vendredi 19 juin 2015

Les catholiques d'aujourd'hui sont les punks d'hier

     Hier soir, le Cardinal Barbarin était invité par l’équipe de C à vous, à l’occasion de la parution d’un livre d’entretien opportunément intitulé Dieu est-il périmé ? Il fut très peu question du livre, comme on s’en doute. Vous n’imaginez tout de même pas qu’on lirait son ouvrage ou même, qu’on prendrait la peine de le faire croire à son auteur (comme on le fait sans rechigner pour les écrivains de pacotille qui se succèdent sur les plateaux de télévision pour prendre la pose). Bien sûr que non. Le cardinal n’était pas invité pour parler de son livre. Il n’était invité que pour participer à une aimable séance de justification ; c’est le traitement réservé aux catholiques et ils ont l’air d’y tenir comme on tient à une vieille habitude. Il lui faut démontrer qu’il n’est pas sectaire, homophobe, conservateur, rétrograde. Ainsi, l’on se rassure ou l’on trouve matière à s’inquiéter, en fonction des réponses apportées par le contrevenant.
     Le blasphème est-il permis en France ? Les homosexuels sont-ils respectés par l’Eglise ? Le tout à l’avenant. Vidéos du pape dans des avions. Qui suis-je pour juger ? Si untel insultait ma mère… et bien sûr la fameuse intervention de Barbarin à l’époque du débat relatif au mariage gay. Barbarin répondit à chaque question en souriant, d’une voix sans doute un peu trop douce, sans concéder un pouce de terrain. Histoire de sacerdoce. On tenait à parler de l’époque, et des mœurs,  et de notre société chérie, et Barbarin ne cessa de parler de Dieu. Parler de Dieu sur un plateau de télévision est assez mal vu. Encore plus dès lors qu'il s'agit d'évoquer le Dieu des chrétiens. Barbarin, peu habitué des précautions, parla néanmoins de Dieu, du Dieu des catholiques, du Père, du Christ, du Saint Esprit, de la Genèse et même du Chevalier de la Barre et du Saint Sacrement. A voir les mines totalement éberluées des chroniqueurs présents – visiblement, certains se retenaient d’en découdre – on comprit que Dieu était devenu l’ultime tabou de notre époque. Son évocation seule suffit désormais à choquer. L’homme de Dieu que l’on recevait autrefois avec des sourires et de licencieuses plaisanteries est aujourd’hui accueilli par une nuée de sourcils froncés et de visages graves. 

lundi 15 juin 2015

C'est la vie

     Dans Abattoir 5, le plus célèbre roman de Kurt Vonnegut, l’expression C’est la vie revient sans cesse. On la retrouve à chaque fois que le narrateur évoque la mort de quelqu’un ; et l’on meurt beaucoup dans Abattoir 5. On y meurt beaucoup parce que la vie est ainsi faite naturellement mais aussi parce qu’une bonne part de l’action du roman se déroule pendant la Seconde Guerre Mondiale et plus particulièrement à Dresde peu avant (et pendant) les trois jours de bombardement qui rayèrent quasiment la ville de la carte. Je me suis demandé, en lisant ce court roman, si l’expression C’est la vie était une expression que j’employais fréquemment. Je n’ai pas trouvé de réponse à cette question. Je n’ai pas l’impression de l’employer à tort et à travers. Je l’utilise, ni plus ni moins que les autres sans doute. Cela m’arrive, comme à vous tous. Que faire d’autre ? La vie est ainsi faite : nous sommes en quelque sorte ses jouets. L’on ne sait jamais quelle part nous revient, quelle influence pourrait bien nous être attribuée dans ce qui constitue nos existences. La vie commence, se poursuit, s'étend, décline puis s’arrête : c’est la vie. Ce qui est remarquable dans l’emploi de l’expression dans Abattoir 5 – de cette expression si banale et ridicule à force de l’être – c’est que si elle ne change jamais, si elle revient avec la régularité d’un réflexe pavlovien, on y perçoit toutefois d’infinitésimales variations d’intention. C'est à travers elle, autrement dit, que l'on distingue la patte de l'écrivain. L’expression tient ainsi, alternativement, du comique de répétition, du fatalisme, de la mélancolie, du grand éclat de rire, de l’incompréhension humaine face à la fragilité de l’existence. Quand le narrateur l’emploie tout du moins. Quand les Tralfamadoriens l’emploient, eux (les Tralfamadoriens sont ces extraterrestres qui ont enlevé le narrateur et lui ont permis de décoller du temps selon son expression (encore que, cela ne soit pas très clair ; on ne sait si cette capacité est née de cette rencontre ou si c'est cette capacité qui lui valut cette rencontre), c'est-à-dire d’y voyager de manière arbitraire et aléatoire, un peu comme on le ferait à l’intérieur du paysage de sa propre conscience) l’expression devient alors rigide, droite, influctuante, dénuée d’affects, puisque selon leur philosophie première, le temps n’existe pas et n’est qu’un assemblage d’instants, d’éternités successives. Ainsi, la mort perd de son cachet. La vie triomphe sans fin. Abattoir 5 est un roman assis sur ces deux philosophies distinctes : la philosophie tralfamadorienne de l’instant roi et celle des hommes, constitution disparate de métaphysiques angoissées. Abattoir 5 est une suite, une suite de scènes, d’instants, un assemblage de courts romans à la manière tralfamadorienne (les romans tralfamadoriens sont en effet très courts et ne narrent que des instants, par lesquels on atteint l’éternité) et c’est la notion d’assemblage même qui en fait un roman humain, parce que c’est de cet assemblage que l’on parvient à reconstituer une chronologie, une trame temporelle. L’on voyage dans cette vie – la vie de Billy Pèlerin – au gré de souvenirs, d’allers et de retours, obéissant à un mécanisme d’association d’idées. Et pourtant, quelque chose nous retient de décorréler ces instants : notre persistance à vouloir considérer l’existence comme un tout, avec un  début, un développement, une fin, un tout déclinable sous forme de courbes dont on pourrait à force de méditations dégager un sens. Ainsi, nos vies ressemblent à autant de romans. Ainsi, plus exactement, nous faisons de notre vie un roman. C’est peut-être pour cela que nous employons si souvent l’expression, C’est la vie (qui ne signifie sans doute rien en elle-même) : par peur d’affronter tout ce qui témoigne du néant dans l’existence, tout ce qui pourrait nous faire croire que nos vies sont insignifiantes, autant d’accidents malheureux. Ainsi, face à la mort, nous usons de l’expression c’est la vie, non pour dire que la mort fait effectivement partie de la vie, qu’elle en est même la matrice suprême, mais pour refuser de la reconnaître pour ce qu’elle est. Lorsque nous employons l’expression c’est la vie, nous sommes comme ces soldats paniqués, slalomant en hurlant sous une pluie d’obus : survivants parmi les morts, après le carnage, nous baissons les yeux devant nos vainqueurs et nous déposons les armes, avec l’espoir de retourner dans nos foyers, pressés d’oublier. 


