avait mis la veille dans ma boite aux lettres pour m’avertir qu’un colis m’attendait à la loge. J’ai bien dû perdre 5 minutes dans la manœuvre. Je suis arrivé au boulot sur coussin d’air, dans de la ouate, prisonnier d’une brume invisible pour les autres. Je suis monté au 6ème me faire un café. J’en ai fait tomber par terre. J’ai nettoyé parce que je ne suis pas un gros dégueulasse ; ce qui me distingue des trois-quarts de la population.
     Hier, déjà, je me sentais amorphe. J’ai glandé devant la télé comme un morse. Défenses raclant ma poitrine, j’ai regardé un documentaire sur l’Euro 84. Nostalgie, etc. Platoche m’a fait marrer ; il y a chez lui un merveilleux mélange de simplicité et de prétention. J’ai appris que Battiston avait simulé un claquage durant la finale pour qu’Amoros puisse jouer quelques minutes. Amoros, à l’époque, c’était un titulaire inamovible de l’équipe de France. Lors du premier match contre le Danemark, il avait vu rouge et avait filé un coup de boule à un joueur danois. 3 matchs de suspension pour lui et on ne l’avait plus revu. Domergue avait pris sa place. Battiston, se souvient de cet instant où, à dix minutes du terme, il avait vu son pote, malheureux comme les pierres sur le banc. De manière totalement impulsive et déraisonnable, il s’était mis à faire de grands signes vers le banc. « Je crois que je me suis claqué », avait-il dit à Hidalgo lorsque celui-ci s’était enquis de son état. En simulant sa blessure, il savait qu’Amoros (occupant de temps à autre le poste de latéral droit) serait choisi par Hidalgo. A dix minutes du terme d’une finale d’une grande compétition internationale, on ne fait pas rentrer de la bleusaille. Amoros joua ainsi dix minutes de la finale du championnat d’Europe des Nations. Une finale que la France remporta deux buts à zéro : le premier grand trophée du football français. Je n’aime pas dire : c’était mieux avant. Je trouve ça con mais je vais le dire quand même. Un jeune homme de passage pourra se dire en me lisant : « vise moi ce vieux connard moisi ». C’était mieux avant. Si un joueur simulait une blessure aujourd’hui pour permettre à un de ces potes de jouer, que dirait-on ? Il ne faudrait pas 10 minutes pour que les Daniel Riolo du monde tweetent un paquet de conneries mesquines dont ils ont l’habitude. Le football, c’était mieux avant, parce qu’on en parlait moins. On ne payait pas autant d’ignares pour déblatérer sur son compte sans aucune vergogne – ni savoir.
     J’ai regardé ensuite le premier épisode d’Aquarius, toute nouvelle série de NBC sur la traque de Charles Manson. Je n’en ai rien pensé. Faut voir. Pour l'instant, ça ne vaut pas un pec. C'est un poil laid et relativement décousu. Et puis, j’ai enquillé sur le dernier épisode en date de Game of Thrones. Epique. J’ai eu envie de noter une ou deux choses sur la technique narrative de cette cinquième saison ; c’est du travail d’orfèvre, putain. Je n’avais pas l’énergie, mes neurones jouaient à saute-moutons en braillant comme des veaux. Je me suis donc couché et je me suis levé 7 heures plus tard. On se lève comme on se couche. Il y a des matins comme ça où l’on sait que ce n’est pas le jour.

vendredi 5 avril 2013

What did you expect ?


 
Je dois bien avouer que je me fous du sort de Monsieur Cahuzac. L'homme a fauté, le ministre est tombé. La vie ne s'arrête pas, n'est-ce pas ? Voilà presque un an que François Hollande a été élu Président de la République. J'espérais modérément en lui. Je n'espère absolument plus rien de la triste bande qui constitue son gouvernement ; je le dis sans émotion particulière. Qu'il soit compétent - ce dont on peut raisonnablement douter - ou non me semble du reste une question secondaire. Le pouvoir est ailleurs. Et je crois bien que cela m'est plus ou moins égal. Tout comme me le sont les jérémiades des uns et des autres, des nostalgiques du sarkozysme comme des futurs fidèles de la dernière heure.
 
Ces dernières semaines, j'ai bien ri en suivant les aventures des anti-mariage pour tous et de leurs opposants - bien qu'étant opposé à cette Loi, je le rappelle pour ceux qui n'auraient pas suivi. Tous ensemble, ils ont réussi à concevoir un jeu dans lequel on fait semblant de donner une importance à ce qui n'en n'a pas vraiment. Les uns font semblant de croire que la société française va s'écrouler sous prétexte qu'un maire aux cheveux gras - pourquoi gras, je ne sais pas... - mariera deux homosexuels. Les autres font semblant de croire que nous tenons en l'espèce une avancée humaine considérable ; au moins aussi grande que la découverte du feu ou que l'abolition de la peine de mort. Et ils font par la même semblant de se détester, de se balancer des beignes et de lutter pour leur minuscule petite cause. Pendant ce temps, des ukrainiennes se dépoilent en poussant des cris et en faisant des feux, des moustachus se réclament sans plaisanter d'Albert Londres et de Pulitzer. Ce qu'on s'amuse tout de même.
 
L'avenir, de toute façon, c'est forcément la jeunesse. Mes gosses et ceux des autres. C'est en eux que je place la majorité de mes espoirs. Comme tout père qui se respecte, j'espère qu'ils me dépasseront, que leurs ambitions me dévoreront et qu'ils enterreront ce vieux monde qui est le mien. Pour en refonder un autre. Sans jeunesse, il n'y a plus rien. Sans jeunesse, il n'y aura rien. C'est peut-être un espoir vain mais c'est en tout cas un espoir qui pourrait ne pas l'être, au contraire de celui qui consiste à glorifier la si grande expérience de nos sages vieillards ; cette lanterne qui éclaire notre dos, comme le disait Confucius (on a les références qu'on mérite...). Les jeunes ne respectent rien et ils ont raison.
 
 

samedi 1 décembre 2012

L'antisémitisme sans frontières mais jamais sans sponsor


Une soixantaine de footballeurs professionnels, dont Didier Drogba (Shanghaï Shenhua), Eden Hazard (Chelsea) ou encore Jérémy Ménez (Paris-SG), ont adressé une lettre à l'UEFA pour protester contre la décision de confier à Israël l'organisation de l'Euro 2013 des moins de 21 ans (5-18 juin). Frédéric Kanouté (Beijin Guoan), André et Jordan Ayew (Marseille) ainsi que les internationaux français Yohan Cabaye (Newcastle), Abou Diaby (Arsenal), Alou Diarra, Rod Fanni, Steve Mandanda (Marseille) ont également signé ce texte.

Ils estiment que l'instance européenne du football ferme les yeux sur la récente offensive israélienne sur la bande de Gaza et expriment «(leur) solidarité avec le peuple de Gaza qui vit depuis trop longtemps en état de siège, et dont on refuse les droits humains les plus fondamentaux : la dignité et la liberté», selon la lettre. «Les derniers bombardements israéliens sur Gaza, provoquant la mort d'une centaine de civils, ont été une nouvelle offense à la conscience du monde», dit la lettre. Source L’Equipe.fr



Je ne saurais dire ce qui est le plus consternant dans cette affaire : que la grande majorité des signataires ne soient même pas en mesure de jouer l’Euro puisqu’étant de nationalité africaine pour la plupart ; qu’aucun des 59 signataires ne semble se demander pourquoi Israël est contraint de jouer les compétitions européennes de football bien qu’étant un pays ne se situant pas en Europe (même pas en partie, comme c’est le cas de la Russie ou de la Turquie) ; qu’aucun des 59 signataires ne se soit insurgé contre la décision de la FIFA d’attribuer il y a quelques années au Qatar (pays éminemment démocratique) l’organisation d’une prochaine coupe du monde (compétition que nos 59 pourraient théoriquement tous jouer au contraire de l’Euro israélien) ; qu’aucun des 59 signataires ne semble faire grand cas des attentats commis sur le sol israélien, qui font aussi leur lot de morts, qu’aucun ne semble à même de se mettre à la place d’un homme ou d’une femme qui perdrait son enfant, fauché dans la fleur de l’âge parce que juif, mais aussi parce qu’il aurait pris le mauvais bus, aurait choisi la mauvaise terrasse pour boire son coca frais, la mauvaise discothèque pour danser un samedi soir…

jeudi 25 octobre 2012

Après (avant en fait !) le mariage pour tous, le mariage complémentaire !

Je ne cesse de le répéter mais je suis comme tout le monde. J’avance tête baissée, je fais ce que j’ai à faire ; à savoir n’importe quoi. Parfois, je m’arrête et je me dis à moi-même : putain, je suis quand même pas mal timbré en fin de compte. Ce matin, par exemple, j’ai insulté tout un quai de métro à voix très haute. Pour trois fois rien ; les gens avançaient en troupeau comme d’habitude et j’étais coincé, comme un sombre crétin, hésitant à forcer le passage pour entrer dans une rame. Quelques minutes plus tôt, en pleine rue, j’avais balancé mon bouquin sur la chaussée – ce qui est plutôt ridicule, j’en conviens – avant de venir le reprendre, penaud, des mains de mon épouse qui l’avait ramassé sans même me regarder. Comme si tout était normal, finalement. Cette dignité qu’elle a, mon épouse. Ses larges et fines épaules, son long cou et sa nuque noble, elle ramasse tout ce que je jette, comme une vieille habitude, comme si je n’existais pas sur le moment, comme si l’objet venait de traverser tout seul son champ de vision, comme si personne ne l’avait jeté, comme s’il s’était matérialisé, à travers un vortex, venu de nulle part ou d’un ailleurs invisible, et que, rattrapé par les dures lois de la gravité, il était soudain venu s’abattre non loin d’elle ; et puis elle continue sa route et tous ceux qui la croisent comprennent ce qu’il y a lieu de comprendre : ne faites pas attention, mon époux est taré mais pas au point qu’on envisage de le faire interner prochainement à Sainte-Anne. Je ne suis même pas certain qu’elle ait honte de moi-même. Tant mieux du reste, parce qu'avoir honte, c’est un truc que je fais très bien sans l’aide de personne.

