jeudi 6 décembre 2012

Etrange poétique de la concordance du temps

Quand on est vieux, parfois, on meurt.

C’est le cas de Dave Brubeck, par exemple, mort la veille de son 92ème anniversaire. La veille, alors que le monde du jazz s’apprêtait à souffler les bougies à sa place. Il est grand temps de s’en aller, s’est-il peut-être dit. Je trouve la sortie élégante. Je dois pourtant confesser avoir très peu écouté Brubeck. Je connais Take 5, évidemment, et Blue Rondo a la Turk comme à peu près tout le monde et voilà tout. Et puis, quelques enregistrements sur lequel on le retrouve au piano, de passage, on ne sait par quel hasard. Chez les amateurs de jazz, il est de bon ton de se moquer de Brubeck ou de le mettre à l'écart, de négliger son apport, de railler son coté « jazz pour les masses » ; il s’agit au mieux d’un tropisme, au pire d’un snobisme. En ce qui me concerne, je n’ai pas d’avis sur la question. Je reconnais au jeu de Brubeck une certaine qualité, un toucher particulier et à ses compositions les plus fameuses, un petit quelque chose d’élégamment alambiqué mais cela ne va pas plus loin. Sa musique, tout du moins le peu que j’en ai entendu, me laisse froid.

Par une étrange coïncidence, Oscar Niemeyer, pape brésilien de l’architecture moderne et autre vieillard célèbre s’est éteint le même jour, à 104 ans. Un âge qui donne le tournis. Voilà un homme se dit-on, qui a dû vivre l’Histoire comme personne, surtout celle particulièrement troublée du Brésil. On lui doit l’étrange cathédrale de Brasilia, le siège des Nations-Unies (en partie), d’autres bâtiments gris, lisses et froids. Je n’en sais pas plus, à vrai dire, c’est la coïncidence que je trouvais troublante. En même temps, je suppose que ces deux hommes ne sont pas les seuls à être morts le 5 décembre 2012. Il s’agit donc d’une coïncidence qui n’en est pas vraiment une.

Quelques jours plus tôt (cocorico) José Bénazéraf, 90 ans, réalisateur de films chauds et intellos, en dépit des apparences - tels que : Joë Caligula – Du suif chez les dabes ; Le Désirable et le Sublime ; L’Enfer dans la peau – les avait précédés. Je ne sais plus qui a dit que tout homme était un obsédé sexuel par nature et qu’avec l’âge, il devenait de plus en plus obsédé mais, hélas, de moins en moins sexuel. L’adage semble se confirmer à la lecture de la filmographie de Bénazéraf. Finis les titres Nouvelle Vague, à partir du milieu des années 70, les productions de Bénazéraf commencent à se corser : Adolescence pervertie (1974) ; La Veuve lubrique (1975) ; La Bonne Auberge (ici on baise) (1977) ; Je te suce, tu me suces, il nous… (1979) ; Chattes chaudes sur queues brulantes et La Madone des pipes (1983) ; Le Port aux putes (1985)… avant de se terminer chez le psy avec le cultissime Acteurs porno en analyse, tourné en 1998. Si la sortie de Brubeck fut élégante, on remarquera que celle de Bénazéraf fut astucieuse. Ce qui fera dire à Langlois (l'un des fondateurs de la cinémathèque) que les films de ce pornographe assumé qui filmait des culs sur des citations de Baudelaire et de Kierkegaard, « charriaient des pierres et des diamants ».