jeudi 11 juin 2015

Ornette

Ornette. On croirait le nom d'une espèce d'oiseau. Vous ne trouvez pas ? Tiens, une Ornette, ça faisait longtemps que je n'en avais pas vu, on en voit qu'au printemps... Si je ferme les yeux et que je demande à ma mémoire de creuser, je déterre ce souvenir. J’ai 20 ans. Je tourne le dos à ma paire d’enceintes. Je suis allongé sur le lit. A l’envers. Ma tête est donc au pied du lit. Mon cou, plus exactement, car ma tête, elle, pend dans le vide. J’écoute Free Jazz : A collective improvisation. Le disque est paru en 61. La session date de la fin de l’année 1960. Deux Quartet jouent et improvisent simultanément. Je déteste ça, puis j'adore, je déteste à nouveau, j'adore encore. Mes parents ne vont pas tarder à gueuler à mon avis. Magie de la stéréo, une enceinte est dévolue à chaque quartet. Ornette joue dans l’enceinte de gauche et Dolphy dans celle de droite. J’adore le jeu de LaFaro sur ce disque. La révolution est en marche. Elle deviendra bientôt absconse comme toute révolution sûre de son fait. J’écoute sans vraiment écouter à vrai dire, en tout cas, pas au sens traditionnel. Ecouter ce disque, c’est comme surfer - même si je n'ai jamais surfé de ma vie - prendre une vague, attendre, en prendre une autre. J'écoute Ornette en riant, pendant quelques minutes et je m'essaie à considérer les autres comme autant d’ornementations, un peu comme si de petits serpents glissaient sur la peau d’un plus gros. Je prends la vague des batteurs. Blackwell joue délié tout d'un coup et Higgins martèle. Et ils alternent. L’un est un écho de l’autre et vice versa. Eux aussi semblent prendre des vagues. C’est un peu comme une séance d’hypnose. Même si à dire vrai, je n’ai jamais assisté à aucune séance d’hypnose. 

On ne verra plus d'Ornette au printemps... 

mardi 2 juin 2015

Pat et le néant

     Ce matin, il y avait ce bruit, ce vrombissement régulier. Je suis allé dans la chambre, puis dans le salon, dans la cuisine, dans les toilettes, dans la salle de bains pour identifier sa provenance. Je suis resté dans chaque pièce, interdit et immobile, à l'écoute. 2 minutes dans chaque pièce. Cela s'arrêtait, cela recommençait. C'était le lave-vaisselle ? Non. J’ai cherché longtemps. Trèèèèèès longtemps. J’ai commencé à m’inquiéter au bout de dix minutes. J’ai pensé à la courroie de la VMC qui avait déjà déconné l’année dernière et qui nous avait valu deux nuits sans sommeil. J’ai tenté d’en avoir le cœur net en promenant mon oreille sur le palier, puis dans la cage d’escalier. J'y ai rencontré l'aide médicale de l'appartement d'en face. Il m'a fallu ignorer son regard suspicieux. C’était peut-être la VMC, peut-être pas. A dire vrai, ce n’était pas tout à fait le même bruit que l’année dernière. Pas du tout même. L’année dernière, il s’agissait d’une nuisance plus insidieuse, moins sonore que physique. L'année dernière, le boucan de la courroie défaillante ressemblait moins à un vrombissement qu’à une sorte de larsen, de vibration aiguë. J’ai pris l’ascenseur sans réponse et en descendant les étages, j’ai entendu le bruit de manière plus distincte. Je l’ai entendu se rapprocher. Ce ne pouvait pas être la VMC puisque que son moteur coupable est sur le toit. Le gardien avait la réponse. Au troisième, on rabotait du parquet. Voilà tout. Il y a des matins comme ça. Il m’a fallu dix minutes pour repasser ma chemise - et le résultat n'est même pas satisfaisant. Au moins vingt minutes pour me lever. Encore dix minutes pour rassembler mes affaires. Le gardien avait un colis pour moi, il était trop gros pour que je l’emmène au boulot. Je l’ai pris sous mon bras, je suis remonté chez moi, j’ai déposé le colis. J’ai redescendu au gardien le petit papier qu’il avait mis la veille dans ma boite aux lettres pour m’avertir qu’un colis m’attendait à la loge. J’ai bien dû perdre 5 minutes dans la manœuvre. Je suis arrivé au boulot sur coussin d’air, dans de la ouate, prisonnier d’une brume invisible pour les autres. Je suis monté au 6ème me faire un café. J’en ai fait tomber par terre. J’ai nettoyé parce que je ne suis pas un gros dégueulasse ; ce qui me distingue des trois-quarts de la population.
     Hier, déjà, je me sentais amorphe. J’ai glandé devant la télé comme un morse. Défenses raclant ma poitrine, j’ai regardé un documentaire sur l’Euro 84. Nostalgie, etc. Platoche m’a fait marrer ; il y a chez lui un merveilleux mélange de simplicité et de prétention. J’ai appris que Battiston avait simulé un claquage durant la finale pour qu’Amoros puisse jouer quelques minutes. Amoros, à l’époque, c’était un titulaire inamovible de l’équipe de France. Lors du premier match contre le Danemark, il avait vu rouge et avait filé un coup de boule à un joueur danois. 3 matchs de suspension pour lui et on ne l’avait plus revu. Domergue avait pris sa place. Battiston, se souvient de cet instant où, à dix minutes du terme, il avait vu son pote, malheureux comme les pierres sur le banc. De manière totalement impulsive et déraisonnable, il s’était mis à faire de grands signes vers le banc. « Je crois que je me suis claqué », avait-il dit à Hidalgo lorsque celui-ci s’était enquis de son état. En simulant sa blessure, il savait qu’Amoros (occupant de temps à autre le poste de latéral droit) serait choisi par Hidalgo. A dix minutes du terme d’une finale d’une grande compétition internationale, on ne fait pas rentrer de la bleusaille. Amoros joua ainsi dix minutes de la finale du championnat d’Europe des Nations. Une finale que la France remporta deux buts à zéro : le premier grand trophée du football français. Je n’aime pas dire : c’était mieux avant. Je trouve ça con mais je vais le dire quand même. Un jeune homme de passage pourra se dire en me lisant : « vise moi ce vieux connard moisi ». C’était mieux avant. Si un joueur simulait une blessure aujourd’hui pour permettre à un de ces potes de jouer, que dirait-on ? Il ne faudrait pas 10 minutes pour que les Daniel Riolo du monde tweetent un paquet de conneries mesquines dont ils ont l’habitude. Le football, c’était mieux avant, parce qu’on en parlait moins. On ne payait pas autant d’ignares pour déblatérer sur son compte sans aucune vergogne – ni savoir.
     J’ai regardé ensuite le premier épisode d’Aquarius, toute nouvelle série de NBC sur la traque de Charles Manson. Je n’en ai rien pensé. Faut voir. Pour l'instant, ça ne vaut pas un pec. C'est un poil laid et relativement décousu. Et puis, j’ai enquillé sur le dernier épisode en date de Game of Thrones. Epique. J’ai eu envie de noter une ou deux choses sur la technique narrative de cette cinquième saison ; c’est du travail d’orfèvre, putain. Je n’avais pas l’énergie, mes neurones jouaient à saute-moutons en braillant comme des veaux. Je me suis donc couché et je me suis levé 7 heures plus tard. On se lève comme on se couche. Il y a des matins comme ça où l’on sait que ce n’est pas le jour.

