Dans Abattoir
5, le plus célèbre roman de Kurt Vonnegut, l’expression C’est la vie revient sans cesse. On la
retrouve à chaque fois que le narrateur évoque la mort de quelqu’un ; et l’on
meurt beaucoup dans Abattoir 5. On y meurt
beaucoup parce que la vie est ainsi faite naturellement mais aussi parce qu’une bonne part de l’action du roman se déroule pendant la Seconde Guerre Mondiale
et plus particulièrement à Dresde peu avant (et pendant) les trois jours de bombardement
qui rayèrent quasiment la ville de la carte. Je me suis demandé, en lisant ce
court roman, si l’expression C’est la vie
était une expression que j’employais fréquemment. Je n’ai pas trouvé de réponse
à cette question. Je n’ai pas l’impression de l’employer à tort et à travers.
Je l’utilise, ni plus ni moins que les autres sans doute. Cela m’arrive, comme
à vous tous. Que faire d’autre ? La vie est ainsi faite : nous sommes
en quelque sorte ses jouets. L’on ne sait jamais quelle part nous revient,
quelle influence pourrait bien nous être attribuée dans ce qui constitue nos existences.
La vie commence, se poursuit, s'étend, décline puis s’arrête : c’est
la vie. Ce qui est remarquable dans l’emploi de l’expression dans Abattoir 5 – de cette expression si
banale et ridicule à force de l’être – c’est que si elle ne change jamais, si
elle revient avec la régularité d’un réflexe pavlovien, on y perçoit toutefois d’infinitésimales
variations d’intention. C'est à travers elle, autrement dit, que l'on distingue la patte de l'écrivain. L’expression tient ainsi, alternativement, du comique
de répétition, du fatalisme, de la mélancolie, du grand éclat de rire, de l’incompréhension
humaine face à la fragilité de l’existence. Quand le narrateur l’emploie tout
du moins. Quand les Tralfamadoriens l’emploient, eux (les Tralfamadoriens sont
ces extraterrestres qui ont enlevé le narrateur et lui ont permis de décoller du temps selon son expression (encore que, cela ne
soit pas très clair ; on ne sait si cette capacité est née de cette rencontre ou si c'est cette capacité qui lui valut cette rencontre), c'est-à-dire d’y voyager de manière arbitraire et aléatoire, un peu comme on le ferait à l’intérieur
du paysage de sa propre conscience) l’expression devient alors rigide, droite, influctuante, dénuée d’affects, puisque
selon leur philosophie première, le temps n’existe pas et n’est qu’un
assemblage d’instants, d’éternités successives. Ainsi, la mort perd de son
cachet. La vie triomphe sans fin. Abattoir
5 est un roman assis sur ces deux philosophies distinctes : la
philosophie tralfamadorienne de l’instant roi et celle des hommes, constitution
disparate de métaphysiques angoissées. Abattoir
5 est une suite, une suite de scènes, d’instants, un assemblage de courts
romans à la manière tralfamadorienne (les romans tralfamadoriens sont en effet
très courts et ne narrent que des instants, par lesquels on atteint l’éternité)
et c’est la notion d’assemblage même qui en fait un roman humain, parce que c’est
de cet assemblage que l’on parvient à reconstituer une chronologie, une trame
temporelle. L’on voyage dans cette vie – la vie de Billy Pèlerin – au gré de
souvenirs, d’allers et de retours, obéissant à un mécanisme d’association d’idées. Et pourtant, quelque chose nous retient de décorréler ces instants : notre persistance à vouloir
considérer l’existence comme un tout, avec un
début, un développement, une fin, un tout déclinable sous forme de courbes dont on pourrait à force de
méditations dégager un sens. Ainsi, nos vies ressemblent à autant de romans. Ainsi, plus exactement, nous faisons de notre vie un roman. C’est
peut-être pour cela que nous employons si souvent l’expression, C’est la vie (qui ne signifie sans doute
rien en elle-même) : par peur d’affronter tout ce qui témoigne du néant
dans l’existence, tout ce qui pourrait nous faire croire que nos vies sont insignifiantes,
autant d’accidents malheureux. Ainsi, face à la mort, nous usons de l’expression
c’est la vie, non pour dire que la
mort fait effectivement partie de la vie, qu’elle en est même la matrice
suprême, mais pour refuser de la reconnaître pour ce qu’elle est. Lorsque nous employons
l’expression c’est la vie, nous
sommes comme ces soldats paniqués, slalomant en hurlant sous une pluie d’obus :
survivants parmi les morts, après le carnage, nous baissons les yeux devant nos vainqueurs et
nous déposons les armes, avec l’espoir de retourner dans nos foyers, pressés d’oublier.
