Putain de mémoire. Je serais bien en peine de retrouver quelqu’un sur cette merde de facebook avec une mémoire pareille. Heureusement que j’ai désactivé mon compte depuis belle lurette, ça m’évite une humiliation supplémentaire. Cette mémoire, j’ai beau la retourner et la retourner, la retourner sans cesse comme une poupée gonflable, rien ne sort. Rien ne suinte, si ce n'est quelques prénoms vagues comme un filet d’humeur bien jaune d’une plaie à demi cicatrisée. Est-ce à dire que les gens ne comptent pas réellement pour moi ? J’essaie, vraiment j’essaie. Je me force, vraiment. Je me violente. Je scrute la vieille caverne ténébreuse qui constitue l’intérieur de moi-même, je vire d’une main virile les toiles d’araignée qui dégringolent tristement du plafond comme un explorateur de pacotille, je m'éclaire l'introspection à la lampe-torche, je me coloscope le cortex ! Rien. Nada. Que dalle. Comment j’ai pu oublier ton nom, Céline ? Ce n’est pas comme si tu n’avais jamais compté ? Comme si je ne t’avais jamais aimé. Comme si tu n’avais été qu’une simple étape dans mon existence. Putain. Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à me souvenir de ton nom ? Et il y a pire… je ne suis même pas certain que tu t’appelais vraiment Céline. C’était peut-être Cécile après tout. Il y a aussi ce type, là, ce guitariste avec qui j’ai joué pendant près d’une moitié de décennie. Florian. Impossible de me souvenir de son nom de famille ! Et tiens ! la première fille que j’ai embrassée aussi. Avec entortillements de langues et partage de salive, j'entends... Audrey. Au pied de l’escalier du Bâtiment C du collège des Remparts de Rozay en Brie. Un lundi après-midi. Pas de nom de famille. Elle se laissait peloter le cul sans rien dire. Elle était jolie comme un soleil d’été au petit matin. Je me souviens de ses petits soutiens-gorges en coton à carreaux gris et des petits nénés qui se dissimulaient pudiquement dessous. Je me souviens m’être dit après avoir roulé cette première et mémorable galoche : voilà, la vie commence, je vais compter, noter, recenser toutes les gonzesses de ma vie. Comme un foutu comptable. Que ne l’ai-je fait ? Audrey. Belle et radieuse. Pas de nom. Et je le connaissais ce nom pourtant, je le possédais et l’ai possédé longtemps. Il était à moi, un beau morceau de mémoire qui pulsait en moi et qui n’appartenait qu’à moi. J’aurais dû tout noter, tout référencer. Je ne l’ai pas fait parce que je trouvais cela vulgaire à l'époque (et aussi parce que j'étais un fainéant de première), mais j’aurais dû, putain, j’aurais dû. Ça m’obsède. J’ai l’impression de contempler ma vie, comme la contemplerait ce con de Jason Bourne, pleine de trous, d’absences, de choses à moitié effacées. J’envie presque tous ces nases qui passent leur vie sur copainsd’avant à reconstituer toutes leurs classes, comme des archivistes maniaques. Ils ont les noms, eux. Même les noms de ceux qu’ils ne pouvaient pas sentir. Comment récupérer cette mémoire, ces informations précieuses ? Elles ne me serviraient absolument à rien, je le sais bien, elles ne serviraient qu’à moi, parce que je tiens obsessionnellement à mettre un nom sur quelques souvenirs, mais il me semble aujourd'hui que c’est important. Important. Et pourtant, ça s’est enfui. Ça s’est délité. Et je crois bien que cela ne reviendra jamais. De Céline/Cécile, il me reste le souvenir de son corps nu, rien de bien fantastique, un gros cul et des petits nichons qui tombaient, de son visage, rien de fabuleux non plus, de beaux yeux verts toutefois mais un gros nez, ce qui faisait dire à mon père qu’il espérait ne jamais voir l’appendice nasal de l’enfant que l’on pourrait produire à nous deux, le souvenir de sa gentillesse, de sa douceur, presque maternelle, de sa remarquable intelligence, de son rire. Pourquoi m’aimait-elle, celle-là ? C’est un mystère pour moi. J’étais un con. Je l’ai finalement traitée comme on traite la dernière des merdes. Un jour, en l’envoyant sur les roses pour une raison bidon et en ne la rappelant plus, tout simplement, en l’ignorant. En l’effaçant. Parce que, con comme j’étais, il me fallait passer à autre chose, changer les meubles de ma petite vie sentimentale. Pour la remplacer par qui ? Je ne sais plus. Ce n'était qu'une nécessité de variété, qu'une question de collection. Elle m'a poursuivi. J'ai ignoré ses coups de fil. Elle a insisté. J'ai ignoré ses lettres. Elle s'est finalement humiliée jusqu'à venir cogner à la porte de chez moi, un samedi matin, pour que je puisse la répudier de vive voix. Avec toute l'indifférence feinte dont j'étais capable. Cet oubli est sans doute ma punition, cet oubli est un châtiment. Un châtiment d'une imparable logique. Un châtiment que je m’inflige, à cause de remords que j’entretiens depuis bientôt 20 ans. J'espère vivement qu'elle m'a oublié, Céline/Cécile, ou qu'elle se rit du pathétique souvenir que je lui ai laissé. jeudi 16 février 2012
