
Tout compte fait, une vie d’homme, ça ne dure pas très longtemps. Plus on vieillit, bien sûr, plus on se sent approcher du terme, plus on en prend conscience. On aimerait dire qu’une vie d’homme est une chose riche, précieuse et qu’on la consacre essentiellement aux choses de l’esprit, aux choses d’importance, mais on sait bien que ce serait mentir. Une vie d’homme, non seulement ne dure pas très longtemps, mais elle est aussi une somme terrifiante d’instants perdus, une succession d'abandons involontaires et inconscients, d’égarements, de minutes offertes au néant. Il y a des statistiques idiotes qui mesurent par exemple le temps que l’on passe aux chiottes dans toute sa vie. Et d’autres qui mesurent le temps que l’on passe devant sa télé ou à manger ou à descendre les poubelles ou à poireauter dans les embouteillages ou à faire l’amour ou à lire des magazines stupides ou à se laver ou à faire les devoirs avec les enfants ou à faire la vaisselle ou à faire les poussières, le temps que l’on passe dans le métro ou encore dans des files serrées à attendre je ne sais quoi, de consommer, de dévaler des pistes enneigés, d’entrer dans la pénombre d’une salle de cinéma. La somme de tous ces instants paumés a de quoi donner le vertige. Je ne sais combien de temps j’ai passé dans ma vie à regarder des matchs de football mais je suppose que le chiffre serait du genre à me filer une migraine ou à me plonger dans un océan de remords et de culpabilité. Trop de temps, sans doute, trop de temps consacré à cette activité léthargique. Ce matin, j’ai essayé de faire le compte mais je me suis arrêté au bout de quelques secondes de contorsion mentale parce que j’avais l’impression d’exercer sur moi une sorte de sadisme inutile. J’ai sans doute perdu beaucoup d’instants affalés seuls devant des matchs de football. Beaucoup trop. Ce serait en ajouter d’autres en tentant de les mettre en rapport avec mon existence, dont je ne connais du reste pas encore la durée exacte.
Au football, j’y ai joué aussi. Beaucoup trop. En club notamment, de l’âge de 6 ans jusqu’à 22 ans (ou quelque chose comme ça). Et puis, un jour, j’en ai eu marre, marre de me faire chier avec cette majorité de cons qui me tenaient lieu de coéquipiers, marre d’aller aux entrainements, de faire semblant d’être impliqué alors que je n’aimais que jouer, simplement jouer. Jouer était une perte de temps bien sûr mais elle me semblait moindre que celle qui consistait à faire des pompes, des étirements, de jongles ou des tours de terrain. Ou encore à écouter sans rire des causeries d’avant match et des propos tactiques à coté de la plaque. Tout ce temps perdu à propos d’un simple jeu. C’est beaucoup, beaucoup trop. Ramené à l’échelle d’une existence qui décline si rapidement. Quand on a passé autant de temps que moi à jouer au football et à regarder des matchs de football, on finit en tout cas par connaitre le jeu comme sa poche, c’est déjà ça… On finit par deviner des choses que les autres spectateurs lambda ne devineront jamais. Enfin, je dis ça, mais je sais bien que ce n’est pas tout à fait vrai. Je connais des footballeurs professionnels qui ne comprennent rien à ce qu’ils font et des gens qui regardent le foot depuis des lustres comme des drogués, sans être capable de se forger la moindre connaissance. Je pense par exemple à Thierry Roland - paix à son âme. Le temps que ce type a dû passer devant des matchs de football doit être proprement ahurissant. Les trois-quarts de sa vie peut-être. J’exagère mais je suis certain que ramené en années (années, jours, heures, minutes pour être très exact), le chiffre aurait de quoi rendre dingue le plus stoïcien des philosophes. Pourtant, il n’a jamais semblé comprendre quoi que ce soit à ce jeu qu’il aimait tant ; sa sincérité ne pouvant être mise en doute. Il se faisait d’ailleurs corriger en direct par son acolyte, Jean-Michel Larqué, parfois sur un ton des plus condescendants. Capitaine Larqué, comme ils disent sur RMC, ce qui a le don de me faire à chaque fois pouffer de rire. Capitaine de qui, putain ? Je n’ai jamais aimé Thierry Roland. Non seulement il ne comprenait rien à ce qu’il commentait, mais il le commentait avec une confondante mauvaise foi. Là n’est pas le sujet de toute façon.