samedi 30 mai 2015

Expérience

     Je ne crois pas beaucoup aux vertus de l'expérience. Je ne crois pas que l'âge nous permette de mieux comprendre le monde. A chaque âge ses scories, ses parasites, ses œillères. Être libre n'est une tâche aisée à aucun âge. 
     Il est toutefois possible que l'âge nous rende plus profond. Je ressens moi-même la possibilité cette concession. Jeune, je ne prêtais pas beaucoup d'attention à la musique de Louis Armstrong. Aujourd'hui, des larmes me montent aux yeux quand j'écoute Wrap your Troubles in dreams. Trane n'aurait sans doute pas pu composer Alabama à 20 ans. De la même façon, je suis frappé par la profondeur, la puissance, la spiritualité du son de Getz sur son dernier enregistrement - fameuse session Verve perdue et retrouvée par pur hasard - et sur Sunshower tout particulièrement. Et il y a Art Pepper. Dieu que j'aime la dernière période d'Art Pepper. La vie, indéniablement, l'a rendu plus profond. Plus grand. Plus large. Plus rien ne parasite son expression. Ses sentiments, ses pensées, sa narration sont devenus limpides. Son jeu semble totalement découler de son expérience, musicale et humaine. A l'écoute de Patricia, qu'Art composa pour sa fille (à retrouver sur l'album Today) ou de sa version de Nature Boy (extrait de l'album Straight Life) et comparativement, de ses premiers enregistrements, on mesure l'étendue de cette quasi-métamorphose. Il est vrai que la vie ne l'a pas épargné, si ce n'est lui-même. A la fin des années 70, Pepper était moins un survivant qu'un sursitaire. Comme l'était Getz, lors de sa dernière session. La musique de ses hommes, non pas revenus de tout, mais en tout cas revenus de nombre de joies, de peines, d'échecs, de fêlures, transpire la profondeur de la vie et peut-être le pressentiment du monde à venir. L'art, lorsqu'il atteint ce point, n'est en effet pas loin d'être métaphysique...

mardi 12 mai 2015

Beethoven is too loud for James

     Samedi, Ellroy était à Marseille – putain, mais quelle idée ! Séance de dédicace à l’occasion de la sortie de Perfidia. To Machin. Un J comme un e, tête à l’envers, entrelacé dans un e à l’endroit : c’est ainsi que signe Ellroy, debout, immense de taille, décontracté du gland, entre deux plaisanteries. Il se sait en territoire conquis. Ellroy est un type bien éduqué, poli, étonnamment agréable. Ellroy était donc à Marseille, disions nous. Christine et Bruno s’avancent. C’est leur tour. Ils sourient. L’instant – d’importance planétaire – est immortalisé sur vidéo, publié sur youtube depuis quelques jours et relayé par les sites d’information prétendument sérieux sous ce titre : "Bruno Mégret, un homme bien", selon la star du roman noir James Ellroy. Voir ci-dessous le contenu d'un article pioché au hasard :

Un homme présente un exemplaire de son nouveau livre à l'auteur et demande un autographe au nom de "'Bruno". La routine pour un écrivain à succès tel que James Ellroy. Soudain, ce dernier s'exclame : "Bruno, comme Bruno Mégret ?" Son interlocuteur n'en revient pas et s'étonne que l'auteur du Dahlia Noir connaisse l'ancien numéro 2 du Front national devenu frère ennemi de Jean-Marie Le Pen. "C'est un homme bien. Je sais que c'est censé être un mauvais homme", poursuit James Ellroy avant d'ajouter, "c'est le maire Toulouse ? Bruno, c'est mon prénom français préféré". Sauf que Bruno Mégret n'a jamais été maire de la ville rose. L'expert du roman noir savait-il vraiment de qui il parlait ? La question reste en suspens. Le journaliste qui a assisté à la scène rappelle juste que l'écrivain "se qualifie lui-même de réactionnaire". source

      Voici la terrible vidéo, dans laquelle on peut voir Ellroy révéler ses sympathies fascistes.



     Et maintenant, voici comment nous la relatons, muni d’un niveau d’anglais que l’on qualifiera de courant. Nous en étions où déjà ? Ah oui, Christine et Bruno s’avancent. Christine est petite et bouclée. Bruno, plus grand et grisonnant. C’est elle qui parle. « Christine et Bruno », dit-elle. « Comment ? », demande Ellroy. « Christine », répète-telle. « Et Bruno », ajoute-t-elle. « Bruno, like Bruno Megrrrret ! », rugit Ellroy en appuyant sur les r comme Edith Piaf après un tour de chant trop arrosé. « Oui, absoluuuuument. Bruno Mégret », dit Bruno. « Yeah, Bruno Megrrret », répète Ellroy. On entend des rires et des applaudissements. Comment le grand homme peut-il connaitre Bruno Mégret ? On ne se l'avouera pas mais on est ravi tout d’un coup. Qu’Ellroy connaisse Bruno Mégret est incongru, pour nous qui avions totalement oublié son existence. On applaudit donc à quelques pas de la scène. On ne sait pas trop ce qu’on applaudit mais on applaudit. Le sentiment de proximité soudaine avec la star produit chez certains l’effet d’une boule de bowling lancée à pleine vitesse dans un jeu de quilles de phéromones – Strike ! Bruno, qui ne manie manifestement pas l’anglais, demande : « mais alors pourquoi Bruno Mégret, c’est étonnant qu’il connaisse Bruno Mégret… » « What ? », demande Ellroy. « You know Bruno Mégret ? », se risque Bruno. Milton et Shakespeare font un bond dans leur tombeau. Ellroy répond : « It’s a great name, I known he supposed to be a bad man ! But he was the Maire of Toulouse, wasn’t he ? No, Montpellier ? » Je ne ne vous fais pas l’injure de traduire, votre niveau d’anglais est à coup sûr meilleur que ceux des sites d’information où l’on paie du pigiste illettré au lance-pierres. « Non, non, rétorque Bruno, décidément au même niveau d’information que d’anglais, il était plutôt sur Toulon. » Ellroy attend déjà les suivants : « Bruno, Bruno, it’s my favourite french name ». Risible, n’est-ce pas. Je ne peux m’empêcher de citer la fin de l’article à nouveau : « Le journaliste qui a assisté à la scène rappelle juste que l'écrivain "se qualifie lui-même de réactionnaire". » On rappellera par ailleurs que son anglais est vraisemblablement aussi merdique que mon finnois.
     J’ai moi-même rencontré James Ellroy, à l’occasion d’une séance de dédicace, pour la parution d’American Death Trip, il y a un peu plus de 10 ans. J’avais mon exemplaire en main et celui de ma sœur qui m’avait mandaté pour recueillir mots et signature. Je m’approchai de lui en murmurant le prénom de ma soeur pour commencer, Béatrice, en tentant maladroitement de donner à ce patronyme une consonance anglo-saxonne, quelque chose comme : Bi-ai-trice. Histoire de faciliter la compréhension. « What ? Patrice ? Like Patrice Lumumba », demanda Ellroy.
     -       No, no (rire nerveux) not Patrice, it’s for my sister, you know.
     -       Oh, ok, because if your sister is Patrice Lumumba, it means she’s a man and she’s black.
     -       And dead too, I suppose.
     Rires entendus. J’épelle. Ellroy signe. Un j en forme de e inversé, entrelacé dans un e à l’endroit. Lorsqu’il signe mon exemplaire, à mon nom, Michaël, il me faut épeler encore. Il parait qu'Ellroy écoute Beethoven à fond chez lui et qu'il ne sort presque jamais. Est-ce pur mimétisme ou écoute-t-il Beethoven vraiment trop fort, il semble en tout cas dur de la feuille. To Michel, écrit-il. Putain, Ellroy ou pas, j'ai rajouté le A manquant quelques années plus tard - achète-toi un appareil auditif, James. Il y eut un j en e inversé, entrelacé dans un e à l'endroit. Et James vit que cela était bon. Il me gratifia néanmoins d’une phrase supplémentaire - une petite fêlure dans sa routine de signataire à la chaîne - que je ne suis jamais parvenu à déchiffrer. Ecriture trop nerveuse, pleine de lettres furieuses, prêtes à se dévorer les unes les autres. A l’époque, j’étais trop intimidé pour lui demander d’expliciter tout cela. Nous avions déjà trop épelé comme cela, m’étais-je dit.



