
Jazz, pas jazz !
J’aime les types qui prononcent jazz à la française. Avec un j comme on le prononce dans jardin. Jazz pas, jazz, telle est la question ! N’imaginez-vous pas derechef la mine songeuse de l’amateur revenu de tant et tant de souvenirs étoilés, de tant d'aventures merveilleuses. Ça fait vieux connaisseur, historien auto décrété, ça fait : en 36, j’ai déjeuné avec Hugues Panassié et Charles Delaunay, j’ai connu le temps des raisins aigres et des figues moisies. Ça vous pose un homme !
Je ne sais quelle mouche a piqué le trompettiste Nicholas Payton. Après dix ans de carrière, le voilà qui décrète, très colère, que le jazz est mort depuis 1959. L’année de la parution du Kind of Blue de Miles Davis. Une année avant qu’Ornette Coleman décide de tout démantibuler en libérant les codes de l’improvisation. Le jazz devenait free. C’était là la cause que le médecin légiste avait rédigé d’une main tremblante sur le certificat de décès. Un certificat de décès bien entendu détruit par les autorités, complices, forcément complices, mais de quoi ?, on ne sait…
Hugues Panassié (cité plus haut), le fondateur de la revue Jazz Hot, énorme contributeur de la musique jazz (avec le j de jardin) avait, bien avant Nicholas Payton, annoncé le décès. Revenant des États-Unis, bouleversé par le témoignage de Louis Armstrong, déclarant sa très grande difficulté à trouver des engagements par la faute de l’émergence toute puissante du be-bop, Panassié avait mis à sa manière les pieds dans le plat. Selon lui, le be-bop n’était, à proprement parlé, déjà plus du jazz (avec le j de j’arrive chérie !). La question fit tellement débat à l’époque qu’elle provoqua une scission du Hot Club de France, entre boppers et tradis, raisins aigres et figues moisies.
Le débat est moins passionnel aujourd’hui. Moins sanguinolent. Mais il perdure. Dès que le jazz connait une évolution, un soubresaut, une mutation, on le déclare trépassé.
Le terme jazz est un terme générique. Il est donc forcément réducteur. Payton avance l’idée que sa persistance provient d’une forfaiture imputable aux maisons de disques. Il n’a peut-être pas forcément tort. Depuis que la musique est devenue un véritable marché, on conçoit des termes de toutes pièces qui ne définissent plus les formes musicales mais établissent des genres ; ce qui permet à l’industrie de placer sous la même bannière des artistes dont les œuvres sont souvent fondamentalement divergentes. Une sorte de pot-pourri pour vivre sur les rentes d'un catalogue. Selon Payton, le terme jazz est non seulement impropre mais il est comme un boulet que traînent les musiciens à qui l’on accole l’étiquette. Jazz musicians have accepted the idea that it’s OK to be poor, écrit-il pour justifier son attaque. Le jazz sert une élite intellectuelle tandis que les musiciens suent sang et eau pour parvenir à boucler les fins de mois. Plaçant soigneusement le public à l’écart, le jazz est devenu la chasse gardée d’une poignée d’intellos blablatant sur les mérites comparées des uns et des autres. Puristes contre avant-gardistes, boppers contre partisans du free, entre autres choses. Plus personne n’écoute de jazz, plus un musicien n’a de quoi faire des enregistrements de qualité, ambitieux, à moins de trouver un couple de mécènes éméchés toute l’année, mais le jazz est encore là pour servir de sujet de discussion au coin du feu ou autour d’un zinc un peu sale de je ne sais quel club à moitié vide.
Le problème des termes génériques est le suivant. Quand vous allez trainer chez le disquaire ou, faute de mieux, à la FNAC, vous vous repérez grâce aux noms des rayons. Si le terme jazz vous fiche la chair de poule, vous ne prendrez même pas la peine de vous déplacer. Vous passerez devant le rayon sans un regard. En crachant par terre peut-être si vous êtes très énervé. Vous vous garderez bien de foutre un orteil dans le moindre club. Vu sous cet angle, la déclaration de Payton semble à la fois juste et justifiée. Elle constitue le cri d’un musicien qui se sent prisonnier d’un carcan qui l’empêche d’avoir accès à un plus large public, carcan conçu et gardé par une élite intellectuelle haut placée qui cloisonne et sclérose le milieu. Il ne s’agit pas pour lui de dire que le jazz est une musique ringarde, de ne pas reconnaitre l’importance des musiciens qui ont continué à inventer après le Kind of Blue de Miles Davis – Coltrane en tête – mais de refuser une étiquette qui bien que flatteuse n’en demeure pas moins un obstacle à la création et à la popularisation d’une musique qui bien qu’exigeante n’en demeure pas moins d’essence populaire.
On ne voit que trop, à l’examen de cette déclaration le mal que fait à la musique l’industrie musicale. Ses proclamations de vertus, à l’occasion des débats sur le téléchargement illégal, dissimulent difficilement son mercantilisme mortifère. Que les musiciens cherchent aujourd’hui à recouvrer leur liberté, à s’affranchir des codes, à refuser que l’on définisse leur musique à leur place constituent des initiatives à saluer. Et tant pis si le terme jazz (avec le j de Jojo) doit y passer.
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Les Lundis du Duc (en direct du Duc des Lombards) sur TSF Jazz,
reviendront ce soir à 20h00 sur l’affaire Nicholas Payton, avec une interview exclusive, et par téléphone, de Nicholas Payton en personne. Affaire à suivre…
Le geazz (comme on dit : le geai…), c'est comme la gauche : on ne sait jamais si on vote pour le vrai ou pas.
RépondreSupprimerSinon, je me souviens de certaines chronique de Vian dont l'anti-panassisme, si je puis dire, était hautement réjouissant.
Haha,
RépondreSupprimeroui, c'est l'éternel débat, mais finalement, tant que ce débat persiste, c'est que le jazz (comme j'ai mal aux dents) est encore bien vivant.
Sur TSF, ils ont fini par s'engueuler en fait...
Ils ont été très sévères (Vian et consorts) avec Panassié. Ce qu'il défendait, plus que la tradition, c'était ces musiciens (ces défricheurs de la première heure) qu'on mettait au rancart sans autre forme de procès.
Ma grand-mère disait le "chass".
RépondreSupprimerCoté auriverde ?
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