lundi 24 septembre 2012

Le petit déjeuner des champions

Le réveil sonne. C’est pour commencer à l’intérieur de mon crane une valse-grossièreté qui fuse comme une munition de flashball : « putain ! » J’hésite, allongé que je suis, entre me lever aussitôt et rester paresseusement le blaze enfoncé dans l’oreiller. J’ai envie de dormir, ne serait-ce qu’encore un peu, ne serait-ce qu’une petite heure, même si je sais bien que la chose est impossible. C’est fait, je suis maintenant réveillé, quoi que j’y fasse, je sais qu’il n’est pas possible que je me rendorme comme ça, en claquant simplement des doigts. Ma paupière gauche se lève ; ce n’est sans doute pas beau à voir. J’entends une bouillie de mots qui dégouline du réveil, comme chaque matin. C’est France Bleu Ile de France. J’aime beaucoup cette station mais je ne l’aime que le matin, cela va sans dire. On n’y braille pas dès les premières lueurs, on y a l’air sincèrement content d’être là, bien réveillé, en forme pour affronter le rien du quotidien, tout à fait satisfait de n’avoir rien à dire. Des Marcel et des Mimile appellent la station – c’est l’originalité de cette matinale – pour signaler des accidents sur tel autoroute ou des bagnoles en panne à tel endroit du périph. A demi-endormi ou à demi-réveillé, j’imagine le plus souvent des témoignages improbables et absurdes et je ris, seul, dans mon lit. Seul, pas tout à fait bien sûr, puisque mon épouse, qui a le sommeil plus lourd que moi, est couchée à mes cotés ; je sens sa respiration qui siffle sur mon visage. Je n’ai pas envie de me lever même si j’ai bien envie d’un café et d’une clope. Triste dilemme. Je sais bien que c’est mal de fumer dès le lever, à jeun, mais c’est pour cela que le café est là et parfois aussi, son ami le petit verre de jus d’orange, uniquement pour me déculpabiliser. Entre deux témoignages d’automobilistes lève-tôt, il y a les flashs météorologiques, la chanson française idiote, la vie des joueurs du P.S.G. et les informations matinales. Les informations, je les redoute évidemment. C’est souvent pour cela que je me lève sans trop attendre. J’essaie de les éviter, je les fuis. Qui a envie d’entendre raconter des atrocités dès le matin, mis à part les fous ou les insensibles ? N’est-ce pas tout à fait semblable à ce que serait une sorte de cauchemar éveillé ? Ce matin, la voix qui officie sur France Bleu raconte qu’une fusillade a eu lieu à Bobigny, après celle qui a eu inauguré le bal à Belleville ce dimanche en pleine journée. Et d’énoncer le bilan : Deux blessés graves pour chaque fusillade. Cette maudite voix ne se tait pas. « Lève-toi donc, bougre de con ! », me dis-je en essayant de faire lever l’autre paupière. Mais la voix continue, indifférente à l’égard de mes sentiments effilochés. Elle évoque maintenant cette sinistre affaire de tournantes à Fontenay-sous-Bois. L’une des deux victimes serait absente du procès lundi, après une tentative de suicide ce week-end. Me revient instantanément en mémoire les quelques articles lus cette semaine sur ces crimes sordides. Comment, pourquoi, qui donc peut… Les mêmes inlassables questions comme les boucles abruties des morceaux de techno. J’éteins le réveil sans attendre. Je prépare ma petite collation cancérigène. Sur le balcon, il fait froid et il pleut. Il est trop tard, putain, voilà ce que c’est que de rester au lit comme une saloperie de larve. J’allume ma cigarette après avoir bu une petite gorgée de café. Il y a des matins comme ça, où l’on pense que la disparition du monde ne serait pas si regrettable.

mercredi 19 septembre 2012

Strings et ficelles


Anyway...

On m’aurait posé la question il y a quelques années ou même quelques mois, j’aurais répondu : la période la plus pénible chez les mômes, c’est quand ils sont tout petits, quand ils ne sont à peu près rien, qu’ils ne savent rien, qu’ils sont à peine un bout de viande animé, qu’ils ne font pas grand-chose d’autre que brailler, grailler et faire des saletés dans leurs langes. C’était avant qu’ils ne grandissent et que je comprenne que ce temps là était béni, qu’elles étaient également bénies, les nuits blanches où l’on se faisait réveiller toutes les demi-heures par les jérémiades du petit dernier, qui avait faim, peur, envie de câlins ou on ne sait quoi qui le rendait patraque. Les tout-petits sont si beaux, si fragiles, si trois-fois-rien. La relation que l’on a avec eux est si simple, essentiellement faite de contacts à dire vrai, de regards, de cajoleries sans arrière-pensées. Oui, ce temps là était béni. Leurs exigences tenaient alors dans le creux d’une main. Les gens qui n’ont pas d’enfants ne comprennent pas pourquoi les parents passent leur temps à couvrir leurs tout-petits de baisers. La raison en est assez simple et il y a sans doute quelque chose de purement animal là-dedans voire de très légèrement anthropophage. D’ailleurs, dans les grosses joues pleines des enfants, on a envie de mordre à pleines dents. On embrasse donc par défaut. Mon père, je m’en souviens, nous mordait tout le temps quand on était gosses. Bien plus tard, ma sœur l’a surpris en train de mordre un de ses fils – l’habitude était tenace – elle lui a dit : « ah non ! tu ne vas pas faire ça à mes enfants aussi, avec tes dents ravagées par 40 ans de tabac, tu vas leur filer le tétanos ! » Ensuite, on a ricané là-dessus pendant deux ou trois jours, comme d’habitude. Ma sœur et moi, c’est un peu notre passetemps favori : nous foutre de la gueule des autres. Un matin, je me souviens être entré en trombe dans la cuisine, la carte d’identité de mon frère à la main. Je suppose que c’est à ma mère qu’on devait le choix de la photo qui figurait sur la pièce. Sur celle-ci, mon frère avait une coupe de cheveux hypertrophiée et il avait sur le dos un de ces anoraks d’un goût douteux que les mères affectionnèrent longtemps. C’est bien simple, sur cette photo, mon frangin avait une gueule de petit roumain. En entrant dans la cuisine, en brandissant le morceau de plastique, j’avais donc dit : « j’en étais sûr, la femme de Ceaucescu n’est pas morte, elle est experte en déguisement et elle vit en France… » Et cette blague miteuse nous a tenu au corps au moins 6 mois, soit presque autant que le contenu d'une boite de corned beef dans le bide d'un soldat de la Première Guerre...

Toujours est-il que je me rends compte qu’avec l’âge, les enfants, c'est pire. Maintenant qu’ils sont des bouts de viande pensants, plus tout à fait des bouts de viande en somme et que leurs exigences débordent du vide-ordures… Il y a l’école qu’il faut écrire avec un E majuscule - cette mine d'angoisses sans fond - et toute la foutue logistique qui vient avec, les réunions de rentrée avec les enseignants, les listes scolaires à rallonge qu’on ne soupçonnait même pas, les sacs à dos étiquetés qui trainent partout (le sac à dos pour le sport, le sac à dos pour les arts plastiques, le sac à dos pour la piscine), le tout multiplié par deux. Hier, la plus grande entrait au Conservatoire en première année de formation musicale. Rebelote. Nouvelle liste. Carnet de portée, diapason, crayon, gomme... Nouvelle réunion. A 17h00. Comme si les parents n’avaient pas d’obligations professionnelles, le professeur de votre enfant souhaiterait rencontrer les parents à l’occasion de… à l’occasion de quoi ? On ne sait vraiment. On a bien sûr eu le droit aux questions sottes posées par quelques parents désœuvrés, soucieux peut-être de se faire bien voir. Et au spectacle minimaliste de mes lamentations intérieures. Pour être à l’heure, et satisfaire aux exigences formulées par mon employeur, j’ai dû me lever à 6 heures du matin, après une nuit d’insomnie. 3 heures de sommeil dans les guiboles, programmé pour arriver au boulot à huit heures, j’ambitionnais de m’y mettre sans lanterner. En lieu et place, entre huit heures et neuf heures, j’ai passé mon temps à lire des conneries sur internet, le tour des yeux bouffi, à faire des allers-retours entre mon bureau et la cour, fumant clope sur clope et buvant café sur café, le cœur battant la chamade et le tournis comme un halo ou un turban à la con autour de ma tête. J’ai 3 enfants. Parfois, je me demande : « quand est-ce que tout cela va s’arrêter ? »

Hier, je pensais - il n'y a quand même pas que mes gosses dans ma vie - à ces enregistrements que font parfois les musiciens de jazz avec un orchestre composé de cordes. Est-ce que c’est vraiment un truc qui les branche ou est-ce qu’ils font ce genre de choses par obligations commerciales ou contractuelles ? Il est vrai qu’à une certaine époque, la chose ressemblait à une sorte de passage obligé, un truc à faire à un moment donné de sa carrière, une case à biffer dans la longue liste des albums genrés à faire. Je ne sais pas si j’aime vraiment ça, les enregistrements jazz avec violons. C’est comme de la guimauve fondue pleine de petits éclats de charbon. Billie a enregistré avec des violons, notamment pour Lady in Satin, mais je n’aime pas ce disque. Je ne l’aime pas du tout. Ce n’est d’ailleurs pas tant les violons qui m’irritent en l’espèce. Les violons, ici, sont le cadet de mes soucis. Même si je trouve les arrangements un peu chargés, même s’il manque à ce disque le swing qui faisait le sel des sessions d’antan, avec ces musiciens héroïques qu’étaient Buck Clayton, Johnny Hodges ou bien sûr Lester Young. Je n’aime pas ce disque pour d’autres raisons, mais Lady in Satin s’en branle il faut dire, il a sa place dans l’Histoire, une place unique et il se vend encore comme des petits pains. Ce disque se fout de mon avis, il s’en passe très bien, même s’il est moins un disque qu’une agonie. Avant, j’aimais bien la version de I’m a fool to want you mais depuis qu’une marque de parfum bon marché s’est approprié ses premières mesures, il me file la nausée comme les autres. Je n’aime pas ce disque parce que Billie n’y est plus que l’ombre d’elle-même. L’entendre trainer sa voix complètement déglinguée me fait mal au cœur. Je préfère les enregistrements de Billie du temps où Billie était pure, même si je sais que Billie n’a jamais été pure. Vous voyez bien ce que je veux dire. Non, vous ne voyez pas ? Tant pis. Il fut un temps où Billie était un vase de cristal ébréché d’où sortait en volutes de la fumée de cigarette. Si c’est pas une image de merde, ça ! Je préfère la Billie de ce temps là en tout cas. La Billie toute en force, la Billie résistante qu’aucune infortune ne semblait pouvoir ébranler tout à fait. Cette Billie qui prenait chair… Pourquoi donc écouter encore et encore cette Billie qui n’a plus que des miettes de Billie. Ce disque est un chant du cygne, pathétique comme le sont ces chants là. Tous ne sont pas beaux à voir, ni à entendre. Bird a lui aussi enregistré with strings, comme on dit. Et plusieurs fois, encore. Verve, plusieurs années plus tard a compilé le tout. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat n’est pas très heureux. Mais c’est toujours mieux que ce disque où Parker joue accompagné d’une sorte de chœur à la con. J’aime beaucoup la version de Laura qui figure sur le disque. Malgré les arrangements datés, vieillots et collet monté, Parker a sur ce titre l’élégance du va-nus-pieds de noble ascendance, du vagabond céleste, l’assurance d’un concertiste dépenaillé. Il y a le disque de Clifford Brown aussi qui me revient en mémoire. En voilà un très bel enregistrement sur lit de cordes. Clifford Brown, à chaque fois que je l’écoute, je me dis qu’il est vraiment mort trop tôt. En même temps, je me dis que c’est une pensée absurde. N’empêche. Sur ce disque, on peut écouter la plus belle version de Smoke Gets in your eyes qui soit, si belle qu’on imagine qu’on ne pourrait plus jamais en faire d’autres.

