Le réveil sonne. C’est pour commencer à l’intérieur de mon crane une valse-grossièreté qui fuse comme une munition de flashball : « putain ! » J’hésite, allongé que je suis, entre me lever aussitôt et rester paresseusement le blaze enfoncé dans l’oreiller. J’ai envie de dormir, ne serait-ce qu’encore un peu, ne serait-ce qu’une petite heure, même si je sais bien que la chose est impossible. C’est fait, je suis maintenant réveillé, quoi que j’y fasse, je sais qu’il n’est pas possible que je me rendorme comme ça, en claquant simplement des doigts. Ma paupière gauche se lève ; ce n’est sans doute pas beau à voir. J’entends une bouillie de mots qui dégouline du réveil, comme chaque matin. C’est France Bleu Ile de France. J’aime beaucoup cette station mais je ne l’aime que le matin, cela va sans dire. On n’y braille pas dès les premières lueurs, on y a l’air sincèrement content d’être là, bien réveillé, en forme pour affronter le rien du quotidien, tout à fait satisfait de n’avoir rien à dire. Des Marcel et des Mimile appellent la station – c’est l’originalité de cette matinale – pour signaler des accidents sur tel autoroute ou des bagnoles en panne à tel endroit du périph. A demi-endormi ou à demi-réveillé, j’imagine le plus souvent des témoignages improbables et absurdes et je ris, seul, dans mon lit. Seul, pas tout à fait bien sûr, puisque mon épouse, qui a le sommeil plus lourd que moi, est couchée à mes cotés ; je sens sa respiration qui siffle sur mon visage. Je n’ai pas envie de me lever même si j’ai bien envie d’un café et d’une clope. Triste dilemme. Je sais bien que c’est mal de fumer dès le lever, à jeun, mais c’est pour cela que le café est là et parfois aussi, son ami le petit verre de jus d’orange, uniquement pour me déculpabiliser. Entre deux témoignages d’automobilistes lève-tôt, il y a les flashs météorologiques, la chanson française idiote, la vie des joueurs du P.S.G. et les informations matinales. Les informations, je les redoute évidemment. C’est souvent pour cela que je me lève sans trop attendre. J’essaie de les éviter, je les fuis. Qui a envie d’entendre raconter des atrocités dès le matin, mis à part les fous ou les insensibles ? N’est-ce pas tout à fait semblable à ce que serait une sorte de cauchemar éveillé ? Ce matin, la voix qui officie sur France Bleu raconte qu’une fusillade a eu lieu à Bobigny, après celle qui a eu inauguré le bal à Belleville ce dimanche en pleine journée. Et d’énoncer le bilan : Deux blessés graves pour chaque fusillade. Cette maudite voix ne se tait pas. « Lève-toi donc, bougre de con ! », me dis-je en essayant de faire lever l’autre paupière. Mais la voix continue, indifférente à l’égard de mes sentiments effilochés. Elle évoque maintenant cette sinistre affaire de tournantes à Fontenay-sous-Bois. L’une des deux victimes serait absente du procès lundi, après une tentative de suicide ce week-end. Me revient instantanément en mémoire les quelques articles lus cette semaine sur ces crimes sordides. Comment, pourquoi, qui donc peut… Les mêmes inlassables questions comme les boucles abruties des morceaux de techno. J’éteins le réveil sans attendre. Je prépare ma petite collation cancérigène. Sur le balcon, il fait froid et il pleut. Il est trop tard, putain, voilà ce que c’est que de rester au lit comme une saloperie de larve. J’allume ma cigarette après avoir bu une petite gorgée de café. Il y a des matins comme ça, où l’on pense que la disparition du monde ne serait pas si regrettable.
