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mercredi 19 septembre 2012

Strings et ficelles


Anyway...

On m’aurait posé la question il y a quelques années ou même quelques mois, j’aurais répondu : la période la plus pénible chez les mômes, c’est quand ils sont tout petits, quand ils ne sont à peu près rien, qu’ils ne savent rien, qu’ils sont à peine un bout de viande animé, qu’ils ne font pas grand-chose d’autre que brailler, grailler et faire des saletés dans leurs langes. C’était avant qu’ils ne grandissent et que je comprenne que ce temps là était béni, qu’elles étaient également bénies, les nuits blanches où l’on se faisait réveiller toutes les demi-heures par les jérémiades du petit dernier, qui avait faim, peur, envie de câlins ou on ne sait quoi qui le rendait patraque. Les tout-petits sont si beaux, si fragiles, si trois-fois-rien. La relation que l’on a avec eux est si simple, essentiellement faite de contacts à dire vrai, de regards, de cajoleries sans arrière-pensées. Oui, ce temps là était béni. Leurs exigences tenaient alors dans le creux d’une main. Les gens qui n’ont pas d’enfants ne comprennent pas pourquoi les parents passent leur temps à couvrir leurs tout-petits de baisers. La raison en est assez simple et il y a sans doute quelque chose de purement animal là-dedans voire de très légèrement anthropophage. D’ailleurs, dans les grosses joues pleines des enfants, on a envie de mordre à pleines dents. On embrasse donc par défaut. Mon père, je m’en souviens, nous mordait tout le temps quand on était gosses. Bien plus tard, ma sœur l’a surpris en train de mordre un de ses fils – l’habitude était tenace – elle lui a dit : « ah non ! tu ne vas pas faire ça à mes enfants aussi, avec tes dents ravagées par 40 ans de tabac, tu vas leur filer le tétanos ! » Ensuite, on a ricané là-dessus pendant deux ou trois jours, comme d’habitude. Ma sœur et moi, c’est un peu notre passetemps favori : nous foutre de la gueule des autres. Un matin, je me souviens être entré en trombe dans la cuisine, la carte d’identité de mon frère à la main. Je suppose que c’est à ma mère qu’on devait le choix de la photo qui figurait sur la pièce. Sur celle-ci, mon frère avait une coupe de cheveux hypertrophiée et il avait sur le dos un de ces anoraks d’un goût douteux que les mères affectionnèrent longtemps. C’est bien simple, sur cette photo, mon frangin avait une gueule de petit roumain. En entrant dans la cuisine, en brandissant le morceau de plastique, j’avais donc dit : « j’en étais sûr, la femme de Ceaucescu n’est pas morte, elle est experte en déguisement et elle vit en France… » Et cette blague miteuse nous a tenu au corps au moins 6 mois, soit presque autant que le contenu d'une boite de corned beef dans le bide d'un soldat de la Première Guerre...

Toujours est-il que je me rends compte qu’avec l’âge, les enfants, c'est pire. Maintenant qu’ils sont des bouts de viande pensants, plus tout à fait des bouts de viande en somme et que leurs exigences débordent du vide-ordures… Il y a l’école qu’il faut écrire avec un E majuscule - cette mine d'angoisses sans fond - et toute la foutue logistique qui vient avec, les réunions de rentrée avec les enseignants, les listes scolaires à rallonge qu’on ne soupçonnait même pas, les sacs à dos étiquetés qui trainent partout (le sac à dos pour le sport, le sac à dos pour les arts plastiques, le sac à dos pour la piscine), le tout multiplié par deux. Hier, la plus grande entrait au Conservatoire en première année de formation musicale. Rebelote. Nouvelle liste. Carnet de portée, diapason, crayon, gomme... Nouvelle réunion. A 17h00. Comme si les parents n’avaient pas d’obligations professionnelles, le professeur de votre enfant souhaiterait rencontrer les parents à l’occasion de… à l’occasion de quoi ? On ne sait vraiment. On a bien sûr eu le droit aux questions sottes posées par quelques parents désœuvrés, soucieux peut-être de se faire bien voir. Et au spectacle minimaliste de mes lamentations intérieures. Pour être à l’heure, et satisfaire aux exigences formulées par mon employeur, j’ai dû me lever à 6 heures du matin, après une nuit d’insomnie. 3 heures de sommeil dans les guiboles, programmé pour arriver au boulot à huit heures, j’ambitionnais de m’y mettre sans lanterner. En lieu et place, entre huit heures et neuf heures, j’ai passé mon temps à lire des conneries sur internet, le tour des yeux bouffi, à faire des allers-retours entre mon bureau et la cour, fumant clope sur clope et buvant café sur café, le cœur battant la chamade et le tournis comme un halo ou un turban à la con autour de ma tête. J’ai 3 enfants. Parfois, je me demande : « quand est-ce que tout cela va s’arrêter ? »