Pourquoi plus personne ne parle de Stan Getz ? Parce qu’il a commis de la musique d’ascenseur avec Joao Gliberto ? J’emmerde tous ceux qui disent du mal de ce disque. Ce sont des cons de snobinards. Ce disque, rien que pour sa version de Corcovado, est une pépite à conserver jalousement. On dit souvent que Stan Getz n’aimait pas le son de son saxophone. Il parait que quelques jours avant l’enregistrement de ce morceau, c’est Astrud Gilberto qui le dit, Getz refusait de sortir de sa piaule d’hôtel, et ressassait en geignant les notes de ce Corcovado têtu. Et je parle d’une époque où la climatisation n’existait pas. Je n’ai pas vraiment de mots pour dire ce que je ressens au moment de l’entrée de chorus de Getz, juste après que la voix d’Astrud se soit tue sur le sillon. Getz, ce qu’il fait d’une bossa, avec son phrasé simple, son attaque de jazzman jusqu’au bout des ongles, empreint néanmoins du plus grand respect, comme s’il avait peur de déranger, ce mélange de délicatesse et cet art de tout foutre sens dessus dessous… Et Getz avec des violons, ça vaut tout à fait le détour puisqu’on en parlait. Parce qu’il a ce son, justement. Ce son qui n’a rien de propre, mais qui est cristallin, et tout sauf fragile pourtant, ce son qui permet de chercher dans son jeu – et pas ailleurs – les aspérités qui rendent sa musique unique et mystérieuse. La version de The Thrill is gone qui ouvre Cool Velvet s’ouvre sur une entrée magistrale de violons. Le son de Getz n’a ici jamais semblé si fort, si capable d’être à l’unisson d’un grand orchestre, puis tout s’adoucit et il semble alors que tout murmure. Et tout le titre n’est qu’un va et vient entre ses deux attitudes, l’éclatante et la discrète, le cri et la douce lamentation. Getz aussi nous a laissé comme Billie un chant du cygne. En 1989, il enregistra des bossas et des ballades, avec le pianiste Kenny Barron et le contrebassiste George Mraz. On les pauma. On les retrouva au fond de je sais quelle rangée d’étagères. On dit beaucoup de choses à propos de ces sessions perdues, notamment que Getz les traversa comme un quasi-fantôme, plié en deux par la douleur, subissant les assauts répétés d’un cancer du foie qui l’emporterait à peine deux ans plus tard. Dès les premières notes du premier morceau, Sunshower, on entend pourtant la formidable résistance qui anime le musicien, quelque chose comme une sorte de connaissance qui ne serait réservé qu’aux mourants ; on entend aussi la reddition du Billie, enregistrée des brouettes d’années plus tôt, triste comme un retour de boomerang. Tous les chants du cygne ne sont pas touchés par la grâce.

Sur d’autres blogs, on s’écharpe à propos de musique. Je suis cela d'un oeil aussi lointain qu'amusé. Il parait qu’on l’assassine. Les Castafiore ! Il parait que « même sur France Musique », on n’en passe presque plus. C’est vrai qu’on blablate pas mal sur France Musique et que c'est très souvent sans intérêt aucun, mais je ne comprends pas trop comment on peut dire qu’on n’y passe plus de musique, à moins d’être bouché ou de mauvaise foi. C’est tout les réacs, ça ! Les trois-quarts du temps, ils passent leur temps à faire gicler un peu partout leurs propos de vieilles mémés. Et il faudrait qu'on leur dise : "ah mais oui, ma p'tite dame, toutafé !" Et l’autre qui fait semblant de croire que c’est un miracle qu’on entende jouer un soir le Tristan et Isolde de Wagner en direct de Bayreuth à la radio, comme si plus personne ne jouait Wagner en France (à l’opéra de Paris cette saison notamment) ou ne le diffusait, sous prétexte qu’il fut une saleté d’antisémite récupérée post-mortem par la racaille nazie. On dit beaucoup trop de mal de l’époque et toutes les époques ont connu ce travers. Je trouve pour ma part que l’on parvient plus qu’on ne le croit à porter des jugements exempts de manichéisme. Sur Wagner ou d’autres. Sur Leni Riefenstahl par exemple. Elle fut le cinéaste d’Hitler, le cinéaste de propagande qui magnifia les Jeux de Berlin et il se trouve pourtant quantité de gens pour louer son œuvre. Y compris chez la bande des pédés d'intellos de gauche. En 1996, Arte (qui venait de diffuser en 4 épisodes (nécessairement) les représentations de la Tétralogie (je ne sais plus où, peut-être pas à Bayreuth même s'il me semble me rappeler que c'était le cas)) avait diffusé un reportage sur elle et sur ses films à l’occasion des Jeux Olympiques d’Atlanta. Il y a peu, un roman de Lilian Auzas sur la cinéaste allemande est même paru chez Léo Scheer. C’est un roman admiratif, fasciné. Même si accessoirement, ce n’est pas un roman du tout. Dieu ce que la littérature française est devenu paresseuse ! Encore un roman qui semble écrit sans plan préalable, dont le style est d’une platitude à faire pâlir le décolleté d’Inès de la Fressange. L’incipit résume à lui seul ce qu’est aujourd’hui la littérature française. L’auteur y fait part de ces impressions, tenez-vous bien. Il lui fallait à tout prix nous les dire. Il lui fallait à tout prix nous tirer ainsi par le col. Comme si Coppola venait s'asseoir à coté de vous et vous disait dès le commencement du Parrain : "hé mec, c'est mon film, c'est un film sur la mafia, mais en fait, ce qui m'intéresse, c'est de disséquer ce qu'il y a de séculaire, d'atavique dans les familles italiennes". Plutôt que d’empoigner son sujet comme tout écrivain qui se respecte, Auzas a tenu, en premier lieu, à nous expliquer ce qui l’a intéressé chez Riefenstahl et accessoirement ce qui l'a poussé, plus tard, à en faire le sujet d'un de ses livres. Les impressions de l'auteur sur l'air du pourquoi me suis-je intéressée à ; qu'est-ce qui m'a tant attiré chez... qui donc ça peut intéresser ? Franchement. Mais mon cher Lilian, on s'en fout de tes impressions, on s'en fout de ton toi qui s'intéresse et se fascine. Il fut un temps où les écrivains, plutôt que de se mettre en scène, pensant, écrivant, plutôt que de livrer leurs impressions, interrompant ainsi le récit avant même de le débuter (ce qui constitue quand même un exploit plutôt remarquable) sans la moindre convenance, se servaient d’elles pour lier leur œuvre. Ce qui fascine Auzas dans la vie, l’œuvre et la personnalité de Riefenstahl, ce n’est pas directement que nous aurions dû le découvrir mais en lisant toute l’œuvre, en le devinant à travers elle, ou sous elle, pourrait-on dire. Mais voilà que je me livre aux mêmes contorsions que nos amis allergiques en jetant l’enfant avec l’eau du bain. Il est peut-être temps que je m’arrête et puis, allez savoir, je n’ai lu que cent pages de ce triste roman qui n’en est pour l’instant pas un ; on n’est jamais – jamais – à l’abri d’une surprise.