lundi 15 juin 2015
jeudi 11 juin 2015
Ornette
Ornette. On croirait le nom d'une espèce d'oiseau. Vous ne trouvez pas ? Tiens, une Ornette, ça faisait longtemps que je n'en avais pas vu, on en voit qu'au printemps... Si
je ferme les yeux et que je demande à ma mémoire de creuser, je déterre ce
souvenir. J’ai 20 ans. Je tourne le dos à ma paire d’enceintes. Je suis allongé
sur le lit. A l’envers. Ma tête est donc au pied du lit. Mon cou, plus exactement, car ma tête, elle, pend dans le vide. J’écoute Free
Jazz : A collective improvisation. Le disque est paru en 61. La session date de la fin de l’année 1960. Deux Quartet jouent et improvisent simultanément. Je déteste ça, puis j'adore, je déteste à nouveau, j'adore encore. Mes parents ne vont pas tarder à gueuler à mon avis. Magie de la
stéréo, une enceinte est dévolue à chaque quartet. Ornette joue dans l’enceinte
de gauche et Dolphy dans celle de droite. J’adore le jeu de LaFaro sur ce
disque. La révolution est en marche. Elle deviendra bientôt absconse comme toute révolution sûre de son fait. J’écoute sans vraiment écouter à vrai
dire, en tout cas, pas au sens traditionnel. Ecouter ce disque, c’est comme surfer - même si je n'ai jamais surfé de ma vie - prendre une vague,
attendre, en prendre une autre. J'écoute Ornette en riant, pendant quelques minutes et
je m'essaie à considérer les autres comme autant d’ornementations, un peu comme si de petits serpents glissaient sur la peau d’un plus gros. Je prends la vague des
batteurs. Blackwell joue délié tout d'un coup et Higgins martèle. Et ils alternent. L’un est un écho de l’autre et vice versa. Eux aussi semblent prendre des vagues. C’est
un peu comme une séance d’hypnose. Même si à dire vrai, je n’ai jamais assisté
à aucune séance d’hypnose.
On ne verra plus d'Ornette au printemps...
mardi 2 juin 2015
Pat et le néant
Ce matin, il y avait ce bruit, ce
vrombissement régulier. Je suis allé dans la chambre, puis dans le salon, dans
la cuisine, dans les toilettes, dans la salle de bains pour identifier sa
provenance. Je suis resté dans chaque pièce, interdit et immobile, à l'écoute. 2 minutes dans chaque pièce. Cela s'arrêtait, cela recommençait. C'était le lave-vaisselle ? Non. J’ai cherché longtemps. Trèèèèèès longtemps. J’ai commencé à m’inquiéter
au bout de dix minutes. J’ai pensé à la courroie de la VMC qui avait déjà déconné
l’année dernière et qui nous avait valu deux nuits sans sommeil. J’ai tenté d’en
avoir le cœur net en promenant mon oreille sur le palier, puis dans la cage d’escalier. J'y ai rencontré l'aide médicale de l'appartement d'en face. Il m'a fallu ignorer son regard suspicieux. C’était peut-être la VMC, peut-être pas. A dire vrai, ce n’était pas tout à
fait le même bruit que l’année dernière. Pas du tout même. L’année dernière, il
s’agissait d’une nuisance plus insidieuse, moins sonore que physique. L'année dernière, le boucan de la courroie défaillante ressemblait moins à un vrombissement qu’à une sorte de larsen,
de vibration aiguë. J’ai pris l’ascenseur sans réponse et en descendant les
étages, j’ai entendu le bruit de manière plus distincte. Je l’ai entendu se
rapprocher. Ce ne pouvait pas être la VMC puisque que son moteur coupable est sur le
toit. Le gardien avait la réponse. Au troisième, on rabotait du parquet. Voilà tout. Il y a
des matins comme ça. Il m’a fallu dix minutes pour repasser ma chemise - et le résultat n'est même pas satisfaisant. Au
moins vingt minutes pour me lever. Encore dix minutes pour rassembler mes
affaires. Le gardien avait un colis pour moi, il était trop gros pour que je l’emmène
au boulot. Je l’ai pris sous mon bras, je suis remonté chez moi, j’ai déposé le
colis. J’ai redescendu au gardien le petit papier qu’il avait mis la veille dans
ma boite aux lettres pour m’avertir qu’un colis m’attendait à la loge. J’ai
bien dû perdre 5 minutes dans la manœuvre. Je suis arrivé au boulot sur coussin
d’air, dans de la ouate, prisonnier d’une brume invisible pour les autres. Je
suis monté au 6ème me faire un café. J’en ai fait tomber par terre.