Hier, je pensais - il n'y a quand même pas que mes gosses dans ma vie - à ces enregistrements que font parfois les musiciens de jazz avec un orchestre composé de cordes. Est-ce que c’est vraiment un truc qui les branche ou est-ce qu’ils font ce genre de choses par obligations commerciales ou contractuelles ? Il est vrai qu’à une certaine époque, la chose ressemblait à une sorte de passage obligé, un truc à faire à un moment donné de sa carrière, une case à biffer dans la longue liste des albums genrés à faire. Je ne sais pas si j’aime vraiment ça, les enregistrements jazz avec violons. C’est comme de la guimauve fondue pleine de petits éclats de charbon. Billie a enregistré avec des violons, notamment pour Lady in Satin, mais je n’aime pas ce disque. Je ne l’aime pas du tout. Ce n’est d’ailleurs pas tant les violons qui m’irritent en l’espèce. Les violons, ici, sont le cadet de mes soucis. Même si je trouve les arrangements un peu chargés, même s’il manque à ce disque le swing qui faisait le sel des sessions d’antan, avec ces musiciens héroïques qu’étaient Buck Clayton, Johnny Hodges ou bien sûr Lester Young. Je n’aime pas ce disque pour d’autres raisons, mais Lady in Satin s’en branle il faut dire, il a sa place dans l’Histoire, une place unique et il se vend encore comme des petits pains. Ce disque se fout de mon avis, il s’en passe très bien, même s’il est moins un disque qu’une agonie. Avant, j’aimais bien la version de I’m a fool to want you mais depuis qu’une marque de parfum bon marché s’est approprié ses premières mesures, il me file la nausée comme les autres. Je n’aime pas ce disque parce que Billie n’y est plus que l’ombre d’elle-même. L’entendre trainer sa voix complètement déglinguée me fait mal au cœur. Je préfère les enregistrements de Billie du temps où Billie était pure, même si je sais que Billie n’a jamais été pure. Vous voyez bien ce que je veux dire. Non, vous ne voyez pas ? Tant pis. Il fut un temps où Billie était un vase de cristal ébréché d’où sortait en volutes de la fumée de cigarette. Si c’est pas une image de merde, ça ! Je préfère la Billie de ce temps là en tout cas. La Billie toute en force, la Billie résistante qu’aucune infortune ne semblait pouvoir ébranler tout à fait. Cette Billie qui prenait chair… Pourquoi donc écouter encore et encore cette Billie qui n’a plus que des miettes de Billie. Ce disque est un chant du cygne, pathétique comme le sont ces chants là. Tous ne sont pas beaux à voir, ni à entendre. Bird a lui aussi enregistré with strings, comme on dit. Et plusieurs fois, encore. Verve, plusieurs années plus tard a compilé le tout. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat n’est pas très heureux. Mais c’est toujours mieux que ce disque où Parker joue accompagné d’une sorte de chœur à la con. J’aime beaucoup la version de Laura qui figure sur le disque. Malgré les arrangements datés, vieillots et collet monté, Parker a sur ce titre l’élégance du va-nus-pieds de noble ascendance, du vagabond céleste, l’assurance d’un concertiste dépenaillé. Il y a le disque de Clifford Brown aussi qui me revient en mémoire. En voilà un très bel enregistrement sur lit de cordes. Clifford Brown, à chaque fois que je l’écoute, je me dis qu’il est vraiment mort trop tôt. En même temps, je me dis que c’est une pensée absurde. N’empêche. Sur ce disque, on peut écouter la plus belle version de Smoke Gets in your eyes qui soit, si belle qu’on imagine qu’on ne pourrait plus jamais en faire d’autres.