jeudi 30 août 2012

Les causeuses seront bientôt muettes

Pour le moment, on discute encore. Le monde, notre petit monde, ce qui exclue les crève-la-dalle du monde entier qui se contrebranlent de toute manière de nos problèmes existentiels, est encore semblable à un salon de thé, en un petit peu plus mouvementé seulement. Les petits groupes éparpillés, disséminés sur les causeuses, en sont encore au temps des arguments. Visages rouges de colère des spasmophiles du cortex ou pâles de ceux qui obéissent pour le moment aux convenances. Un cocktail bleu marine avant la fin du monde, tandis que des haut-parleurs diffusent de la musique de chambre ou une saloperie de Haydn. Ou une putain de valse viennoise. Le papier peint est rouge et vert, bon marché, il se décolle par endroits, il est agrémenté de quelques stickers fleur-de-lys. Tout le monde sourit encore, jaune ou gris. Mais je sais bien qu’un temps viendra où il n’y aura plus de discussion possible, un temps où les rhétoriciens inlassables du quotidien (rouges, jaunes et blancs) s’empareront des causeuses et les retourneront pour monter des barricades de velours. Ce n’est pas un pressentiment, ce n’est pas tout à fait une certitude. C’est une suite logique. Tout d’abord parce que les réactionnaires – je trouve quand même le terme bien flatteur pour cette triste troupe d’allergiques – me semblent sincères. Les réactionnaires ont vraisemblablement souffert et ils souffrent encore. Ils inventent certes, il y a parmi eux nombre de mythomanes patentés, mais ils ont cette sincérité vénéneuse qu'offre la douleur. Ils ont cherché – pas longtemps – et sont tombés d’accord sur la cause de leurs maux : l’étranger, comme toujours. Evidemment, ils prétendent que tout est différent aujourd’hui, ils prétendent qu’ils n’ont rien de commun avec les allergiques d’hier et d'avant-hier, qui fustigeaient déjà le protestant, puis le juif, puis l’immigré européen et chargeaient déjà le dos de l'étranger de tous les vices. Les populations sont interchangeables mais les expressions, via quelques distorsions dues aux évolutions du langage (décadentes, nécessairement), se sont propagées à travers le temps comme une petite vérole ; ils puent, ils volent, ils tabassent, ils nous déprécient. La vérole semble différente, elle peut avoir gagner en force, en complexité, elle peut s'être conçue une résistance nouvelle, mais il s'agit toujours de la même vieille maladie originelle. Triste réalité pour ceux qui ouvrent les yeux. Rien n’a changé. L'Humanité emploie toujours son énergie à s'élever, et elle s'élève alors. Dominant les hauteurs, qui ne sont que les siennes en réalité, elle ne résiste jamais à contempler le sol pour mesurer la distance parcourue. Alors prise de vertige, elle chute lamentablement. Tous les vices et toute la sottise humaine sont catalogués dans l’Ancien Testament. Rien n’est différent, absolument rien. Les hommes ne sont humainement rien, comme toujours. Le monde est monté sur toupie, et il tourne, et il tourne, et il tourne. Dans un avenir, peut-être proche, les mots n’auront plus d’utilité. Les allergiques et les contre-allergiques n’attendent du reste que cela : la fin des mots, pour se foutre sur la gueule. Les réactionnaires geignent à longueur d’années : "Les progressistes bon teint, disent-ils, sont des procureurs dans l’âme rêvant de museler, de cloîtrer, de scléroser, de clamper les artères de nos pensées". Une guerre se prépare (nous l'espérons minuscule), derrière cette tentative grotesque et désespérée de diffuser chez l’homme de gauche ou chez le généreux la honte de soi. Ne nous promet-on pas, dans certains cercles, de nous éparpiller  façon puzzle, de nous adresser prochainement des décharges beurrées de sulfateuse. On nous traite déjà d’infâmes collabos, avant la libération. Qu’avons-nous fait de ceux que l’Histoire a jugés comme tels ? Lorsqu'on les a enfin tenus, on les a pendus, on les a humiliés avant d’être humilié soi-même par la force incontrôlable qu’on avait déchainée. Un temps viendra où on rangera donc les mots dans leurs étuis et où la Bible côtoiera sans doute le fusil sur les tables de nuit – et la Bible ne s'en plaindra pas car la Bible ne parle que lorsque l'on veut bien la lire. Le catholique, au milieu de ce néant déguisé en intelligence est circonspect. Le catholique n’ignore rien de la légitime défense. Il sait aussi que l'on peut opposer aux sulfateuses, aux accusations fallacieuses, à la bête, son propre corps à défaut de son âme. Il sait la valeur et la beauté du sacrifice, il sait ce qu'on y perd mais surtout ce qu'on y gagne ; il est du reste le seul. Nous discutons donc encore, entre gens de bonne compagnie, avec nos amis réactionnaires. Si rien ne vient perturber la course de cette planète mélancolique qui nous menace, il nous faudra choisir de participer au tumulte. Pour poursuivre le bonheur, peut-être, de savourer l’intensité d’un nouveau silence.

lundi 2 juillet 2012

Instants perdus et faille spatio-temporelle

Tout compte fait, une vie d’homme, ça ne dure pas très longtemps. Plus on vieillit, bien sûr, plus on se sent approcher du terme, plus on en prend conscience. On aimerait dire qu’une vie d’homme est une chose riche, précieuse et qu’on la consacre essentiellement aux choses de l’esprit, aux choses d’importance, mais on sait bien que ce serait mentir. Une vie d’homme, non seulement ne dure pas très longtemps, mais elle est aussi une somme terrifiante d’instants perdus, une succession d'abandons involontaires et inconscients, d’égarements, de minutes offertes au néant. Il y a des statistiques idiotes qui mesurent par exemple le temps que l’on passe aux chiottes dans toute sa vie. Et d’autres qui mesurent le temps que l’on passe devant sa télé ou à manger ou à descendre les poubelles ou à poireauter dans les embouteillages ou à faire l’amour ou à lire des magazines stupides ou à se laver ou à faire les devoirs avec les enfants ou à faire la vaisselle ou à faire les poussières, le temps que l’on passe dans le métro ou encore dans des files serrées à attendre je ne sais quoi, de consommer, de dévaler des pistes enneigés, d’entrer dans la pénombre d’une salle de cinéma. La somme de tous ces instants paumés a de quoi donner le vertige. Je ne sais combien de temps j’ai passé dans ma vie à regarder des matchs de football mais je suppose que le chiffre serait du genre à me filer une migraine ou à me plonger dans un océan de remords et de culpabilité. Trop de temps, sans doute, trop de temps consacré à cette activité léthargique. Ce matin, j’ai essayé de faire le compte mais je me suis arrêté au bout de quelques secondes de contorsion mentale parce que j’avais l’impression d’exercer sur moi une sorte de sadisme inutile. J’ai sans doute perdu beaucoup d’instants affalés seuls devant des matchs de football. Beaucoup trop. Ce serait en ajouter d’autres en tentant de les mettre en rapport avec mon existence, dont je ne connais du reste pas encore la durée exacte.

Au football, j’y ai joué aussi. Beaucoup trop. En club notamment, de l’âge de 6 ans jusqu’à 22 ans (ou quelque chose comme ça). Et puis, un jour, j’en ai eu marre, marre de me faire chier avec cette majorité de cons qui me tenaient lieu de coéquipiers, marre d’aller aux entrainements, de faire semblant d’être impliqué alors que je n’aimais que jouer, simplement jouer. Jouer était une perte de temps bien sûr mais elle me semblait moindre que celle qui consistait à faire des pompes, des étirements, de jongles ou des tours de terrain. Ou encore à écouter sans rire des causeries d’avant match et des propos tactiques à coté de la plaque. Tout ce temps perdu à propos d’un simple jeu. C’est beaucoup, beaucoup trop. Ramené à l’échelle d’une existence qui décline si rapidement. Quand on a passé autant de temps que moi à jouer au football et à regarder des matchs de football, on finit en tout cas par connaitre le jeu comme sa poche, c’est déjà ça… On finit par deviner des choses que les autres spectateurs lambda ne devineront jamais. Enfin, je dis ça, mais je sais bien que ce n’est pas tout à fait vrai. Je connais des footballeurs professionnels qui ne comprennent rien à ce qu’ils font et des gens qui regardent le foot depuis des lustres comme des drogués, sans être capable de se forger la moindre connaissance. Je pense par exemple à Thierry Roland - paix à son âme. Le temps que ce type a dû passer devant des matchs de football doit être proprement ahurissant. Les trois-quarts de sa vie peut-être. J’exagère mais je suis certain que ramené en années (années, jours, heures, minutes pour être très exact), le chiffre aurait de quoi rendre dingue le plus stoïcien des philosophes. Pourtant, il n’a jamais semblé comprendre quoi que ce soit à ce jeu qu’il aimait tant ; sa sincérité ne pouvant être mise en doute. Il se faisait d’ailleurs corriger en direct par son acolyte, Jean-Michel Larqué, parfois sur un ton des plus condescendants. Capitaine Larqué, comme ils disent sur RMC, ce qui a le don de me faire à chaque fois pouffer de rire. Capitaine de qui, putain ? Je n’ai jamais aimé Thierry Roland. Non seulement il ne comprenait rien à ce qu’il commentait, mais il le commentait avec une confondante mauvaise foi. Là n’est pas le sujet de toute façon.

Hier, j’ai bien entendu regardé la finale, avec l’espoir de voir la Squadra Azzura l’emporter sur...les rouges, là – le commentateur qui officiait hier sur TF1 (Christian Jeanpierre) a répété plusieurs fois « l’équipe de la squadra », ce qui en premier lieu m'a fait bêtement ricaner avant de finir par me lasser. Parce que je comprends le jeu et parce que je vois des choses avant qu’elles n’arrivent, j’ai assez vite compris – 5 minutes de jeu pour être exact – que tout irait de travers. Les italiens manquaient de jus et les espagnols semblaient avoir fait le plein. Le plein de plein de choses... Quand je fis part de mes doutes sur l’issue de la rencontre à ma plus grande fille, elle haussa les épaules. Elle releva la tête de son assiette de pâtes et soupira : « Ah ? Bon, ben je suis pour l’Espagne alors… » Je sortis de la cuisine en haussant les miennes et en me demandant s’il était possible de renier son enfant pour un aussi futile motif. Sans doute que non. Les rouges survoltés marquèrent le premier but quelques minutes perdues plus tard. Chiellini, le défenseur italien, plus vif habituellement que le joueur qu’il pourchassait, se blessa sur l’action. Ce but, c'était peut-être à cause de la blessure ou d'autre chose. Les astres, me dis-je, si chers à Raymond ne seraient pas favorables aux transalpins et le reste du match le confirma. Pendant ce temps là, mon frère m’adressait des messages insultants à l’égard des espagnols dont je me refuse à révéler l'exacte teneur. Mon père, quant à lui, m’envoya un message après le match : « Ton frère pète les plombs. Parfois, je me demande s’il a bien toute sa tête. Bon, en même temps, il faut dire qu’il revient d’une gueule de bois. » Je me suis demandé si c’était bien possible, de revenir de gueule de bois, je me suis imaginé ce que serait un pays qui s’appellerait ainsi et je me suis accessoirement demandé s’il aurait pu rivaliser avec la forme indécente des espagnols. Assurément, la rencontre aurait été plus délicate pour les ibères. Jouer avec une céphalée, je ne le souhaite à personne. Je reçus aussi quelques messages de la part d’une collègue d’origine espagnole et pris sur moi-même pour ne pas me laisser aller à ce coté sombre qui se dissimule en moi et auquel mon frère laisse toute liberté. Je lui envoyai donc un message diplomatique, vêtu comme un gentleman anglais – à ne pas confondre avec l’ivrogne anglais qui tient absolument à vous repeindre la gueule de ses poings. Puis, j'allai me raser pour la première fois depuis un mois et demi. Les poils étaient si longs (incroyablement longs, c'était la première fois que je les voyais si longs) que lorsque je retirai la bonde, ils vinrent tous s'amasser dans la partie supérieure du siphon. En soupirant que décidément, c'était vraiment une journée de merde, je versai la moitié d'un flacon de Destop dans le lavabo et m'en allai me coucher. Le lendemain, les poils de ma barbe disparue s'étaient désintégrés. Je constatai en buvant mon premier café de la matinée qu'il ne me restait plus d'hier que la défaite, restée coincée en travers de ma gorge.

