Je crois que je ne parlerais pas tant du catholicisme ou de l’Eglise catholique si on n’en donnait pas une image si distordue, si éloignée de la réalité.
Dernier exemple en date, samedi soir : je suis affalé dans mon canapé, je fais défiler les chaines paresseusement, sans y penser. Sur la 2, l’émission de Bruce Toussaint commence avant d’en finir prochainement – la télé est une jungle pleine de bons sentiments. Générique débilitant, micro-trottoir bidonné, sommaire. Applause ! Au menu entre autres choses, la sortie idiote et opportuniste de Cécile Duflot, vous connaissez ! Visez mon doigt suspendu au-dessus de la touche Prog + de la télécommande.
Pour représenter l’Eglise catholique, on a invité le Père Guy Gilbert, vous souvenez-vous du Père Gilbert ? Qui ne se souvient du père des loubards, qui porte le même vieux perfecto depuis 30 piges. Aïe, me dis-je, ça commence mal. Je n’ai rien contre le Père Gilbert, pour tout dire, mais je me demande si on n’aurait pas pu trouver un peu mieux que lui, un peu plus…enfin… – et un peu moins daté sans verser dans le jeunisme – pour représenter les catholiques de France. On n’aurait pu mais on n’a pas voulu. Applause ! Ce n’est pourtant pas les interlocuteurs qui manquent dans l’Eglise catholique. Il y a quantité de prêtres, quantité de responsables qui auraient pu porter la voix du diocèse parisien, mais non, on a choisi le Père Gilbert. Le Père Gilbert coûte que coûte. Le Père Gilbert, connu pour être une sorte de mascotte cathodique. Les médias avaient besoin d’un catholique pour démontrer par l’exception qu’on était tous des ringards rétrogrades. C'est l'office du père Gilbert. Le Père Gilbert, au-dessus de la mêlée des bourgeois qui feuillettent à n’en plus finir des catalogues Ciryllus pour démontrer qu’on peut très bien être prêtre catholique et super cool tout à la fois. Enfin, cool, cool, c’est quand même vite dit : cool, tel que l’on pouvait l’être il y a 30 ou 40 ans. Aujourd’hui, il faudrait penser à prochainement renouveler le stock, un prêtre en survète Nike peut-être ou en baggy, parlant le verlan, hyper branché question breakdance, je ne sais pas. Ou un curé qui sillonnerait les raves et goberait des cachets d’ecsta ! Comme si les gens étaient incapables de détacher la question de l’orientation idéologique du vêtement. Je suis fatigué, moi…
L’Église a-t-elle besoin de représentants cool, qui n’aurait par exemple pas peur de dire des grossièretés ou de se comporter comme un va-nu-pieds ? L’Église a-t-elle besoin d’un Père Gilbert pour démontrer qu’elle accepte sans mal en son sein les diversités d’opinion ? C’est la question à cent mille !
Passent le folklore et la télégénie du prêtre de cuir vêtu. Pins et badges
anarchy in the UK ! Applause ! Get louder ! Le Père Gilbert dissipe assez vite quelques doutes. Il lui faut dix minutes en tout et pour tout avant que l’affaire ne sa gâte. C’est qu’il est avant tout catholique : il est contre le mariage gay, il défend la chasteté en tant qu’idéal d’amour. Pire, il se dit contre l’avortement. Personne n’applaudit. Silences sur silences. Voilà qui vous fait perdre toute
cool attitude en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
Comment ? Aussitôt, Clémentine Autain bondit (car Clémentine est devenue chroniqueuse), l’œil indigné : « Il ne peut y avoir aucune liberté pour les femmes sans celle qui leur cède le droit [inaliénable ?] de disposer de leur corps. » Derechef, l’indispensable
Guy Birenbaum, œil rivé sur son écran tactile, sapé comme l’as de pique, s’empresse de signaler que Twitter est en émoi. « Sur internet, dit-il, l’air à peine réveillé, ce genre de propos ne passent pas ! » A cet instant là, j’ai comme une sorte de hoquet. Ou de rire pathétique. Il s’agit peut-être d’un vague remugle. Je sifflerais bien un verre de bas armagnac, moi… Et ça continue. C’est le tour de Pierre Arditi de marquer son désaccord. En peu de mots, en moins d’arguments encore, c’est la curée homéopathique.
Le hic, c’est que le Père Gilbert, a désormais passé l’âge de la vivacité d’esprit ; s’il ne l’a jamais eu. Il balbutie et bredouille et bute désormais sur chaque mot tandis que se succèdent attaques et contre-attaques, survenant de partout. Tir groupé. Le voilà cerné, du haut de ses presque 80 balais, à peine remis d’une convalescence, des suites d’un AVC. Il parvient à placer le mot « vie » après de mémorables efforts entre deux saillies mais sans préciser ce qu’il entend par là. Sa tentative s’évanouit, s’évapore. On ne l’entendra pas parce que l’on n’a pas le temps, qu’il faut passer à un autre sujet, parce que c’est comme ça la télé. Les autres le savent. Le père Gilbert a oublié. Il a perdu la main. Si l’on avait invité ce soir là quelqu’un d’autre que lui, moi par exemple, j’aurais sans doute dit à Clémentine Autain qu’elle définissait sans se moucher la liberté des femmes, comme nombre de féministes, en fonction d’une limitation de celle des hommes. Car, cela va de soi, si toute femme est aujourd’hui libre d’avorter sans rien demander à personne, cela implique qu’elle peut prendre cette décision sans demander l’avis de la personne avec qui elle a conçu l’enfant ((oui, conçu, même si personne n’a fait exprès) ou l’hypothèse d’un enfant). Je lui aurais peut-être aussi dit que la vie n’est pas seulement une question de biologie (essaie donc de voir plus loin que le bout de ton nez, Clèm ! je peux t’appeler Clèm ?), que la question n’est pas de savoir si un embryon peut être qualifié d’être humain après 3 mois de gestation, mais d’envisager la question sous un angle plus philosophique. Mettre un terme à une grossesse, ce n’est peut-être pas tuer un être humain (à dire vrai, je n’en sais rien) mais c’est en tout cas, empêcher une vie d’éclore. L’embryon avorté, n’est pas un être humain mais ce pourrait en être un, ce pourrait être moi, vous, Clémentine Autain, Pierre Arditi ou Guy Birenbaum. Je sais, Guy, ça ne passe pas chez les twittos... Quid, aurais-je sans doute ajouté, de cette liberté (qui conditionne l’ensemble de la liberté féminine selon Clémentine Autain (comme s’il y avait une liberté pour les femmes et une liberté pour les hommes, toutes deux de nature différentes)) alors que l’arsenal contraceptif (dit-on !) est aujourd’hui supérieur à tout ce que nous avons jamais connu. Hélas, la discussion en restera là, prisonnière des préjugés, des arguments tout faits, des capacités désormais limitées du Père Gilbert et de cette ligue improvisée qui ne pouvait décemment laisser dire une opinion interdite.
Je suis fatigué, moi…