L'érosion
Putain de mémoire. Je serais bien en peine de retrouver quelqu’un sur cette merde de facebook avec une mémoire pareille. Heureusement que j’ai désactivé mon compte depuis belle lurette, ça m’évite une humiliation supplémentaire. Cette mémoire, j’ai beau la retourner et la retourner, la retourner sans cesse comme une poupée gonflable, rien ne sort. Rien ne suinte, si ce n'est quelques prénoms vagues comme un filet d’humeur bien jaune d’une plaie à demi cicatrisée. Est-ce à dire que les gens ne comptent pas réellement pour moi ? J’essaie, vraiment j’essaie. Je me force, vraiment. Je me violente. Je scrute la vieille caverne ténébreuse qui constitue l’intérieur de moi-même, je vire d’une main virile les toiles d’araignée qui dégringolent tristement du plafond comme un explorateur de pacotille, je m'éclaire l'introspection à la lampe-torche, je me coloscope le cortex ! Rien. Nada. Que dalle. Comment j’ai pu oublier ton nom, Céline ? Ce n’est pas comme si tu n’avais jamais compté ? Comme si je ne t’avais jamais aimé. Comme si tu n’avais été qu’une simple étape dans mon existence. Putain. Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à me souvenir de ton nom ? Et il y a pire… je ne suis même pas certain que tu t’appelais vraiment Céline. C’était peut-être Cécile après tout. Il y a aussi ce type, là, ce guitariste avec qui j’ai joué pendant près d’une moitié de décennie. Florian. Impossible de me souvenir de son nom de famille ! Et tiens ! la première fille que j’ai embrassée aussi. Avec entortillements de langues et partage de salive, j'entends... Audrey. Au pied de l’escalier du Bâtiment C du collège des Remparts de Rozay en Brie. Un lundi après-midi. Pas de nom de famille. Elle se laissait peloter le cul sans rien dire. Elle était jolie comme un soleil d’été au petit matin. Je me souviens de ses petits soutiens-gorges en coton à carreaux gris et des petits nénés qui se dissimulaient pudiquement dessous. Je me souviens m’être dit après avoir roulé cette première et mémorable galoche : voilà, la vie commence, je vais compter, noter, recenser toutes les gonzesses de ma vie. Comme un foutu comptable. Que ne l’ai-je fait ? Audrey. Belle et radieuse. Pas de nom. Et je le connaissais ce nom pourtant, je le possédais et l’ai possédé longtemps. Il était à moi, un beau morceau de mémoire qui pulsait en moi et qui n’appartenait qu’à moi. J’aurais dû tout noter, tout référencer. Je ne l’ai pas fait parce que je trouvais cela vulgaire à l'époque (et aussi parce que j'étais un fainéant de première), mais j’aurais dû, putain, j’aurais dû. Ça m’obsède. J’ai l’impression de contempler ma vie, comme la contemplerait ce con de Jason Bourne, pleine de trous, d’absences, de choses à moitié effacées. J’envie presque tous ces nases qui passent leur vie sur copainsd’avant à reconstituer toutes leurs classes, comme des archivistes maniaques. Ils ont les noms, eux. Même les noms de ceux qu’ils ne pouvaient pas sentir. Comment récupérer cette mémoire, ces informations précieuses ? Elles ne me serviraient absolument à rien, je le sais bien, elles ne serviraient qu’à moi, parce que je tiens obsessionnellement à mettre un nom sur quelques souvenirs, mais il me semble aujourd'hui que c’est important. Important. Et pourtant, ça s’est enfui. Ça s’est délité. Et je crois bien que cela ne reviendra jamais. De Céline/Cécile, il me reste le souvenir de son corps nu, rien de bien fantastique, un gros cul et des petits nichons qui tombaient, de son visage, rien de fabuleux non plus, de beaux yeux verts toutefois mais un gros nez, ce qui faisait dire à mon père qu’il espérait ne jamais voir l’appendice nasal de l’enfant que l’on pourrait produire à nous deux, le souvenir de sa gentillesse, de sa douceur, presque maternelle, de sa remarquable intelligence, de son rire. Pourquoi m’aimait-elle, celle-là ? C’est un mystère pour moi. J’étais un con. Je l’ai finalement traitée comme on traite la dernière des merdes. Un jour, en l’envoyant sur les roses pour une raison bidon et en ne la rappelant plus, tout simplement, en l’ignorant. En l’effaçant. Parce que, con comme j’étais, il me fallait passer à autre chose, changer les meubles de ma petite vie sentimentale. Pour la remplacer par qui ? Je ne sais plus. Ce n'était qu'une nécessité de variété, qu'une question de collection. Elle m'a poursuivi. J'ai ignoré ses coups de fil. Elle a insisté. J'ai ignoré ses lettres. Elle s'est finalement humiliée jusqu'à venir cogner à la porte de chez moi, un samedi matin, pour que je puisse la répudier de vive voix. Avec toute l'indifférence feinte dont j'étais capable. Cet oubli est sans doute ma punition, cet oubli est un châtiment. Un châtiment d'une imparable logique. Un châtiment que je m’inflige, à cause de remords que j’entretiens depuis bientôt 20 ans. J'espère vivement qu'elle m'a oublié, Céline/Cécile, ou qu'elle se rit du pathétique souvenir que je lui ai laissé.