Tout, dans une vie d’homme, est ramené à cet instrument de mesure qu’est le temps. A ce titre, on ne se méfie jamais assez des failles spatio-temporelles. La France toute entière vient d’en traverser une sans même s’en rendre compte. A sa décharge, il faut dire que la dimension dans laquelle elle échoua était en tout point identique à celle dans laquelle elle avait toujours résidé. Tout y était à sa place, recréé à l’identique. C’était donc une sorte de cinquième dimension de la plus sournoise nature. Une seule différence majeure aurait permis aux français d’identifier la supercherie métaphysique, s'ils n'en avaient été les victimes. Dans cette toute nouvelle dimension, les italiens n’étaient en effet plus des tricheurs, des trouillards, des simulateurs sans vergogne, des salauds à l’ambition démesurée qui prétendaient vouloir faire des saletés avec votre sœur dès que vous auriez le dos tourné. Dans cette toute nouvelle dimension, les footballeurs italiens devenaient des exemples, des patriotes bon teint, des honnêtes gens, irréprochables de classe, d’élégance et les français ne se lassaient plus de vanter leurs qualités. Ils souhaitaient même leur victoire et un peu partout, fleurissaient sur les épaules françaises des maillots bleus de l’équipe italienne. Des envoyés spéciaux déblatéraient du Trocadéro avec des types prénommés Mohammed et Antonio (un roux dans le genre breton qui s'appelait en réalité Anthony) qui se disaient italiens. Etant trop habitué à subir quolibets et autres moqueries lorsque j’évoque mon amour immodéré pour le onze italien, je ne mis guère de temps à comprendre. En voyant Francis Lalanne sur Itélé chanter une chanson en italien à la gloire des transalpins, je sus que mon intuition était la bonne et qu’il en irait de la Squadra comme de l’Equipe de France ; on avait conçu cette nouvelle dimension pour que les français nous portent la poisse. Il n’en fut pas autrement.

Dès la fin du match, les espagnols célébrèrent leur victoire et avec eux les commentateurs zélés jamais à court de superlatifs. Accessoirement, le temps et l’espace retrouvèrent leur place originelle. Nous ne constatons désormais plus aucune dilatation dans leur forme ainsi qu’à la surface de leur étendue. On reparlera très bientôt des matchs italiens truqués par la Camorra avec la complicité des joueurs et les anciennes idoles du peuple français (ce peuple de poissard jamais satisfait) pourront redevenir sans peine ces valeurs contraires et personnifiés de la probité, que nous connaissons tous depuis bien longtemps. Pourvu que l’on ne retrouve plus jamais le chemin de cette abominable dimension dans laquelle les français aiment les italiens et qu’ainsi nous retrouvions également la recette qui nous permet de gagner sans mérite à défaut de perdre honorablement. Merci, peuple français, de reprendre ta route et de continuer à nous détester.

jeudi 21 juin 2012

Blue in Green


Mon épouse n’a pas la main verte. Elle ne l’aura peut-être même jamais, à son grand dépit. C’est pourtant pas faute de regarder chaque diffusion du magazine Silence, ça pousse sur France 5  - j’aime beaucoup le titre de cette émission, c’est sans doute dû à mon goût très vulgaire pour l’humour scato. Toutes les plantes, fleurs, arbrisseaux, qui passent entre ses mains finissent invariablement par crever. Malgré les conseils avisés du petit homo et de son accolyte féminine qui ne cessent de rempoter des plantes sur la cinquième chaine en faisant des blagues un peu niaises. Je le sais bien que les plantes ne sont pas immortelles mais tout de même... Certaines souffrent longtemps. D’autres meurent à une vitesse effroyable, comme dans ces documentaires où l'on voit les fleurs éclore en accéléré. En cachette, pour l’aider, il m’arrive d’aller parler aux plantes. De leur demander d'essayer de vivre un peu plus longtemps. Je le leur demande comme une faveur : si vous ne le faites pas pour vous, faites-le au moins pour elle. Je caresse leurs feuilles, leurs pétales, leurs pauvres racines qui sortent de terre. Je leur parle de mon épouse, de la femme qu'elle est. Je leur loue ses qualités. J'en invente parfois. Mais rien ne marche. Elles dépérissent, chaque jour un peu plus, inexorablement. Je ne comprends pas. Elle prend soin d’elles pourtant. Elle les arrose consciencieusement, parfois sans compter quand il le faut, elle veille à ce que leur exposition au soleil soit conforme à leurs besoins. Elle les chérit. Les cajole. Je me souviens lui avoir offert une belle orchidée, morte en une semaine. Je lui ai aussi offert un bonzaï, il y a deux ans, pour son anniversaire, dans une gamme plutôt facile d’entretien. Un petit buis, très fin et joli. J’avais prévu le coup, j’avais aussi acheté une sorte d’ouvrage très détaillé sur l’entretien de ce type de plantes, très délicates il est vrai. Notre petit buis sembla s'en tirer le mieux du monde les premiers mois, puis il contracta une maladie qui l’emporta en un semestre. Mon épouse n’a pas la main verte et elle adore pourtant jardiner. Et je crains qu'elle ne s'arrête jamais de faire mourir des quantités effarantes de plantes, de fleurs et d'arbrisseaux. De faire tous les trucs chiants qu’implique cette pratique. Désherber. Retourner la terre. Effleurer l’épiderme visqueux des vers. Toutes choses qui me dégoutent par ailleurs. Mon épouse ne renonce hélas jamais. C'est sur ce socle dur et étranger au phénomène d'érosion que s'est constitué son tempérament. Ce ne serait pas un problème si grave, si en plus de celui-ci, mon épouse n’était pas également affligée de cette maladie qui voit ceux qui la contracte se trouver inapte à jeter les choses inutiles. Comme un petit vieux, elle garde tout. Heureusement que nous n'avons ni maison, ni jardin, ni cabanon au fond de celui-ci pour y ranger la totalité des merdes qu'on amasse dans une vie. Elle n'abandonne jamais rien derrière elle. Garde tout, comme un conservateur de musée un peu cinglé. Les boulons qui ne servent à rien. Les boutons de chemise qui n’iront jamais plus avec aucune chemise. Les ordinateurs détruits par de méchants virus. Les meubles IKEA fendus qui croupissent à la cave. Des vêtements d'enfants, dont le nombre ne s’accroitra plus. Notre petit buis mort, elle l’a donc gardé lui aussi, et je vois chaque matin son pauvre cadavre sur le balcon, lorsque je m’installe pour boire mon premier café de la journée. Je le regarde comme on regarde dans les yeux un reproche qui n’est adressé à personne d’autre que soi. Tout petit et desséché, sans une seule petite fleur, un seul brin de vert, semblable à une apocalypse ultra-localisée. En tout cas, c’est ainsi que je l’imagine le monde d’après cataclysme : comme une vaste étendue désertique, parfois contrariée par de gigantesques forêts d’arbres morts. Je me dis parfois en soupirant que le début de la fin du monde a commencé par ce buis, sur mon balcon, par la faute des déficiences de mon épouse. Je frissonne, envisage de lui dire de jeter cette pauvre chose morte et momifiée mais je renonce. Je renonce chaque fois.


Pure paresse

Avant, je n’aimais déjà pas me raser. Mais je me pliais toutefois à la contrainte. Je ne me rasais pas tous les jours, une fois tous les deux jours seulement, et c’était très bien, sauf pour ma peau qui n’aimait pas cela. Chaque séance de rasage m'apportait son lot de mirco-coupures. Et les microcoupures s’infectaient. Et donnaient à ma peau cette couleur rouge qui est aussi celle du cou de Bernard Kouchner. J’ai donc naturellement espacé mes rencontres avec mon trois lames de marque Gilette. Je ne me rasai plus que tous les 3 ou 4 jours, pas plus, mais je trouvai cela grotesque, cette fausse barbe, toute piquante. Je ne savais pas que quelques années plus tard, Jean-Marie Le Pen fustigerait les barbus de 3 jours, ces sales gauchistes poilus de la gueule, couchés-à-stigmates devant la toute-puissance guerrière de l’Islam conquérant. Bien sûr, je me contrefous des propos de Jean-Marie Le Pen. Je ne l'ai jamais écouté que d'une oreille distraite. A gauche, on le considère comme le mal incarné. Moi, je l'ai toujours trouvé plutôt drôle, drôle parce que ridicule. Ridicule et grotesque. Vous vous souvenez de la fois où il s'est énervé contre des contre-manifestants. Je me souviens qu'encadré par ces gardes du corps, hors de lui, il menaça un jeune homme au loin, qui se trouvait hors caméra : "Je vais te faire courir, moi, le rouquin ! Pédé !" Je ne suis plus vraiment concerné par cette vulgaire saillie, il me faut le dire, ou seulement un ou deux jours par mois, on est toujours le barbu de trois jours avant de devenir celui d'un mois, c'est imparable, car en effet, je ne me rase plus qu’une ou deux fois par mois. Je ressemble donc la plupart du temps à un foutu membre des Enfants d’Aphrodite ? J’en serais seulement un membre qui déteste les synthétiseurs et les voix de fausset, mais un membre qui ne dépareillerait pas question pilosité décomplexée. J’ai pris conscience de ce glissement il y a quelques jours. De son étonnante progression dans le temps. De ce je-m’en-foutisme caractérisé. Je me regardais dans la glace, me trouvant plutôt beau, comme souvent. Une barbe impressionnante recouvrant la moitié inférieure de mon visage et le devant de mon cou. J’appréciais comme souvent l’émergence, toujours plus nombreuse de poils blancs. Je me suis alors demandé si cette barbe de plus d’un mois était dotée du pouvoir d’augmenter mon gauchisme invétéré ou si, au contraire, elle ne faisait pas désormais de moi, une sorte de super-catholique. Cette barbe intervenait-elle sur mon identité, la renforçait-elle ou la modifiait-elle ? Je partis au travail avec cette interrogation, tournant en moi, comme la roue d'un rongeur enfermé dans une cage.