Pourquoi plus personne ne parle de Stan Getz ? Parce qu’il a commis de la musique d’ascenseur avec Joao Gliberto ? J’emmerde tous ceux qui disent du mal de ce disque. Ce sont des cons de snobinards. Ce disque, rien que pour sa version de Corcovado, est une pépite à conserver jalousement. On dit souvent que Stan Getz n’aimait pas le son de son saxophone. Il parait que quelques jours avant l’enregistrement de ce morceau, c’est Astrud Gilberto qui le dit, Getz refusait de sortir de sa piaule d’hôtel, et ressassait en geignant les notes de ce Corcovado têtu. Et je parle d’une époque où la climatisation n’existait pas. Je n’ai pas vraiment de mots pour dire ce que je ressens au moment de l’entrée de chorus de Getz, juste après que la voix d’Astrud se soit tue sur le sillon. Getz, ce qu’il fait d’une bossa, avec son phrasé simple, son attaque de jazzman jusqu’au bout des ongles, empreint néanmoins du plus grand respect, comme s’il avait peur de déranger, ce mélange de délicatesse et cet art de tout foutre sens dessus dessous… Et Getz avec des violons, ça vaut tout à fait le détour puisqu’on en parlait. Parce qu’il a ce son, justement. Ce son qui n’a rien de propre, mais qui est cristallin, et tout sauf fragile pourtant, ce son qui permet de chercher dans son jeu – et pas ailleurs – les aspérités qui rendent sa musique unique et mystérieuse. La version de The Thrill is gone qui ouvre Cool Velvet s’ouvre sur une entrée magistrale de violons. Le son de Getz n’a ici jamais semblé si fort, si capable d’être à l’unisson d’un grand orchestre, puis tout s’adoucit et il semble alors que tout murmure. Et tout le titre n’est qu’un va et vient entre ses deux attitudes, l’éclatante et la discrète, le cri et la douce lamentation. Getz aussi nous a laissé comme Billie un chant du cygne. En 1989, il enregistra des bossas et des ballades, avec le pianiste Kenny Barron et le contrebassiste George Mraz. On les pauma. On les retrouva au fond de je sais quelle rangée d’étagères. On dit beaucoup de choses à propos de ces sessions perdues, notamment que Getz les traversa comme un quasi-fantôme, plié en deux par la douleur, subissant les assauts répétés d’un cancer du foie qui l’emporterait à peine deux ans plus tard. Dès les premières notes du premier morceau, Sunshower, on entend pourtant la formidable résistance qui anime le musicien, quelque chose comme une sorte de connaissance qui ne serait réservé qu’aux mourants ; on entend aussi la reddition du Billie, enregistrée des brouettes d’années plus tôt, triste comme un retour de boomerang. Tous les chants du cygne ne sont pas touchés par la grâce.