jeudi 7 mai 2015

Tartare

     Formation prise de parole, aujourd'hui. On blablate devant la caméra, on rembobine - je sais que ce n'est plus possible, et alors ? - on dissèque. Style direct, style indirect. Être concret ne fait pas de mal. On parle tellement. On dit tellement peu de choses. Je me débecte. C'est l'heure de manger. Un verre de vin. Un tartare évidemment. Je ne vais quand même pas bouffer de la laitue et du chèvre frais en lisant Perfidia d'Ellroy. Le roman est distribué depuis hier. Hier, midi, je parcourais les allées d'un libraire pour m'en doter. Pour noyer les soupçons, j'achetai deux romans de Vonnegut (je voulais acheter Abattoir 5 mais ils ne l'avaient pas) et un bouquin de Gay Talese sur Bonanno. Je mange en lisant. Je rajoute du tabasco. Le vin est un Languedoc sobrement baptisé Pied de Nez. Je conseille. Une gorgée. C'est assez long en bouche quand même... Je mélange mon jaune d’œuf quand il ne reste presque plus de viande. Je finis mon verre, je commande un café, je consulte l'heure. Je trouve que la serveuse blonde n'est pas aimable. La brune est plus souriante. Je règle et sors du restaurant. La session d'après midi commence dans un quart d'heure. J'ai pris la résolution de lire Perfidia en prenant tout mon temps ; tu ne m'auras pas ce coup ci, James. Je me souviens encore d'American Death Trip. Je l'ai lu deux fois en quelques jours à l'époque. C'était un peu comme être sous le coup d'une fièvre. Les dernières pages (Ward) me firent l'effet d'un crochet en pleine mâchoire. Knock out ! Et pourtant - ce que ma constitution ne permet pas de deviner - j'encaisse particulièrement bien les coups. Cette nuit là, je ne parvins pas à trouver le sommeil. Cette fois-ci, je vais avancer à tâtons. Tu ne m'auras pas. Je remonte l'avenue pavée. Les hôtels particuliers. Les jardins sont pleins d'odeurs qui débordent et me montent au nez. Le formateur se radine. Il porte un chapeau. Pourquoi cette tradition là s'est-elle perdue ? Elle était pas chouette l'époque où tous les hommes portaient des chapeaux. Et je ne parle pas des femmes ; y a-t-il quelque chose de plus beau qu'une belle femme portant un chapeau ? Il faut que je ferme mon livre. Elisabeth Short est la fille de Dudley Smith. Je n'en reviens toujours pas. C'est quoi donc que ce coup là ? Quel salopard ce James...

mardi 5 mai 2015

Contrairement à une croyance répandue...

A Fredo

     Joseph Bonanno est né en Sicile au début du siècle précédent. Après un aller-retour New York-Sicile, il s’établit pour de bon aux Etats-Unis à la fin des années 20. Moins de 5 ans plus tard, Bonanno devient Parrain d’une des 5 grandes familles New-Yorkaises, en reprenant le contrôle de la famille alors dirigée par Salvatore Maranzano. C’est pas beau, ça ? Et sans tacher son beau costard... A 78 ans, survivant du volcan New-Yorkais (pour reprendre ses propres termes) - ce qui n'est certes pas un mince exploit - l’ancien chef de famille rédige son autobiographie, Homme d’honneur.
     Cette autobiographie est intéressante en ce sens qu’elle est représentative de la psychologie du ponte mafioso lambda. Elle commence bien sûr par un décret de singularité. Classique. Bonanno cherche sans surprise à se distancier de ses congénères. Qui aurait envie d’être rangé dans la même catégorie que des sociopathes tels que Lucky Luciano ou Sam Giancana ? Bonanno se décrit bien sûr comme un homme cultivé frayant au milieu d’incultes motivés par le seul appât du gain. C’est que l’homme apprécie l’opéra et est capable de faire référence à l’IliadeDans les pages de ce livre non seulement, mais aussi dans la conversation. Je suppose que ça vous en bouche un coin. Cela va de soi, cette culture aussi étendue qu’incongrue fera de lui un incompris. Et puis il y a la Tradition. La Tradition, c’est  une sorte d’assemblage de règles tacites et orales qui régit les rapports entre membres d’une même famille ; famille au sens large s'entend. Le proxénétisme, la Tradition ne le tolère pas. Que ce soit dit. Les enlèvements et les demandes de rançon ? La Tradition les considère comme d’authentiques manquements à l’honneur. Bonanno était l’émigré sicilien (une vieille chose de la vieille Europe, d'une Sicile encore plus vieille de n'avoir jamais vieilli) jeté dans le marigot américain. L'Amérique, le capitalisme à tous les étages, l'hypocrisie en plaques de billets verts. Que pouvait donc peser la Tradition avec si peu de bonnes volontés pour la défendre et une coupe de fruits si tentants ? La perte de la Tradition, de l’honneur est une récurrence que l’on retrouve dans presque toutes les Mémoires des vieux pontes désabusés de la Pègre. Les vieux mafiosi italiens l’évoquent avec tristesse, siciliens comme napolitains. Le milieu marseillais doit sans doute aujourd’hui verser de grosses larmes sur les luttes intestines qui déchirent la ville. Pleurons avec eux. La vieillesse décliniste discrédite la jeunesse triomphante à coups de moralisme grandiloquent. Il en va des mafieux comme des autres vieux du monde. A tous les entendre vilipender le trafic de drogues, le proxénétisme, à tous les entendre réprouver les enlèvements et les massacres à grande échelle, on finit par se demander qui inonda nos rues de putes et de revendeurs d’héroïne. Peut-être avait-on rêvé... La réponse, Joe Bananas nous l’offre sur un plateau : c’est l’autre, pardi. Moi, j'étais un homme d'honneur. Les autres étaient de vulgaires gangsters.
     Ligne après ligne, page après page, les dénis s’accumulent, les omissions font des cratères de météorites dans le récit. La mafia est un fantasme. Les amis de Bonanno se réunissaient pour manger du prosciutto aux herbes et trinquer autour d’une bouteille de Nero d’Avola. Rien de plus. Leur pouvoir était circonscrit à quelques pâtés de maison, à quelques transactions entre commerçants de quartier. Pas davantage. Ce n'était guère que de l'entraide communautaire. Ils ont fait du trafic d'alcool pendant la prohibition mais franchement, qui peut leur en vouloir ? Le FBI s’était laissé monter le bourrichon par une poignée de repentis et de sous-fifres trop bavards mis sur écoute. Les politiciens avaient trouvé là le moyen de faire parler d'eux. Et les scribouillards en tout genre, toujours à la traîne, avaient sobrement mis le tout en musique. On a rarement le loisir – le loisir, je l’avais puisque j’étais en congés pour une semaine sur l’Ile de Ré – et le privilège de tenir un objet pareil entre ses mains. Que de fabuleux stratagèmes rhétoriques pour opérer une si parfaite torsion de la réalité. Moi qui pensais que Bonanno finirait par me dire qui avait assassiné le Président Kennedy… Rien, que dalle, l’année 63, l’année du Grand Jury, glisse sur la peau de banane de l'été et se réveille d’un long coma en 1964. Après avoir lu la dernière page de ce petit livre somme toute agréable, il faut lire l’Histoire de la Mafia de Salvatore Lupo et voir ce qu’il en est de l’honneur multi-millénaire des mafieux. Je l'avais déjà lu il y a pas mal de temps. Je l'avais encore en mémoire, tout particulièrement les passages sur la pseudo-tradition d'honneur mafieuse. Tout en lisant ces Mémoires sélectives, je riais donc sous cape.