J’ai nettoyé parce que je ne suis pas un gros dégueulasse ; ce qui me
distingue des trois-quarts de la population.
Hier, déjà, je me sentais amorphe. J’ai glandé devant la télé comme un
morse. Défenses raclant ma poitrine, j’ai regardé un documentaire sur l’Euro
84. Nostalgie, etc. Platoche m’a fait marrer ; il y a chez lui un
merveilleux mélange de simplicité et de prétention. J’ai appris que Battiston
avait simulé un claquage durant la finale pour qu’Amoros puisse jouer quelques
minutes. Amoros, à l’époque, c’était un titulaire inamovible de l’équipe de France.
Lors du premier match contre le Danemark, il avait vu rouge et avait filé un
coup de boule à un joueur danois. 3 matchs de suspension pour lui et on ne l’avait
plus revu. Domergue avait pris sa place. Battiston, se souvient de cet instant
où, à dix minutes du terme, il avait vu son pote, malheureux comme les pierres
sur le banc. De manière totalement impulsive et déraisonnable, il s’était mis à
faire de grands signes vers le banc. « Je crois que je me suis claqué »,
avait-il dit à Hidalgo lorsque celui-ci s’était enquis de son état. En simulant
sa blessure, il savait qu’Amoros (occupant de temps à autre le poste de latéral
droit) serait choisi par Hidalgo. A dix minutes du terme d’une finale d’une
grande compétition internationale, on ne fait pas rentrer de la bleusaille. Amoros
joua ainsi dix minutes de la finale du championnat d’Europe des Nations. Une
finale que la France remporta deux buts à zéro : le premier grand trophée
du football français. Je n’aime pas dire : c’était mieux avant. Je trouve
ça con mais je vais le dire quand même. Un jeune homme de passage pourra se
dire en me lisant : « vise moi ce vieux connard moisi ». C’était
mieux avant. Si un joueur simulait une blessure aujourd’hui pour permettre à un
de ces potes de jouer, que dirait-on ? Il ne faudrait pas 10 minutes pour
que les Daniel Riolo du monde tweetent un paquet de conneries mesquines dont ils
ont l’habitude. Le football, c’était mieux avant, parce qu’on en parlait moins.
On ne payait pas autant d’ignares pour déblatérer sur son compte sans aucune
vergogne – ni savoir.
J’ai
regardé ensuite le premier épisode d’Aquarius,
toute nouvelle série de NBC sur la traque de Charles Manson. Je n’en ai rien
pensé. Faut voir. Pour l'instant, ça ne vaut pas un pec. C'est un poil laid et relativement décousu. Et puis, j’ai enquillé sur le dernier épisode en date de Game of Thrones. Epique. J’ai eu envie
de noter une ou deux choses sur la technique narrative de cette cinquième
saison ; c’est du travail d’orfèvre, putain. Je n’avais pas l’énergie, mes
neurones jouaient à saute-moutons en braillant comme des veaux. Je me suis donc
couché et je me suis levé 7 heures plus tard. On se lève comme on se couche. Il
y a des matins comme ça où l’on sait que ce n’est pas le jour.
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