Le trio élastique

Lundi soir, j’ai vu Joshua Redman à la Cité de la Musique dans une formule trio un peu ancienne avec Sam Yahel à l’orgue et Brian Blade à la batterie. C’était très bien. Mieux que ça même. Malgré la froideur aseptisé du lieu. J’aime beaucoup la formule trio pour saxophone. Le son est toujours très particulier. Quoi qu’un peu vide. Mais c’est ce vide qui fait tout son charme à mon avis, ce vide qui est davantage un espace qu’un manque. Ces trois types ensemble font des miracles avec ce vide, avec cet espace. On a l’impression qu’ils tournent autour, qu’ils sont comme des gosses au bord de l’océan avec quelques seaux. Ils les remplissent un peu, à moitié, à ras-bord d’eau salée et les vident un peu, à moitié, totalement. Selon l'envie, selon les besoins, allegro, crescendo, adagio, moderato. Brian Blade, batteur fantastique, est une sorte de maître dans l’exercice. Il faut l’entendre taper comme un dingue, avec l’agilité d’un funambule. Remplir, emplir plutôt et vider, déverser plutôt.


Un enfant


J’ai beaucoup pensé à l’histoire de la petite Marina, ces derniers jours. A ce sordide fait divers. Je n’aime pas trop cette expression d’ailleurs. L’histoire épouvantable de cette enfant, morte sous les coups répétés de ses parents, n’est pas une histoire diverse. C’est étrange, n’est-ce pas, ce que l’expression fait divers est devenue ! Le fait divers est devenu comme une sorte de fait commun. Une atrocité comme les autres, au milieu d’autres atrocités. J’ai lu quelques articles, quelques comptes-rendus d’audience. Je les ai lus sans pouvoir réellement les lire et maintenant encore, je suis absolument incapable de les retranscrire, de les répéter. Je me suis aussi rendu compte que les témoignages des parents m’étaient intolérables en eux-mêmes, que je ne pouvais les entendre sans sentir en moi le besoin de hurler. Il y a dans cette histoire quelque chose qui dépasse mon entendement et qui dépasse l'entendement d'un grand nombre de personnes, j'en suis certain. Je sais bien que nos sociétés refusent cette vision binaire du monde et des individus qui fut longtemps celle du monde catholique. Le bien et le mal n’existent pas, doit-on penser, ou s’ils existent, ce n’est que comme extrémités d’une sorte d’échelle de mesure, sur laquelle on distingue le bien, le mal, et une zone grise – immense, démesurée, semblable à une mer d’infinies souffrances – qui situe tous les individus et toutes leurs actions. Lire ces comptes-rendus m’a fait penser que ce relativisme était une gigantesque foutaise. Je le pensais déjà avant mais cette lecture éprouvante me l’a fait comprendre avec davantage d’acuité. Comme le flic mélancolique du No Country for Old Men de McCarhty, j’ai l’impression que l’on cherche à brider non pas notre expression mais notre compréhension du bien et du mal. Ce que cet homme et cette femme ont fait subir à cette enfant, pendant toutes les années de sa minuscule vie… comment ne pas considérer qu’il s’agisse d’une manifestation du mal. Du mal absolu. De la barbarie la plus sombre.

lundi 26 mars 2012

Les presbytes du Front National ont 10 à chaque oeil

Un monstre, y a pas à tortiller du cul ! Un monstre de la trempe des pires nazis. Un gestapiste né, passé par la moulinette islamique et les camps afghans. Que dire de plus ? Pourquoi en dire plus ? En dire plus, c’est excuser, ne comprenez-vous pas ? L'excuser, lui, le monstre. Retracer le parcours de Merah, essayer de comprendre comment une telle aberration de l’humanité a pu voir le jour, en nos frontières, c’est participer au processus de victimisation qui fait tant de mal au pays, à nos enfants. Vous comprenez ? Vous comprenez que c’est mal ? Oh, ils ne l’avoueront pas, mais c’est que les lâches de gauche ont peur de l’Islam et se vautrent à terre pour qu’il puisse mieux leur passer sur le corps.

Un monstre, Merah, assurément. Avec de grandes dents, des mains poilues et des sourcils d’assassin. En bas de la missive, publiez une photo de familles en détresse. Ne vous interrogez pas ! C’est mal et ça ne sert à rien. Pour ça, il y a la photo. Regardez la photo. Ou alors, interrogez-vous, bon sang de bois, mais en vous posant les bonnes questions, bougre de cons. Ce monstre n’est pas devenu monstre parce que la société française le rejetait – une société qu’on nous envie dans tout l’Univers, pensez-donc ! – en tant qu’enfant non désiré – encore un mensonge inventé par le lobby musulman – mais parce que la gauche et son laxisme ont pourri la société. Notre société. Rien sur les 35 heures ? La photo, on vous dit. Ce monstre n’est pas devenu monstre en un clin d’œil mais parce que sa religion est une religion monstrueuse et parce qu’il en a suivi – mieux que quiconque, mieux que quiconque – les préceptes malfaisants, mortifères. Regardez la photo. Pensez djihad ! Et voilà tout. Fin de la discussion. Tout ce qui sort de ce petit périmètre tout prêt à écrire, tout prêt à penser, tout prêt à voter en période de grand scrutin, relève de la trahison, de la lâcheté, de la cécité. Mais aussi de l’insensibilité. Ah ça ! Seules nos larmes sont sincères – et tombent bien sur les chaussures – les vôtres sont déjà sèches ! Ou offertes au monstre, dont vous pleurez maintenant la mémoire.

N’y aurait-il pas derrière cela comme une volonté d’établir une pensée unique ? C’est bien cela n’est-ce pas, qu’ils dénoncent toute l’année, les extrêmes droitiers ? Une pensée toute faite, contre laquelle on ne peut s’ériger sous peine de se voir discréditer et maudire sur une dizaine de générations. Qui permet de distribuer des bons points et des droits de bonne citoyenneté. Miracle et enchantement. Epouser la ligne fait de vous un individu lucide, courageux, réaliste. Un héraut. Un patriote. Un pleureur de vraies larmes. La récuser, oh mais la récuser, voyons ce que cela révèle de vous ; vous êtes un lâche, une serpillère, une lavette, un traitre à la patrie, un saleur de plaies ouvertes. Que dis-je, qu’écris-je ? Un salaud. Un salaud ++ ! Avec de grandes dents, des mains poilues et des sourcils d’assassin.




Ne voyez-vous pas ? Ne voyez-vous pas qu'y a pas à tortiller ? Cette histoire, elle est simple comme bonjour - c'est l'histoire de l'immigration, de l'Islam et du laxisme socialiste - et nous vous la racontons depuis 25 ans !

mardi 20 mars 2012

Ici et là, la (digne) classe politique


Les hommes politiques sont-ils des êtres humains ? Difficile d’en être certain. Hier, la campagne présidentielle a laissé place au championnat de France de la contorsion. 4 personnes tuées, dont 3 enfants, devant un établissement scolaire à Toulouse. A l’arme à feu. Après trois militaires. Les images vous assaillent. L’imagination fait le reste. L’assassin est, dit-on, descendu de son scooter, est entré dans l’enceinte de l’établissement, a attrapé une fillette avant de lui tirer une balle dans la tête à bout portant. Quelques jours auparavant, il avait tiré à bout portant dans le crane d’un homme blessé, rampant sur le sol. On est à ce niveau d’horreur là. Cela dépasse l’entendement. Le vôtre comme le mien. Un fou sillonne les rues de Toulouse pour tuer. Froidement. Il n’est nulle part et partout à la fois, telle une menace invisible, insaisissable. Comment mettre des mots sur cette abomination là ? Et surtout pourquoi ? Parce qu’il fallait en être.

Parce qu’il faut en être, si possible sans en faire trop.

Le premier sur les lieux décrochait la timbale. Le Président, grâce aux moyens de l’état ne pouvait pas être battu à cette course là. Il a l’avion présidentiel. Et Guéant derrière lui. Tous les moyens de l’état, blablabla, ignoble crime, blabla blabla, assassin, barbare, des mots clés clignotant un peu partout – le grand jeu. Micros tendus. A l’américaine.

Le premier à avoir eu l’autre bonne idée, l’idée de « suspendre sa campagne », fut François Hollande. Essuyant les sifflets des ouvriers de Fessenheim au passage. La dignité de l’instant contrastait avec celle d’hommes craignant pour leur gagne-pain. La force des images. L’électeur scruterait le visage du candidat, impavide, avant d’entrer à l’arrière de sa voiture avec chauffeur. D’autres lui emboitèrent le pas, avec plus ou moins de promptitude, dont le Président-candidat, qui en rajouta une couche en fixant lui-même l’échéance de sa suspension, c'est-à-dire, mercredi – mercredi ?, mercredi c’est bien, qu’est-ce que t’en penses Henri ? – jusqu’aux obsèques des militaires assassinés à Montauban. Mercredi. Bien senti. Tu suspends ? Moi aussi, mais je suspends encore plus. Et puis ce matin, c’était le site du candidat-Président qui se taisait. Digne, dit-on, la classe politique est digne. Elle se tire toujours la bourre, mais à la marge. A l’abri. Entre soi. C’est de bonne guerre ou c’est absolument dégoutant, c’est selon la sensibilité de chacun.

A Toulouse, ce fut donc le défilé. Il faut que cet assassin soit mis hors d’état de nuire au plus vite, vive émotion, inimaginable cruauté, Guéant - pourquoi donc ?, on ne sait ! – restera à Toulouse le temps qu’il faudra. Digne la classe politique, digne puisqu’on vous le dit. Puis François Bayrou décrocha la palme du ridicule. Lui, le partisan de l’union nationale, ne manquait pas de rappeler sa nécessité en pareil moment. Ou comment faire parler sa campagne sans y toucher. Marine Le Pen, d’on ne sait où, la main sur le cœur, la voix chevrotante, déclarait à on ne sait qui, qu’il « n’y avait plus de droite, plus de gauche, plus de politique. » Quelques hommes de main du parti retenaient peut-être le père à la cave avec un verre d’eau et un sachet de curly. On ne sait. Les vieux sont intenables, mieux vaut être prudent.

La campagne est rude. L’énigme à résoudre est nouvelle. Sans précédent. Les spin doctors n’ont pas de référent. Dans 15 ans, il y aura une jurisprudence, mais là, rien, nada ! Comment être celui qui suspendra le mieux sa campagne ? Comment être celui qui continuera à faire campagne sans que cela se sache ? Sarkozy là aussi, a de l’avance. Une avance que lui prodigue la fonction présidentielle. Hier, il proclama une minute de silence dans tous les établissements scolaires. Voilà. Et il annonça son intention d’aller participer à l’une d’entre elles dans un établissement scolaire. Hollande révéla ce matin qu’il en avait lui aussi l’intention. Il s’associerait, le candidat du Parti Socialiste, sans esprit partisan. Mais il ne révéla pas l’établissement en question. Vous suivez ? Moi, je fais comme le Président, mais je ne vous dis rien parce que je ne cherche pas à le médiatiser. Enfin, je le médiatise, mais juste un petit peu.