lundi 4 mai 2015

Maestro

     Une pièce du dernier disque du pianiste Shai Maestro, mystérieusement baptisé Untold Stories, se nomme Painting Live. En l'écoutant, on comprend ce qui rend ce musicien si particulier. Cette composition est en ce sens une sorte de clé, généreusement cédée. C'est en effet ce qu'il fait, peindre, et peindre d'un seul geste. Bien sûr, il y a dans ce seul et même geste toute une décomposition, on y retrouve la suspension, la pensée, les allers et retours à la palette des couleurs, l'élan de l'esquisse et le souci de la finition. Tout cela à la fois. On pressent la chose moins écrite que savamment travaillée, réfléchie. Sans doute a-t-il en effet pensé tout cela avant de se mettre derrière le piano - longuement, sereinement. Les notes étaient sans doute déjà avec lui avant de résonner, les notes et les intentions. La palette était sans aucun doute prête à l'emploi. Difficile de peindre à plusieurs, c'est pourquoi la tentation de la solitude n'est guère lointaine, malgré la présence, rassurante peut-être, de ces acolytes habituels de trio. Shai Maestro - quel nom, vraiment - avait déjà, lorsqu'il jouait pour d'autres, le don, chargé de peu de notes, d'enluminer des compositions bâties parfois sur trois fois rien. Désormais qu'il roule pour lui, on lui sent le pinceau libre, ses compositions prennent littéralement forme devant nous, en toute quiétude et en toute patience.

vendredi 24 avril 2015

Lire sans lire

     Le goût de la lecture se tarit en moi. Je le sens. Mes rouages de lecteur sont grippés. Peut-être est-ce dû aussi à mes choix récents de lecture. Choix malheureux, lecteurs malheureux. Je suis sorti rincé de la lecture d’Auto-Da-Fé d’Elias Canetti. J’aime beaucoup Canetti pourtant. C’est un homme d’une intelligence rare. Rare à tel point qu’elle semble même, par effet de contagion, la provoquer chez le lecteur, c’est dire – mais il ne s’agit peut-être que d’une illusion, il s’agit sans aucun doute d’une illusion. Peut-être l’est-il trop d’ailleurs, intelligent, pour écrire de bons romans. Les hommes trop intelligents font de mauvais romanciers. Pour écrire de bons romans, il faut être un peu con, il faut être un peu buté et il faut être égoïste. Son roman est un long manifeste. Je déteste les romans manifeste. Ils me semblent le comble de l'hypocrisie. Je me souviens encore de ma lecture de La Nausée – il y a pourtant fort longtemps – comme d’une terrible morsure d’ennui. En lisant Auto-Da-Fé, j’ai eu l’impression de relire Masse et Puissance, assorti d’une suite de saynètes. J’ai évidemment préféré lire Masse et Puissance. A le lire, on en apprend beaucoup sur le monde, y compris sur ce qui l'agite en ce moment. Mais enfin, je déteste la pensée indirecte, allégories socratiques mises à part. J’ai lu ensuite La Chute du British Museum de Lodge. J’aime beaucoup Lodge. Je l’aime comme on aimerait un ami intéressant, un de ces amis cultivés qui font scintiller les dîners tardifs d’été. Lodge est sans doute un type avec qui partager un dîner serait réjouissant. Lodge n’est pas aussi intelligent que Canetti mais il a beaucoup plus d’humour. J’ai lu son petit roman à toute vitesse. Il ne m’en reste pas grand chose, si ce n’est le souvenir d’un rire spontané vers la fin du roman et le sentiment que les préoccupations des catholiques ont beaucoup changé depuis Vatican II ; même si j’ai lu ce roman – curieuse coïncidence – à l’aube du prochain synode sur la famille. A l’époque, les catholiques se débattaient avec la question de la contraception comme avec un fauve. C’est aussi charmant que daté mais amusant tout de même. Amusant et triste à la fois. Ils ne se doutaient pas, ces catholiques d’alors, de leur chance. Avoir le temps de vivre dans les tourments des naissances non désirées, avoir le temps de fonder des scrupules sur de minuscules affaires d’adultère, de traites à payer et de chaires à obtenir, c’était le signe qu’ils vivaient une époque douce et confortable. Confortable et amicale. Le monde ne les avait pas encore pris en grippe. Ils pouvaient alors se moquer d’eux-mêmes, de leurs doutes et inquiétudes. Et en ce moment, je lis Le Golem de Meyrink. Quel foutoir ce livre, vraiment. Et un tantinet antisémite avec ça. Ça ne fait guère plus de 250 pages ce machin mais j’en lis à peine 5 par jour. Et péniblement encore. Hélas, je ne suis pas assez courageux pour interrompre une lecture avant la toute dernière page. J’ai pourtant hésité ce matin mais non, non, j’ai vite renoncé. Mes yeux parcourent pages et mots, phrases et dialogues, ils parcourent et ne lisent rien, ils vont et viennent, ils n’entendent rien ; je lis avec mon nez, je lis avec une paire d’oreilles, et ce sont les oreilles d’un sourd. Combien me faudra-t-il de mauvais romans pour m’en dégoûter tout à fait ?

jeudi 23 avril 2015

Veille

     Ce matin, pas de quoi se réjouir. Un attentat déjoué par hasard visait des paroisses catholiques. Une jeune femme est morte de résistance. C’est la France d’aujourd’hui. Notre pays. Son image figée par un instantané à peine reprise sur Photoshop. On imagine sans peine le carnage absolu résultant d’une telle entreprise. On conçoit moins son nihilisme revendiqué. Je transpose mentalement la chose au sein de ma paroisse. J'imagine en frissonnant. Le dimanche matin, à 11h00, l’Église est bondée, elle sourit. Elle se recueille. Elle chante. Elle est pleine de vieux, de jeunes parents, d'adolescents, scouts et autres, d’enfants, de poussettes chargées, de familles – pour peu que ce mot ait encore un sens. Afin de ne pas gêner les autres paroissiens, nous nous asseyons un peu à l’écart avec notre marmaille, sur les marches d’une petite chapelle boisée située à la droite du chœur, juste devant la toile du Christ Mort, peinte par Philippe de Champaigne. C'est là notre habitude. Lorsque le regard du curé nous cherche, il sait où nous trouver. Il mesure ainsi notre assiduité, même s'il ne dit jamais rien de nos absences. J’imagine – je vois les visages connus, les petits enfants passant devant nous, leur démarche maladroite et un peu grotesque, j’entends leurs babillages – et l’effroi me gagne. Ce matin, évidemment, ça communique à tout va. Valls fait planer son lyrisme de pacotille au-dessus de cette France qui soudainement semble se souvenir qu’elle fut chrétienne - rassurez-vous, cela ne durera qu'un temps. Cazeneuve ne dit rien, comme à son habitude. Il fait acte de présence, au milieu des français. Ils ont tous l’air surpris, comme si le fait que des catholiques puissent être visés dans le contexte actuel n’était pas une chose attendue. Comme si tout cela ne découlait pas d’une froide logique. Alors qu'il en meurt partout dans le monde et que les survivants n'ont d'autre perspective que de fuir. Les récents propos du Pape François au sujet de l'apathie occidentale résonnent avec davantage de force ce matin. Pour ma part, je me demandais simplement combien de temps cela prendrait avant qu’une assemblée de paroissiens catholiques ne soit la proie de ces hommes dont les rêves humides sont peuplés de nos morts. Je dis hommes, j’insiste, non pas barbares, sauvages, que sais-je encore, parce que c’est ce qu’ils sont, des hommes et que c’est en homme qu’ils seront jugés. Que se serait-il passé si ce projet de mort avait abouti ? La France se serait-elle levée d’un seul élan pour proclamer : Nous sommes catholiques ? Je n’en sais rien. Je m’en fiche, à vrai dire. Toute cette hypocrisie me débecte.
     Depuis plusieurs mois, je m’interroge sans cesse. Je scrute ce que les chrétiens appellent les signes des temps. J’y cherche matière à optimisme, en vain. Alors, je leur cherche un sens. Un dessein. L’image du soldat me revient sans cesse. Non celle d’un soldat en armes et uniforme, non celle d’un pur soldat, c'est-à-dire dénué de conscience, toute fonction, mais celle d’un soldat libre, libre et fier, tenant fermement sur ses jambes. Etre un soldat du Christ, fort de cette conviction que même l’ennemi est à aimer, que le bourreau est plus à plaindre que la victime. L’idée est difficile, elle semble folle et impossible ; je ne suis pas certain d’être assez fort pour l’adopter pleinement. Pour qu'il ne s'agisse pas, en ce qui me concerne, de simples mots dont je me paierais. Cette idée, c’est une coquille. Une coquille dure, incassable. Je suis encore à ma colère, à regarder tout autour de moi de quelles armes je puis disposer. Il faut se tenir prêt, se dit-on. Il faut veiller maintenant. Nous le pressentons. Intimement. Nous en parlons à la maison. Étrangement, nous en parlons sans tristesse. Nous en parlons sereinement. Même les enfants le pressentent. Les prières de la cadette le trahissent. Une question surnage au-dessus des autres : Qu’attend-t-on de nous ? Il n'y en a pas d'autres, en réalité. Comme il n'y a pas d'autre optimisme que notre foi.

