Le temps est une saloperie. Le temps vous fait changer. Et changer d’une certaine manière, finit toujours pas vous donner une impression d’isolement puis de solitude. Didier Goux m’a souvent dit que je finirai par devenir réactionnaire. Je ne pense pas qu’il soit sérieux. Et s’il l’est, il se plante sur toute la ligne, pour tout un tas de raisons qu’il est absolument inutile d’exposer. Il s’agit simplement d’une tactique sournoise à mon avis – qu’il n’est pas le seul à utiliser – pour instiller le doute chez l’interlocuteur, pour le forcer à sortir de son retranchement, l’obliger à se justifier ; et aussi une tentative de profiter de sa bonne foi. On me l’a souvent faite à dire vrai – c’est invariablement un réactionnaire revendiqué qui se dissimule derrière elle – elle n’honore pas celui qui l’adopte. C’est à la fois une sorte de flatterie et une tentative de déstabilisation. Hélas, avec moi, ça ne prend pas. Ni la flatterie ni l’intimidation. Ça marche peut-être avec les petits mecquetons à peine déniaisés, mais sur moi, ça n’a pas le moindre effet. Ou moins d'effet qu'une légère et tiède brise glissant sur ma peau. Je dois bien admettre toutefois que je ne suis pas tout à fait le même homme qu’il y a 10 ans, encore moins celui que j’étais il y a 5 ans. L’homme que j’étais il y a même deux ou trois ans me semble un autre. Un reflet déformé. Il y a 5 ans, j’étais par exemple bien plus prompt à la colère. Ayant appris à côtoyer des gens dont les idées se situent aux antipodes des miennes – je ne parle pas du net, on ne côtoie pas les gens sur internet, ou peu d’entre eux en tout cas – j’ai compris qu’il était nécessaire de les exposer avec bienveillance et douceur et qu’il était même impératif de savoir les faire évoluer là où l’on constatait en elles des imperfections.
J’ai indubitablement changé. Je n’ai en réalité jamais cessé de changer. Ce n’est qu’un constat. Pas un jugement. On aimerait bien sûr pouvoir dire, lorsque l’on a changé de manière si radicale ou plutôt si constante, que l’on a évolué vers quelque chose de meilleur, que l’on s’est bonifié en quelque sorte. Je suis incapable de l’affirmer en ce qui me concerne. Peut-être suis-je bien plus con qu’avant – même si avec le recul, ça me parait difficile – allez savoir ! Parfois, je me demande ce qu’en penseraient certains de mes amis aujourd’hui disparus. Ce qu’en penserait François par exemple. Peut-être me dirait-il : Michaël, tu es en train de devenir cinglé ! Ta foi t’aveugle, elle te consume, elle te rend sec ! J’aurais sans doute tenté de lui expliquer deux ou trois choses que je crois vrai. Il m’aurait peut-être compris ou non et son incompréhension aurait peut-être renforcé mon impression de solitude ; cette solitude qui prend de la matière il me semble, ou prend forme, ou se personnifie.
Il y a trois ans maintenant... C’était le 10 août 2009, nous étions à la terrasse du café Descartes dans le 5ème. Nous buvions de grands verres de bière blonde en devisant de tout et de rien. De jazz, bien sûr. Nous échangions aussi des idées, comme toujours. Ce jour là, nous avons parlé de la Guerre en Irak. Je ne sais même plus comment nous en sommes arrivés là. Par des chemins de traverse, comme toujours lorsque nous discutions pendant des heures, lorsque nous décorions le silence de nos rires, de nos colères, de nos déclarations d’amour envers tel ou tel musicien. Cette bribe de conversation n’a duré que quelques secondes, le temps pour moi de lui révéler que je n’avais jamais été farouchement contre cette guerre et que j’avais toujours trouvé stupide la position française exprimée par Villepin devant l’ONU. Je me souviens de son regard à cet instant, de ces grands yeux ronds, ouverts comme deux cavernes pleines de lumière. Il avait simplement dit : « ah bon ? » Un simple étonnement, exempt du moindre jugement. J’avais engrossé mon idée de quelques détails et il avait alors presque acquiescé. Je n’ai jamais su si l’argument lui avait paru recevable. A dire vrai, alors même que je l’exposais je n’étais même pas sûr de sa validité et je n’étais même pas certain que la position que je venais d’exprimer était bien la mienne. C’était peut-être celle d’un autre que je testais nonchalamment. Peut-être l’a-t-il ressenti. J’ai peu de convictions en réalité et très peu de certitudes et il me semble que tout cela s’aggrave avec l’âge. Parfois, j’expose donc une idée sans être bien certain qu’elle soit mienne – et je la défends comme si elle était mienne – je la lance et je la regarde rebondir comme un idiot en short une balle de tennis un peu dégonflée. Elle me satisfait rarement, je ne m’en contente jamais. Une voix résonne alors sur le cour. Un officiel en polo et en mocassin beugle : "New Balls, please !"
Je crois que ces changements n’auraient rien changé dans nos relations. François m’a vu m’énerver, débattre inutilement, faire preuve d’une mauvaise foi caractérisée, de méchanceté gratuite parfois. François était un homme d’une sincérité rare. François était rare, tout bonnement. Je ne sais pas du tout, maintenant que j’achève ce billet, pourquoi je l’ai écrit. Je me souviens ce qui m’a poussé à l’entamer – Mtislav a dû se dire qu’il était temps de démasquer le trouduc qui se cachait derrière ce blog – mais je ne sais pas quelle circonvolution m’a mené jusque là. C’est sans importance, comme pas mal d’autres choses.