Hier, j’ai bien entendu regardé la finale, avec l’espoir de voir la Squadra Azzura l’emporter sur...les rouges, là – le commentateur qui officiait hier sur TF1 (Christian Jeanpierre) a répété plusieurs fois « l’équipe de la squadra », ce qui en premier lieu m'a fait bêtement ricaner avant de finir par me lasser. Parce que je comprends le jeu et parce que je vois des choses avant qu’elles n’arrivent, j’ai assez vite compris – 5 minutes de jeu pour être exact – que tout irait de travers. Les italiens manquaient de jus et les espagnols semblaient avoir fait le plein. Le plein de plein de choses... Quand je fis part de mes doutes sur l’issue de la rencontre à ma plus grande fille, elle haussa les épaules. Elle releva la tête de son assiette de pâtes et soupira : « Ah ? Bon, ben je suis pour l’Espagne alors… » Je sortis de la cuisine en haussant les miennes et en me demandant s’il était possible de renier son enfant pour un aussi futile motif. Sans doute que non. Les rouges survoltés marquèrent le premier but quelques minutes perdues plus tard. Chiellini, le défenseur italien, plus vif habituellement que le joueur qu’il pourchassait, se blessa sur l’action. Ce but, c'était peut-être à cause de la blessure ou d'autre chose. Les astres, me dis-je, si chers à Raymond ne seraient pas favorables aux transalpins et le reste du match le confirma. Pendant ce temps là, mon frère m’adressait des messages insultants à l’égard des espagnols dont je me refuse à révéler l'exacte teneur. Mon père, quant à lui, m’envoya un message après le match : « Ton frère pète les plombs. Parfois, je me demande s’il a bien toute sa tête. Bon, en même temps, il faut dire qu’il revient d’une gueule de bois. » Je me suis demandé si c’était bien possible, de revenir de gueule de bois, je me suis imaginé ce que serait un pays qui s’appellerait ainsi et je me suis accessoirement demandé s’il aurait pu rivaliser avec la forme indécente des espagnols. Assurément, la rencontre aurait été plus délicate pour les ibères. Jouer avec une céphalée, je ne le souhaite à personne. Je reçus aussi quelques messages de la part d’une collègue d’origine espagnole et pris sur moi-même pour ne pas me laisser aller à ce coté sombre qui se dissimule en moi et auquel mon frère laisse toute liberté. Je lui envoyai donc un message diplomatique, vêtu comme un gentleman anglais – à ne pas confondre avec l’ivrogne anglais qui tient absolument à vous repeindre la gueule de ses poings. Puis, j'allai me raser pour la première fois depuis un mois et demi. Les poils étaient si longs (incroyablement longs, c'était la première fois que je les voyais si longs) que lorsque je retirai la bonde, ils vinrent tous s'amasser dans la partie supérieure du siphon. En soupirant que décidément, c'était vraiment une journée de merde, je versai la moitié d'un flacon de Destop dans le lavabo et m'en allai me coucher. Le lendemain, les poils de ma barbe disparue s'étaient désintégrés. Je constatai en buvant mon premier café de la matinée qu'il ne me restait plus d'hier que la défaite, restée coincée en travers de ma gorge.
Tout, dans une vie d’homme, est ramené à cet instrument de mesure qu’est le temps. A ce titre, on ne se méfie jamais assez des failles spatio-temporelles. La France toute entière vient d’en traverser une sans même s’en rendre compte. A sa décharge, il faut dire que la dimension dans laquelle elle échoua était en tout point identique à celle dans laquelle elle avait toujours résidé. Tout y était à sa place, recréé à l’identique. C’était donc une sorte de cinquième dimension de la plus sournoise nature. Une seule différence majeure aurait permis aux français d’identifier la supercherie métaphysique, s'ils n'en avaient été les victimes. Dans cette toute nouvelle dimension, les italiens n’étaient en effet plus des tricheurs, des trouillards, des simulateurs sans vergogne, des salauds à l’ambition démesurée qui prétendaient vouloir faire des saletés avec votre sœur dès que vous auriez le dos tourné. Dans cette toute nouvelle dimension, les footballeurs italiens devenaient des exemples, des patriotes bon teint, des honnêtes gens, irréprochables de classe, d’élégance et les français ne se lassaient plus de vanter leurs qualités. Ils souhaitaient même leur victoire et un peu partout, fleurissaient sur les épaules françaises des maillots bleus de l’équipe italienne. Des envoyés spéciaux déblatéraient du Trocadéro avec des types prénommés Mohammed et Antonio (un roux dans le genre breton qui s'appelait en réalité Anthony) qui se disaient italiens. Etant trop habitué à subir quolibets et autres moqueries lorsque j’évoque mon amour immodéré pour le onze italien, je ne mis guère de temps à comprendre. En voyant Francis Lalanne sur Itélé chanter une chanson en italien à la gloire des transalpins, je sus que mon intuition était la bonne et qu’il en irait de la Squadra comme de l’Equipe de France ; on avait conçu cette nouvelle dimension pour que les français nous portent la poisse. Il n’en fut pas autrement.
Dès la fin du match, les espagnols célébrèrent leur victoire et avec eux les commentateurs zélés jamais à court de superlatifs. Accessoirement, le temps et l’espace retrouvèrent leur place originelle. Nous ne constatons désormais plus aucune dilatation dans leur forme ainsi qu’à la surface de leur étendue. On reparlera très bientôt des matchs italiens truqués par la Camorra avec la complicité des joueurs et les anciennes idoles du peuple français (ce peuple de poissard jamais satisfait) pourront redevenir sans peine ces valeurs contraires et personnifiés de la probité, que nous connaissons tous depuis bien longtemps. Pourvu que l’on ne retrouve plus jamais le chemin de cette abominable dimension dans laquelle les français aiment les italiens et qu’ainsi nous retrouvions également la recette qui nous permet de gagner sans mérite à défaut de perdre honorablement. Merci, peuple français, de reprendre ta route et de continuer à nous détester.