mercredi 22 avril 2015

Divertissement

     Richard Anthony est mort. On s’en fiche un peu, bien sûr. On avait fini par l’oublier complètement. Les médias, eux, tournent en boucles. La nostalgie fait des ravages. Cela ne surprendra personne. On recense les titres des nécrologies en souriant. Richard Anthony n’entendra plus siffler le train. Richard Anthony : Salut le copain - celui-là, c’est mon préféré. Plus sobre (mais tout aussi drôle) : Richard Anthony : la fin des yéyé. Comme si cette mode idiote avait réellement survécu jusque nous. Le compte twitter de la SNCF a réagi. C’est un peu affligeant, se dit-on en ricanant. Quand j’étais gosse, dans les années 80, Richard Anthony, c’était surtout ce gros type barbu qui avait l'air de sortir de son pieu, qui n’avait pas correctement déclaré ses revenus et qui avait passé quelques jours en taule. De temps en temps, on le voyait resurgir à la télévision pour chanter une chanson de sa jeunesse – de leur jeunesse à tous (ce qui constituait pour moi une circonstance aggravante). Avec mon père, on pouffait de rire sur le canapé. Richard Anthony était à l’époque de ces vedettes qui revenaient de temps en temps clamer haut et fort qu’elles existaient. C’était à la fois drôle et pathétique. Au panthéon de l’éternel retour complètement foiré trônait Danièle Gilbert. Elle venait Danièle, et elle souriait de toutes ses dents. On évoquait ses souvenirs de télévision, en compagnie de Michel Drucker certainement ou de cet abruti de Patrick Sabatier (celui-là, il ne se doutait que le même destin l'attendait, bras grands ouverts), bonne cliente, elle racontait quelques anecdotes, ma mère disait qu’elle avait de belles jambes et nous pensions, heureusement qu’elle a de belles jambes parce qu’avec une gueule pareille, ça doit pas être facile tous les jours. Elle avait de chouettes nichons aussi. Elle avait posé dans Lui, gentiment à poil : le scandale avait été retentissant. A l’époque, cela ne se faisait pas. On avait l'impression d'assister à une lente et interminable chute et c'est sans doute ce qui nous fascinait le plus chez elle. Voilà sans doute pourquoi nous la regardions et guettions ses retours comme autant de sucreries dans nos vies pâles et médiocres. Évidemment, tout cela n’avait d’autre but que de permettre à la gentille Danièle de réaffirmer son vœu de revenir faire de la télé ; voeu qui ne serait pas exaucé. Elle quémandait en direct. Nous savourions cet abaissement comme les adolescents savourent aujourd'hui la bêtise des aspirants vedettes ; ces matériaux jetables qui font la matière des émissions de télé-réalité. Richard Anthony, lui, il revenait à échéances fixes, sans véritables illusions. Sans ambition particulière. Ses retours constituaient les buzz à infusion lente de l’époque. Le chanteur à fraude fiscale réapparaissait. Il est de retour et il est venu avec le chèque de son tiers provisionnel. Le concept se suffisait à lui-même. Le divertissement. On s’interrogeait les uns les autres, massés devant le téléviseur : il a encore grossi, non ?

mercredi 15 avril 2015

Tartines

J’apprends ce matin que le chanteur Percy Sledge est mort. Ah, très bien. C’est idiot, je ne savais pas qu’il était toujours vivant. Ce n’est peut-être pas le moment de le dire mais When a Man loves a Woman - le pauvre, il me semble, n'a rien laissé d'autre - est sans doute la ballade de soul que j’aime le moins ou que j’exècre le plus. Paroles idiotes, mélodie foireuse, arrangements en contreplaqué. Les premières mesures sentent le formol, la compilation de chansons d'amour achetée sur une aire d'autoroute. Il m'arrive souvent de regoûter aux choses que je n'aime pas. C'est une vieille habitude que je trouve saine et que j'ai adoptée. Je n'aime pas le chou-fleur par exemple ; et bien, j'essaie d'en manger au moins une fois par an, histoire de vérifier si ce dégoût persiste. Le chou-fleur, c'est okay, le melon aussi, ça ne me fait pas peur, mais je pense que je vais passer mon tour, concernant Percy Sledge. Cela ne sert à rien de se torturer non plus. 

mardi 14 avril 2015

John, Herbie et Miles sont dans un bateau

18 juin 1969  : le guitariste John McLaughlin participe à une séance d'enregistrement sous la direction de Miles Davis, en compagnie de son ami Dave Holland, de Herbie Hancock, Tony Williams, Corea... Il a débarqué à New York, de son Angleterre natale, il y a deux jours ; son destin s'accélère déjà. La seule recommandation de Miles sera la suivante : "Joue comme si tu ne savais pas jouer." A la fin de la séance, McLaughlin se rapproche de Hancock et murmure à son oreille : "Herbie, j'avoue que, comment dire... C'était bien ce qu'on a joué ?" Hancock répond dans un sourire : "Bienvenue à une séance d'enregistrement de Miles, John !"


Lu ce jour dans le Jazz Magazine du mois d'avril (Nouvelle Formule) sous la plume de Julien Ferté
Et soudain, ma télé se demanda : que sont devenues les lycéennes enlevées par Boko Haram ? Et les blogueurs renchérirent : bon anniversaire !

mercredi 8 avril 2015

Le printemps des héritages

“Nous sommes gouvernés par des immigrés et des enfants d’immigrés à tous les niveaux. Estrosi et Ciotti à Nice, Mariani, ce sont des gens dont les parents étaient italiens. Je n’ai rien contre les Italiens ni contre les Espagnols. Je n’ai rien non plus contre le fait que Valls ait les mêmes droits civiques que moi mais cela ne lui donne pas l’autorisation de me donner des conseils ou de me faire des remontrances sur le plan de la morale civique."