Le Président intervint hier en fin de soirée pour ce qui constituait sa deuxième intervention de la journée. Une brève allocution superflue, sans aucune raison d’être. Il en profita pour rabâcher les mêmes évidences : tous les moyens mis en œuvre (encore heureux !), la République (que vient-elle foutre là dedans celle-là encore ?) était plus forte que la barbarie… tout faire pour arrêter cet assassin. Des mots creux. Des déclarations sottes dénuées de sens. Et d’en remettre une couche sur l’atrocité du crime. D’appuyer sur les mots enfants, barbare. Pour occuper le terrain des larmes.. Ce matin, dans l’enceinte du collège-lycée François-Couperin à Paris, rebelote. « Nous sommes tous concernés par ce qui s'est passé, a dit le Président à quelques enfants, massés autour de lui. Ça s'est passé à Toulouse, dans une école confessionnelle, mais ça aurait pu se passer ici. » Sauf que les membres du gouvernement ne cesse de dire depuis ce matin qu’il s’agit d’un crime antisémite… On ne comprend plus rien. Cette déclaration ne veut strictement rien dire. Ce faux lyrisme de pacotille est à vomir. Il faut parler pour combler le vide, incarner au plus vite avant d’être oublié. Par peur sans doute de se voir reprocher, comme Giscard naguère suite à l’attentat de la rue Copernic, une forme d’indifférence, d’hautaine froideur.

Hier encore, la nuit tombée, ce fut un autre défilé. Changement de lieu : la synagogue parisienne Nazareth, pour une lecture de psaumes. Ils étaient tous là. Encore. Ici et là, la classe politique digne. Eparpillés, faussement rassemblée. François Hollande, au bras de sa compagne. Sarkozy au bras de la sienne. Delanoë. Aubry. Désir. Copé. Pécresse. D’autres que j’oublie sans doute. Eva Joly fut reçue avec des insultes – quelques extrémistes qui profitaient du rassemblement pour montrer à quel point ils en connaissent un rayon sur la notion de recueillement ? – Jean-Luc Mélenchon, avec des sifflets quand il se joignit au cortège, qui faisait marche silencieuse dans les rues de la capitale.

Cette campagne est la campagne des adjectifs. Indigne. Honteux. Abject. Je m’indigne parce que vous avez dit que nous étions indignes, vous êtes abjects. C’est là le niveau de notre classe politique. On a celle que l’on mérite. Ces adjectifs volent donc, valdinguent et vont de l’un à l’autre. Le spectacle d’hier montre qu’ils les partagent assez bien. Juppé a déclaré que la classe politique était digne. Et je lis ici et là que cette impression est partagée. Les gens ne se rendent plus compte de rien. Si on conçoit les exercices de funambule comme dignes, alors certes, la classe politique est digne. Digne d’elle-même surtout, infatigable, cherchant déjà les moyens de sortir de ce deuil encombrant la tête haute, les sondages rutilants, avec pour objectif de guider de ses Q.G. suspendus, les prochaines orientations de la campagne. La sécurité – l’autorité – pour la droite. L’exemplarité pour la gauche, qui commence, par la voix de son candidat, à établir des parallèles, des mises en garde.

A première vue, il semble difficile d’imaginer que cette tuerie puisse avoir d’autre motivation que l’antisémitisme le plus absolu. Difficile, sans aucun doute, mais en l’espèce, faute d’éléments, nous n’en savons rien. Même si les forces de l’ordre parviennent à capturer ce fou, ils ne parviendront jamais à comprendre la logique d’un tel acte. Aussi, toute référence à l’antisémitisme, en l’état, ne peut que constituer une forme de récupération. Récupération orchestrée par les hommes politiques (Sarkozy, Hollande en tête), coincés qu’ils sont par la pression exercée par les autorités religieuses. Eva Joly, Martine Aubry et Mélenchon, sifflés ou conspués, c’est bien le signe que cet atroce fait divers déborde du cadre. Qu’il draine, malgré lui, des sentiments contraires qui divisent la société, en sous-main, depuis des décennies. Ses sifflets révèlent un fait : la République Française, soi-disant plus forte que tout, plus indivisible tu meurs, s’est laissée piéger par les conséquences du conflit israélo-palestinien, qui polarise inconsciemment toutes les réactions. Les funambules politiques n’en sont pas – peut-être pensent-ils l’être, peut-être croient-ils à la réalité de leur indépendance – on distingue très nettement les fils qui les maintiennent en équilibre. L’opinion les tétanise.

La classe politique n’est pas digne, non. Elle n’oublie rien des échéances, surtout pas dans un tel instant où l’électorat a les yeux rivés sur elle et elle cherche les moyens les plus subtils de tirer parti du massacre. A l’heure qu’il est, Alain Juppé et François, les très dignes, en sont à l’adjectif ignoble. Quand il faudrait de l’effacement, de la discrétion, du silence, du recueillement, de l’efficacité, de la compétence. La République, si vertueusement laïque, se devrait peut-être de prendre exemple sur le Conseil d’Eglises Chrétiennes de France (1), qui, répondant à la mission qui incombe à chaque chrétien d’être artisan de paix (2), a rappelé combien l’esprit de communion importait plus que tout. En ces temps d’hypocrisie, il convient à mon sens de rappeler combien il convient également de rester discret sur ses actions de bien.

1. Le C.E.C.E.F. est une organisation œcuménique qui regroupe des représentants de la Fédération Protestante de France, de la Conférence des Évêques de France(Catholiques), de l’Assemblée des Evêques orthodoxes de France et du Catholicos Arménien. La communion anglicane y délègue également un observateur.

2. « Heureux les artisans de paix car ils seront appelés Fils de Dieu » (Matthieu, 5, 9)



lundi 19 mars 2012

jeudi 16 février 2012

L'érosion

Putain de mémoire. Je serais bien en peine de retrouver quelqu’un sur cette merde de facebook avec une mémoire pareille. Heureusement que j’ai désactivé mon compte depuis belle lurette, ça m’évite une humiliation supplémentaire. Cette mémoire, j’ai beau la retourner et la retourner, la retourner sans cesse comme une poupée gonflable, rien ne sort. Rien ne suinte, si ce n'est quelques prénoms vagues comme un filet d’humeur bien jaune d’une plaie à demi cicatrisée. Est-ce à dire que les gens ne comptent pas réellement pour moi ? J’essaie, vraiment j’essaie. Je me force, vraiment. Je me violente. Je scrute la vieille caverne ténébreuse qui constitue l’intérieur de moi-même, je vire d’une main virile les toiles d’araignée qui dégringolent tristement du plafond comme un explorateur de pacotille, je m'éclaire l'introspection à la lampe-torche, je me coloscope le cortex ! Rien. Nada. Que dalle. Comment j’ai pu oublier ton nom, Céline ? Ce n’est pas comme si tu n’avais jamais compté ? Comme si je ne t’avais jamais aimé. Comme si tu n’avais été qu’une simple étape dans mon existence. Putain. Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à me souvenir de ton nom ? Et il y a pire… je ne suis même pas certain que tu t’appelais vraiment Céline. C’était peut-être Cécile après tout. Il y a aussi ce type, là, ce guitariste avec qui j’ai joué pendant près d’une moitié de décennie. Florian. Impossible de me souvenir de son nom de famille ! Et tiens ! la première fille que j’ai embrassée aussi. Avec entortillements de langues et partage de salive, j'entends... Audrey. Au pied de l’escalier du Bâtiment C du collège des Remparts de Rozay en Brie. Un lundi après-midi. Pas de nom de famille. Elle se laissait peloter le cul sans rien dire. Elle était jolie comme un soleil d’été au petit matin. Je me souviens de ses petits soutiens-gorges en coton à carreaux gris et des petits nénés qui se dissimulaient pudiquement dessous. Je me souviens m’être dit après avoir roulé cette première et mémorable galoche : voilà, la vie commence, je vais compter, noter, recenser toutes les gonzesses de ma vie. Comme un foutu comptable. Que ne l’ai-je fait ? Audrey. Belle et radieuse. Pas de nom. Et je le connaissais ce nom pourtant, je le possédais et l’ai possédé longtemps. Il était à moi, un beau morceau de mémoire qui pulsait en moi et qui n’appartenait qu’à moi. J’aurais dû tout noter, tout référencer. Je ne l’ai pas fait parce que je trouvais cela vulgaire à l'époque (et aussi parce que j'étais un fainéant de première), mais j’aurais dû, putain, j’aurais dû. Ça m’obsède. J’ai l’impression de contempler ma vie, comme la contemplerait ce con de Jason Bourne, pleine de trous, d’absences, de choses à moitié effacées. J’envie presque tous ces nases qui passent leur vie sur copainsd’avant à reconstituer toutes leurs classes, comme des archivistes maniaques. Ils ont les noms, eux. Même les noms de ceux qu’ils ne pouvaient pas sentir. Comment récupérer cette mémoire, ces informations précieuses ? Elles ne me serviraient absolument à rien, je le sais bien, elles ne serviraient qu’à moi, parce que je tiens obsessionnellement à mettre un nom sur quelques souvenirs, mais il me semble aujourd'hui que c’est important. Important. Et pourtant, ça s’est enfui. Ça s’est délité. Et je crois bien que cela ne reviendra jamais. De Céline/Cécile, il me reste le souvenir de son corps nu, rien de bien fantastique, un gros cul et des petits nichons qui tombaient, de son visage, rien de fabuleux non plus, de beaux yeux verts toutefois mais un gros nez, ce qui faisait dire à mon père qu’il espérait ne jamais voir l’appendice nasal de l’enfant que l’on pourrait produire à nous deux, le souvenir de sa gentillesse, de sa douceur, presque maternelle, de sa remarquable intelligence, de son rire. Pourquoi m’aimait-elle, celle-là ? C’est un mystère pour moi. J’étais un con. Je l’ai finalement traitée comme on traite la dernière des merdes. Un jour, en l’envoyant sur les roses pour une raison bidon et en ne la rappelant plus, tout simplement, en l’ignorant. En l’effaçant. Parce que, con comme j’étais, il me fallait passer à autre chose, changer les meubles de ma petite vie sentimentale. Pour la remplacer par qui ? Je ne sais plus. Ce n'était qu'une nécessité de variété, qu'une question de collection. Elle m'a poursuivi. J'ai ignoré ses coups de fil. Elle a insisté. J'ai ignoré ses lettres. Elle s'est finalement humiliée jusqu'à venir cogner à la porte de chez moi, un samedi matin, pour que je puisse la répudier de vive voix. Avec toute l'indifférence feinte dont j'étais capable. Cet oubli est sans doute ma punition, cet oubli est un châtiment. Un châtiment d'une imparable logique. Un châtiment que je m’inflige, à cause de remords que j’entretiens depuis bientôt 20 ans. J'espère vivement qu'elle m'a oublié, Céline/Cécile, ou qu'elle se rit du pathétique souvenir que je lui ai laissé.

jeudi 22 septembre 2011

Surveille tes arrières, cowboy !


