jeudi 19 mars 2015

     Quand on a la chance, comme moi, d'habiter le treizième étage d'un immeuble situé Paris  intramuros - à ce propos, j'ai vu l'autre jour qu'un superstitieux (ce ne peut être qu'un superstitieux) avait barré le 13 de la cage d'escalier pour le remplacer par un 14 (comme dans les hôtels aux States, quoi...) - on peut jouir d'un panorama enviable et souvent envié. De ma cuisine, je peux voir Paris tout entier, étendu devant moi ; quand au printemps, le soleil se couche, pendant que la famille s'affaire autour du diner quotidien, c'est un spectacle à couper le souffle, dont aucun de nous ne se lasse. Le propos laissera froid les provinciaux ; ceux-ci continueront à s'extasier devant des haies de troènes, des rocailles sans harmonie et des gentilles familles de moineaux établies là, piaillant aux premières lueurs du jour. Ah, si j'étais un blogueur, j'en ferais des photos. Je les publierais sur un compte instagram. Une photo par jour. Au rythme des saisons, des travaux parisiens et des couleurs. Et peut-être qu'un abruti de chez Nova me ferait un peu de publicité, allez savoir. C'est vrai, c'est coooooool comme concept, non ? Non parce que ce panorama, il a vraiment de la gueule. Les Invalides, la Tour Eiffel, le Panthéon, le Val de Grâce, Notre-Dame. Ne manque que le Sacré Coeur, dissimulé par un grand bâtiment moderne et laid.  Pourquoi ne le rase-t-on pas puisqu'il me gâche la vue : on ne sait pas. Le soleil, les nuages, la pluie qui semble suspendue, arrêtée, figée, comme un drap, ou non plutôt comme un mur, les jours de grosse averse… Au treizième étage, tout est bien plus beau. Et pourquoi pas m'instagramer moi aussi ? Certains nous gonflent bien avec des photos à n'en plus finir de leur jardin à la con ou avec les instantanés ratés qu'ils prennent lorsqu'ils font un voyage, une balade - et même un footing. Les blogueurs à photos, ils n'ont aucune limite dès lors qu'il s'agit de tout enlaidir. Rien ne peut leur résister. Prague peut sembler, grâce à eux, une petite ville grise de Province, la Chapelle Sixtine un gribouillage approximatif, la République des instagramés ratiboise l'horizon, ses citoyens enlaidissent absolument tout, personne ne semble leur avoir expliqué que prendre des photos n'était pas donné à tout le monde, ils s'en fichent, ils publient leurs insultes à la beauté chaque jour en écrivant c'est beau hein ? Il faut sans doute acquiescer. L'on acquiesce donc parce que cette République se froisse pour un rien et que l'on est pas comme ça… Comme quoi ? et bien comme ça, vous voyez bien ce que je veux dire… Et il y a aussi les photos de ce qu'ils mangent, les photos de ce qu'ils boivent, les photos des spectacles auxquels ils assistent, les photos de leur écran de télévision, les photos de leurs enfants franchement pas jojos... Tout est ainsi cristallisé, donné en pâture. 
     Ce soir, ce que je vois de l'autre coté de l'appartement, sur mon balcon, me glace un peu le sang. C'est une vision anté-instagram. Je fume et de mon balcon, je vois pour la première fois de la journée, le ciel de Paris tel qu'il est réellement. Je le vois sans fard, ce maudit fog, qui fait momentanément de Paris la ville la plus polluée d'Europe. Il n'est plus une rumeur. Il me fait face et s'offre à mes regards. Comme tout mal, il semble fier de lui et de l'effet qu'il provoque. J'inspire et j'ai l'impression que ma gorge est un gaz d'échappement. J'expire, un goût de vieilles cendres reste sur ma langue. Quelle puanteur ! Quand on vous dit que le taux de pollution atteint son acmé, ça ne vous fait rien à vous. Les particules fines, vous ne les voyez pas. Vous n'habitez pas au treizième étage et donc naturellement, vous ne voyez rien, vous ne voyez pas ce que je vois, vous ne vous en faites pas vraiment, rase-mottes que vous êtes. Du troisième étage, ce fog gavé de particules fines, il ne semble pas si terrible et dangereux. Au ras du sol, vous ne voyez pas les monstres qui viennent avec lui. Moi, je vois, je vois et rien que pour ça, il me faudrait un compte instagram. 
     L'instagram du treizième étage, qui rendrait compte des progrès de l'ennemi...