Jean-Marie dans le texte. Je vais te faire courir moi, le rouquin, pédé va... Je ne devrais pas en rire, mais il me fait rire, Jean-Marie. Je n'y peux rien. Comment fait-on pour le prendre au sérieux depuis aussi longtemps ? Le revoilà avec Pétain maintenant, en une de Rivarol, ce machin moisi qui n'est lu que par trois pelés et un tondu (à la libération ?). Et ça plonge comme un bataillon de Greg Loudanis (vous googlerez pour saisir la comparaison). Pétain, les nostalgiques de l'Algérie française, une sortie pleine d'à propos d'Aliot pour valider la nouvelle respectabilité du Front, à laquelle ont tient comme à de vieux bijoux de famille à l'heure d'étudier l'héritage. Le Rassemblement Bleu Marine est un négatif ressorti du tiroir. Il s'est fondé sur le dos du père et désormais, il rebondit sur son ventre. Moi, je suis français depuis mille ans. Fichtre, je me disais bien l'autre jour que Jean-Marie était là depuis des lustres,  et qu'il s'accrochait à nous comme un morpion bien blond, mais un millénaire, voilà qui force le respect. Le Pen est donc bien plus âgé qu'on ne le croit : pour quelqu'un qui milite très certainement pour le respect des aïeux, ça tombe évidemment très bien. Mille ans. Mille ans, ça résonne, non ? Comment ne pas pouffer de rire à la lecture d'une telle déclaration. Mon grand-père Gino a bien connu le racisme quand il débarqua en France, de sa campagne de la région des Marches. Lorsque nous évoquions la chose, en famille, nous pensions que l'exclusivité lui serait garantie. Que nenni, Jean-Marie a mille ans ; il peut ressusciter cette vieille xénophobie de mes deux (et oublier combien les fils et petit-fils d'immigrés italiens et portugais ont contribué à grossir son électorat) et mettre en doute l'authenticité (ou la profondeur) de notre nationalité. Moi, qui ne suis français que depuis 50 ans (en creusant bien) - bien que n'en ayant pas 40 (Jean-Marie l'est bien depuis mille ans sans être centenaire) - je me garderai bien, à l'avenir, de lui donner quelque leçon que ce soit. Restons bons amis, Jean-Marie. On n'a guère souvent le luxe, à presque 40 ans, de redevenir aussi soudainement l'immigré qu'on ne fut jamais vraiment. L'inné, l'acquis. Mille ans. Tic Tac Tic Tac Tic Tac.

mercredi 25 mars 2015

J’aime bien les Suédois. La jeune fille qui garde mes enfants est mi-Française, mi-Suédoise. Elle est sympa. Elle est chef scout, mais pas de mes enfants, qui ne le sont pas ; scouts. C’est en sortant d’une messe que nous l’avons recrutée. Nous lui avons fait passer un petit entretien d’embauche, le lendemain. A la fin de l’entretien, je lui ai dit : alors, donc, ton père est catholique et ta mère est protestante ? Non que cela me pose un problème, m’empressai-je d’ajouter, c’est juste pour savoir. Elle me répondit que sa mère s’était convertie il y a quelques années. Comme je le disais, j’aime bien les suédois.
Les scandinaves ont cette façon d’aborder la démocratie de manière pacifiée qui nous manquera toujours. Je vous fais grâce du délire habituel sur le modèle suédois. D'autant plus que c'est un délire passé de mode. L'année d'après, ce fut le tour du modèle anglais et nous sommes tous aujourd'hui à l'heure allemande - si j'avais pensé voir ça un jour... A tous les niveaux, le Suédois nous dépasse. Il est plus beau, il est plus calme, plus lucide, plus discipliné et ses meubles se montent en moins d’une heure avec un tournevis et un jeu de clés à laine. Le Suédois paie ses impôts sans trop rechigner. Il ne fraude pas les aides sociales dès que Monsieur l’Inspecteur a le dos tourné. Il ne quémande pas toute l’année encore un peu plus de subvention, de câlins et de considération. Heureusement que les Suédois se suicident en masse à cause du manque de soleil ; sans quoi, la Suède serait la Chine de l’Europe. Et on se ferait tous bouffer.
Le Suédois, je me l’imagine parfois un peu trop calme. Je ne l’imagine pas s’énerver pour un rien, vous menacer de vous envoyer son poing sur la gueule pour une parole malheureuse ou un regard de travers. Ce qui le distingue de son lointain ancêtre Varègue. Je m’avance peut-être mais je suis à peu près certain que le Suédois ne piétine pas tous ceux qui se trouvent devant lui sous prétexte qu’il est déjà en retard pour aller au boulot et que le trafic du métropolitain connait quelques perturbations. Je m’avance peut-être mais je me l’imagine bien, le Suédois, patientant sur le quai, que la régulation se fasse d’elle-même, souriant, un peu pâle, prêt à partager son petit pain suédois tartiné de crème, de saumon (de Norvège) et d'aneth avec tous ceux qui patientent tout comme lui. Dire d’un ton calme et bienheureux : les femmes et les enfants d’abord. S’il n’y avait eu que des Suédois sur le Titanic, on n’en serait sans doute pas arrivé là… Le Suédois sait bien que l’on arrive quand on arrive. Il arrive donc quand il arrive, mais à la différence du Français, le Suédois ne commence pas sa journée par une pause d’un quart d’heure devant un distributeur de café soluble.
Il y a peu, Zlatan Ibrahimovic a, en quelque sorte, sous le coup de l’énervement, dit que notre pays était un pays de merde. Les Français n’ont pas aimé cela du tout du tout. Ils se sont lâchés par voie de sondage, d’ailleurs. Ça valait certainement le coup d’en faire un pour lui donner raison. Ainsi, 84 % des français le jugent donc colérique et arrogant, 77 % le pensent individualiste. Le Ministre des Sports ne fut pas en reste et exigea derechef des excuses - loué soit Twitter. Il les obtint quelques minutes plus tard. Le Président de la Fédération fut tellement en colère qu’il s’interdit de réagir à chaud. Il ne s’est apparemment pas calmé puisque l’on ne sait encore rien de sa réaction à froid. Sainte Marine, quant à elle, s’empressa de ressortir un vieux slogan du tiroir. Et Eric Zemmour, ah, Eric Zemmour (avant de penser un truc, je devrais toujours le consulter celui-là) se moqua de toux ceux là. Zlatan, en clamant son dégoût de notre pays, n’avait fait que renvoyer à toute la population une image d’elle-même qu’elle ne supportait pas de voir et c’en était trop. FOKUS, un journal Suédois résuma la situation de la meilleure des manières.




Traduction :

Zéro croissance.
10% de chômeurs.
Le FN vers une victoire électorale.
C'est pas un pays de merde ça ?

Comme je le disais en introduction, j’aime bien les Suédois.