Troy Davis est donc mort.

Les injections ont commencé à 22h53. A 23h08, on constatait son décès. Tout le monde était sans doute satisfait d’avoir fait correctement son travail, les techniciens, les surveillants de prison, le légiste, les petites mains déresponsabilisées de la mort. Tout ce monde rentra sans doute chez soi, pour reprendre le cours de sa vie, border ses gosses, boire un verre de scotch, ressasser quelques réflexions métaphysiques sur l’évanescence et la fragilité de l’existence.

Les toubibs de l’état certifient que le procédé est sans douleur. Les toubibs de l’état certifient que le procédé est humain ; c’est une façon de voir les choses. On suppose qu’il ne l’est pas pour les familles de ceux que l’on a mis à mort, ni pour tous ceux qui se battent parfois pour faire reconnaitre leur innocence. Mais on se fout sans doute de ces gens là. Le doute était raisonnable et permis dans le cas de Troy Davis mais le doute ne profite pas dans l’état de Géorgie. Il ne profite guère plus au Texas, surtout au Texas nous serions tentés de dire, puisque c’est au sein de cet état que l’on a exécuté 40 % des peines capitales du pays. 40 % !

Rick Perry, gouverneur de l’état-au-stetson depuis le 21 décembre 2000 peut se targuer d’avoir permis l’exécution de 234 condamnés à mort. L’homme est fier de son bilan. Il a une gueule d’animateur de matinale d’une grande ville américaine, une gueule à jouer un rôle de chirurgien aux dents longues dans un soap, une gueule de présentateur de télé-achat local. La dernière image me semble parfaitement correspondre, on l’imagine en effet très bien à coté d’une blonde lycra-plantureuse en plein exercice de fitness, répéter sans arrêt comme un automate à l’intelligence artificielle déficiente : « C’est fabuleux, Cindy ! C’est absolument fabuleux Cindy ! Mais comment faites-vous cela ? » Et la blonde répondrait sans doute : « Tout à fait sans efforts, Rick ! »

La vie est sans doute plus simple quand vous avez la gueule de Rick Perry, quand vous avez cette gueule d’ascension programmée. L’homme, en effet, brigue l’investiture républicaine pour la prochaine présidentielle américaine. L’Amérique a eu pire : un mauvais acteur de série B ou un type capable de quasi s’étouffer avec un bretzel. Pourquoi pas un présentateur de télé-achat libidineux ? Pour l’instant, rien n’est joué de toute façon, personne ne semble se détacher. Ni Rick Perry, ni Sarah Palin. On organise donc des débats, un peu comme il s’en tient en ce moment chez les socialistes, qui permettent de mesurer la tenue des brushings et l’éclat des râteliers. Très récemment, pendant un de ces débats, on a évoqué le death penalty scoring de Rick Perry et cette évocation a déclenché des applaudissements dans l’assistance (morbide isn’t it ?). Puis on a demandé à Monsieur Perry si l’éventualité d’exécuter un innocent troublait parfois son sommeil.

La réponse fusa sans attendre :

« No, sir ! »

lundi 5 septembre 2011

Coeur rentré


La rentrée scolaire pour nous, c’est trois gosses, une logistique de légionnaires à qui on ne la fait pas. L’ainée entre en CE1 ; weekend passé à faire la revue des fournitures et des fringues. La cadette passe en grande section de maternelle. Le benjamin en dernière année de crèche. Devant l’école, nous nous séparons en deux groupes pour consulter les listes. C’est pour les enfants le sentiment d’un résultat de loterie. Avec qui ? Avec quels camarades ? Quel instituteur(-trice) ? Les filles ont touché le gros lot avec pile poil les institutrices dont la trombine ne leur revenait pas. La pilule passe mieux en ce qui concerne les camarades de galère. La meilleure copine de l’ainée sera dans une autre classe mais elle gagne peut-être au change puisqu’elle hérite de son jeune amoureux, Paul : un minus excité au Q.I. sur-développé ; ça me rappelle quelqu’un ! Pour la cadette, tout va bien. Tout est resté à sa place. Pour elle, ce sera la routine cette année avant le passage au primaire.

Les rentrées d’avant, les enfants avaient encore besoin de nous. Plus les années passent, plus ils se détachent. Hier, les filles ne nous lâchaient la main qu’en versant de grosses larmes. Ou la mine blafarde. Se bouffant les ongles. Aujourd’hui, c’est nous qui sommes réticents à les abandonner là, au milieu de cette indescriptible cohue. On se dit que les efforts consentis ne l’ont pas été en pure perte – les enfants s’émancipent simplement de leur tutelle. Et pourtant, nous nous éloignons un peu amers, non pas de constater leurs progrès, simplement de prendre conscience que le temps passe plus vite qu’on ne le croit. Pour nous surtout. Voir ses enfants grandir, c’est vieillir deux fois plus vite.

Heureusement, il y a le benjamin. Lui, se dit-on, il va chialer comme il faut, tendre les bras vers nous, implorants. Nous rencontrons la Directrice de la crèche dans les couloirs qui nous stoppe dans notre prise d’élan. Elle nous fait visiter les locaux alors que nous les connaissons par cœur. Les bacs à doudou, les nouveaux équipements, les différentes pièces et ce que les enfants y feront, la salle de motricité, la salle de repos, la petite cour extérieure. Tout cela vu cent fois. Je m’éloigne car je n’attends qu’une chose, les grosses larmes du benjamin qui me feront bien comprendre qu’il a encore besoin de moi. Une voix murmure : « on a toujours besoin de son père ! » Une autre lui répond : « Ta gueule ! » Le benjamin commence à sentir que la séparation approche. Il comprend que l’on n’est pas là pour une simple visite. Ses deux yeux gris me le font sentir. Tu vas rester là, mon pote, et tu vas chialer pour ton père. Il empoigne un vélo, il grimpe sur une espèce de minuscule toboggan en bois mais tous ses gestes trahissent l’émergence naissante d’une pointe de tristesse, en forme d’avance sur salaire. Il semble s’agiter mécaniquement, pour prendre la mesure de son rôle d’enfant, comme on enfile un costume empesé, prêt-à-porter, Made in China. La Directrice nous révèle que ce sera sa dernière année de crèche parce qu’il est né en fin d’année. Devant notre spectaculaire effarement, elle ajoute, sournoisement rassurante : « bien sûr, si vous pensez qu’il n’est pas prêt ! » Comment, ça pas prêt, mais dans la famille, Madame, on est toujours prêt, on ne recule devant rien, rien ne nous fait peur, ni les lions, ni les loups, ni les monstres, ni les premières années de maternelle. Mentalement, j’organise une sorte de planning guerrier pour parvenir à remplir tous les objectifs. Je vais lui lire Kant pour l’endormir, lui faire grimper des murs de varappe, le faire marcher pieds nus dans la neige. Tu seras prêt, mon fils ! Une voix murmure : « Taré ! » Une autre répond aussitôt : « Ta gueule ! » Etre parent rend schizophrène. Un être sans raison s’amuse à vous saisir la rate et vous asticoter les intestins. Un autre travaille à remettre de l’ordre dans tout ce foutoir affectif. Il faut sans cesse se coller un masque sur le visage pour ne rien laisser paraître. Le fait d’avoir eu ces enfants, dans un laps de temps aussi court me donne l’impression de devoir sans cesse faire face à de nouvelles phases. Les étapes s’enchainent les unes aux autres sans relâche, pire elles se renouvèlent sans me donner l'illusion du bénéfice de l'expérience et il faut savoir déterminer celles qui requièrent ma présence et celles qui nécessitent ma discrétion. En résumé, être parent, c’est être surhomme, c’est cumuler les échecs et les réussites sans broncher, recueillir impassible les instants où l’on se sent fier de ce que l’on a accompli et ceux où l'on se sent mortifié et inutile.

Enfin, nous arrivons dans la pièce où l’on accueille les enfants. La grande rousse de l’année dernière qui faisait du gringue à mon frère est là, deux enfants éplorés à coté d’elle ; l’un d’entre eux a déjà de la morve au nez, ça commence bien. Une voix interroge : « combien nous reste-t-il de jours d’enfant malade ? » Une autre ajoute : « Et de R.T.T. ? » Elle sourit. Elle dit : « Bonjour Raphaël », d'une voix douce et sucrée. Dans un premier temps, le petit s’en va tripoter quelques jouets. Ça va bien se passer finalement, me dis-je. Mon épouse lui montre une petite salle recouverte d’une bâche sur laquelle on a dispersé du sable fin. La puéricultrice appelle cela du sable magique. Je la regarde d’un air étonné qui la fait se taire brutalement. Une voix répète inlassablement : « dernière année de crèche, dernière année de crèche, dernière année de crèche… » L’autre se tait. On nous fait une petite remarque pour nous faire comprendre qu’il serait temps que l’on retourne à nos occupations. Ma petite dame, mon bon monsieur. Le premier jour de crèche, il faut y aller comme lorsqu’il vous faut décoller un pansement d’une plaie encore vive. D’un coup, d’un seul. C’est ce que nous faisons. Tandis que nous nous éloignons, Raphaël passe de mains en mains. Il fait son corps mou pour échapper aux griffes des puéricultrices. Finalement, il pose sa tête sur l’épaule de la grande rousse, résigné. De la tendresse en poudre. Il est malin ce gosse. De grosses larmes roulent sur ses joues. Nous partons la rate tirebouchonnée. Comme des voleurs.