jeudi 19 mars 2015

     Quand on a la chance, comme moi, d'habiter le treizième étage d'un immeuble situé Paris  intramuros - à ce propos, j'ai vu l'autre jour qu'un superstitieux (ce ne peut être qu'un superstitieux) avait barré le 13 de la cage d'escalier pour le remplacer par un 14 (comme dans les hôtels aux States, quoi...) - on peut jouir d'un panorama enviable et souvent envié. De ma cuisine, je peux voir Paris tout entier, étendu devant moi ; quand au printemps, le soleil se couche, pendant que la famille s'affaire autour du diner quotidien, c'est un spectacle à couper le souffle, dont aucun de nous ne se lasse. Le propos laissera froid les provinciaux ; ceux-ci continueront à s'extasier devant des haies de troènes, des rocailles sans harmonie et des gentilles familles de moineaux établies là, piaillant aux premières lueurs du jour. Ah, si j'étais un blogueur, j'en ferais des photos. Je les publierais sur un compte instagram. Une photo par jour. Au rythme des saisons, des travaux parisiens et des couleurs. Et peut-être qu'un abruti de chez Nova me ferait un peu de publicité, allez savoir. C'est vrai, c'est coooooool comme concept, non ? Non parce que ce panorama, il a vraiment de la gueule. Les Invalides, la Tour Eiffel, le Panthéon, le Val de Grâce, Notre-Dame. Ne manque que le Sacré Coeur, dissimulé par un grand bâtiment moderne et laid.  Pourquoi ne le rase-t-on pas puisqu'il me gâche la vue : on ne sait pas. Le soleil, les nuages, la pluie qui semble suspendue, arrêtée, figée, comme un drap, ou non plutôt comme un mur, les jours de grosse averse… Au treizième étage, tout est bien plus beau. Et pourquoi pas m'instagramer moi aussi ? Certains nous gonflent bien avec des photos à n'en plus finir de leur jardin à la con ou avec les instantanés ratés qu'ils prennent lorsqu'ils font un voyage, une balade - et même un footing. Les blogueurs à photos, ils n'ont aucune limite dès lors qu'il s'agit de tout enlaidir. Rien ne peut leur résister. Prague peut sembler, grâce à eux, une petite ville grise de Province, la Chapelle Sixtine un gribouillage approximatif, la République des instagramés ratiboise l'horizon, ses citoyens enlaidissent absolument tout, personne ne semble leur avoir expliqué que prendre des photos n'était pas donné à tout le monde, ils s'en fichent, ils publient leurs insultes à la beauté chaque jour en écrivant c'est beau hein ? Il faut sans doute acquiescer. L'on acquiesce donc parce que cette République se froisse pour un rien et que l'on est pas comme ça… Comme quoi ? et bien comme ça, vous voyez bien ce que je veux dire… Et il y a aussi les photos de ce qu'ils mangent, les photos de ce qu'ils boivent, les photos des spectacles auxquels ils assistent, les photos de leur écran de télévision, les photos de leurs enfants franchement pas jojos... Tout est ainsi cristallisé, donné en pâture. 
     Ce soir, ce que je vois de l'autre coté de l'appartement, sur mon balcon, me glace un peu le sang. C'est une vision anté-instagram. Je fume et de mon balcon, je vois pour la première fois de la journée, le ciel de Paris tel qu'il est réellement. Je le vois sans fard, ce maudit fog, qui fait momentanément de Paris la ville la plus polluée d'Europe. Il n'est plus une rumeur. Il me fait face et s'offre à mes regards. Comme tout mal, il semble fier de lui et de l'effet qu'il provoque. J'inspire et j'ai l'impression que ma gorge est un gaz d'échappement. J'expire, un goût de vieilles cendres reste sur ma langue. Quelle puanteur ! Quand on vous dit que le taux de pollution atteint son acmé, ça ne vous fait rien à vous. Les particules fines, vous ne les voyez pas. Vous n'habitez pas au treizième étage et donc naturellement, vous ne voyez rien, vous ne voyez pas ce que je vois, vous ne vous en faites pas vraiment, rase-mottes que vous êtes. Du troisième étage, ce fog gavé de particules fines, il ne semble pas si terrible et dangereux. Au ras du sol, vous ne voyez pas les monstres qui viennent avec lui. Moi, je vois, je vois et rien que pour ça, il me faudrait un compte instagram. 
     L'instagram du treizième étage, qui rendrait compte des progrès de l'ennemi...

mercredi 18 mars 2015

     Hier soir, je roulais sur l’avenue d’Italie, revenant d’Orly Ouest, où je venais de déposer ma sœur. La radio beuglait des trucs sans grande importance. Je faisais défiler les stations en ricanant. RMC, des conneries en file indienne à propos de Zlatan Ibrahimovic. Rien que la portée de ce débat débile semblait lui donner raison : la France est peut-être bien un pays de merde. Les voitures se trainaient derrière deux camions poubelle qui ralentissaient le trafic. Je beuglais ainsi à l’unisson des ondes. Sur TSF Jazz, Jamie Cullum, le gendre-idéal-qui-range-sa-chambre du jazz vocal à Maman, débitait Live from London son anglais raffiné. Pourquoi pas, me suis-je dit. Et oui, pourquoi pas. C’est bientôt le centenaire de la naissance de Billie Holiday, nous prévenait-il. Ça va commémorer à tout va, me suis-je dit. Les disques d’hommage vont fleurir comme des parterres de bégonias au beau milieu de l’été. Cassandra Wilson, au parfum, sera totalement raccord, nous disait-il. Son hommage sur cd et j’en suis sûr, microsillon, sortira le 6 avril. Le 7, Billie – ou son hologramme commercial – aura cent ans. Des disques en hommage à Billie, il y en a eu des palanquées. Et il y en aura donc d’autres, estampillés centenaires. Aucun ne fut, n’est et ne sera inoubliable. Evidemment, me suis-je dit, en dépassant une camionnette par la droite, lorsque j’entendis Cullum annoncer Dee Dee Bridgewater. Lorsque l’on susurre le nom de Billie, elle n’est jamais loin, celle-là. Simagrées au programme… Quelle chanson reprit-elle ? Je ne m’en souviens plus. J’écoutai d’une oreille distraite, en souhaitant que cela finisse au plus vite. Dee Dee Bridgewater est comme un avion qui passe au-dessus de votre pavillon pendant que vous faites un barbecue dans votre jardin : vous attendez patiemment qu’il disparaisse avant de remettre les saucisses sur le grill. Dix secondes après son passage, vous oubliez tout du boucan qu’il fit.
     Après Bridgewater, ce fut au tour de Gregory Porter de pointer au Bureau des Hommages. Le personnage n’avait rien à vendre, aucune légitimité à faire valoir. Il tint seulement à partager l’un de ses morceaux favoris. No Regrets. Dès les premières mesures, des larmes ruisselèrent sur mes joues. Les voitures de devant devinrent de la bouillie. J’oubliai leur allure lymphatique et leur manque de réactivité. J’oubliai tout, quelques instants. La voiture était à l’arrêt, il y avait un feu ou je ne sais quoi, et Billie venait de me prendre par surprise. Je ne sais comment expliquer la chose. J’ai assez peu l’habitude de chialer - enfin chialer, n'exagérons pas non plus - en écoutant des chansons dans ma voiture, voyez. Je venais de passer une journée de merde, j’avais simplement besoin d’entendre ça. Billie, sur No Regrets, chanter exactement elle le chante. Avec la plus grande sincérité. So I say goodbye with no regrets. 
     Il y a parfois de la tristesse dans la joie. Il y en a même très souvent. Il y a souvent des larmes contenues dans l’expression d'un bonheur. Il y a dans la voix de Billie, sur ce titre particulièrement, quelque chose qui témoigne d’un sentiment de submersion. En nous, tout se mélange, un bonheur soudain, intime et décrété et l’illusion brève d’avoir balayé les souvenirs sombres, les découragements ou de les avoir simplement repoussés quelques instants. Le monde fait soudainement une autre gueule. Il se transfigure. Cela ne durera pas mais qu’importe ! Dans cette joie là, dans cette joie triste là, il y a de l’oubli et de l’abandon. Pas une reddition, mais un simple lâcher-prise. Voilà pourquoi j’aime Billie, parce qu’elle fait davantage que chanter, parce qu’elle se tient là devant vous et qu’elle vous invite à l’accompagner. On n’entend rien des petits bruits du studio quand elle chante, on n’entend qu’elle, surnageant. Artie Shaw a beau s’escrimer ; sa clarinette ne semble qu’un timide ornement. Bunny Berrigan souffle quant à lui dans sa trompette comme une ombre, ce qu'il ne tardera pas à devenir tout à fait. Billie, elle, jette aux oubliettes le monde d’autrefois pour célébrer sa métamorphose. Hier soir, j’avais besoin de cela.