Sur d’autres blogs, on s’écharpe à propos de musique. Je suis cela d'un oeil aussi lointain qu'amusé. Il parait qu’on l’assassine. Les Castafiore ! Il parait que « même sur France Musique », on n’en passe presque plus. C’est vrai qu’on blablate pas mal sur France Musique et que c'est très souvent sans intérêt aucun, mais je ne comprends pas trop comment on peut dire qu’on n’y passe plus de musique, à moins d’être bouché ou de mauvaise foi. C’est tout les réacs, ça ! Les trois-quarts du temps, ils passent leur temps à faire gicler un peu partout leurs propos de vieilles mémés. Et il faudrait qu'on leur dise : "ah mais oui, ma p'tite dame, toutafé !" Et l’autre qui fait semblant de croire que c’est un miracle qu’on entende jouer un soir le Tristan et Isolde de Wagner en direct de Bayreuth à la radio, comme si plus personne ne jouait Wagner en France (à l’opéra de Paris cette saison notamment) ou ne le diffusait, sous prétexte qu’il fut une saleté d’antisémite récupérée post-mortem par la racaille nazie. On dit beaucoup trop de mal de l’époque et toutes les époques ont connu ce travers. Je trouve pour ma part que l’on parvient plus qu’on ne le croit à porter des jugements exempts de manichéisme. Sur Wagner ou d’autres. Sur Leni Riefenstahl par exemple. Elle fut le cinéaste d’Hitler, le cinéaste de propagande qui magnifia les Jeux de Berlin et il se trouve pourtant quantité de gens pour louer son œuvre. Y compris chez la bande des pédés d'intellos de gauche. En 1996, Arte (qui venait de diffuser en 4 épisodes (nécessairement) les représentations de la Tétralogie (je ne sais plus où, peut-être pas à Bayreuth même s'il me semble me rappeler que c'était le cas)) avait diffusé un reportage sur elle et sur ses films à l’occasion des Jeux Olympiques d’Atlanta. Il y a peu, un roman de Lilian Auzas sur la cinéaste allemande est même paru chez Léo Scheer. C’est un roman admiratif, fasciné. Même si accessoirement, ce n’est pas un roman du tout. Dieu ce que la littérature française est devenu paresseuse ! Encore un roman qui semble écrit sans plan préalable, dont le style est d’une platitude à faire pâlir le décolleté d’Inès de la Fressange. L’incipit résume à lui seul ce qu’est aujourd’hui la littérature française. L’auteur y fait part de ces impressions, tenez-vous bien. Il lui fallait à tout prix nous les dire. Il lui fallait à tout prix nous tirer ainsi par le col. Comme si Coppola venait s'asseoir à coté de vous et vous disait dès le commencement du Parrain : "hé mec, c'est mon film, c'est un film sur la mafia, mais en fait, ce qui m'intéresse, c'est de disséquer ce qu'il y a de séculaire, d'atavique dans les familles italiennes". Plutôt que d’empoigner son sujet comme tout écrivain qui se respecte, Auzas a tenu, en premier lieu, à nous expliquer ce qui l’a intéressé chez Riefenstahl et accessoirement ce qui l'a poussé, plus tard, à en faire le sujet d'un de ses livres. Les impressions de l'auteur sur l'air du pourquoi me suis-je intéressée à ; qu'est-ce qui m'a tant attiré chez... qui donc ça peut intéresser ? Franchement. Mais mon cher Lilian, on s'en fout de tes impressions, on s'en fout de ton toi qui s'intéresse et se fascine. Il fut un temps où les écrivains, plutôt que de se mettre en scène, pensant, écrivant, plutôt que de livrer leurs impressions, interrompant ainsi le récit avant même de le débuter (ce qui constitue quand même un exploit plutôt remarquable) sans la moindre convenance, se servaient d’elles pour lier leur œuvre. Ce qui fascine Auzas dans la vie, l’œuvre et la personnalité de Riefenstahl, ce n’est pas directement que nous aurions dû le découvrir mais en lisant toute l’œuvre, en le devinant à travers elle, ou sous elle, pourrait-on dire. Mais voilà que je me livre aux mêmes contorsions que nos amis allergiques en jetant l’enfant avec l’eau du bain. Il est peut-être temps que je m’arrête et puis, allez savoir, je n’ai lu que cent pages de ce triste roman qui n’en est pour l’instant pas un ; on n’est jamais – jamais – à l’abri d’une surprise.

jeudi 20 mars 2008

Billie (3 et fin)




L’un en face de l’autre, on se contemple comme deux animaux curieux, fiers mais un peu froussards. Comme sur le trajet qui nous a mené là, on ne dit rien. Le silence est confortable et nous entoure. Aussi, quand le gros bourru qui doit garnir nos auges fait retentir sa voix de péquenot pour nous intimer l’ordre de passer commande, ça résonne comme une pile d’assiettes qui éclate sur le sol. Ce gros con, c’est surtout moi qu’il regarde. Moi, je dis à Billie de fermer sa grande gueule, et Billie me fait des doigts d’honneur, mais c’est quand même toujours moi qui commande. Billie, elle veut commander une plâtrée d’homme, mais moi, je sais que je ne serai pas capable de bouffer vraiment quoi que ce soit et je décline l’identité d’un plat-moignon avec une petite touffe de salade dedans.

Ce que dit le serveur-patron en s’éloignant, honnêtement, je ne le trouve plus dans le réceptacle qui me contient la mémoire ; quelle importance, une connerie raciste de plus ou de moins. Il ne s’agit même pas de faire le dos rond ; ces types là sont pareils à des animaux, leur cerveau fait les mêmes bulles qu’un bain turc, leur vie est assez merdeuse pour que leur propre regard trouve la petite force de tout salir. Et alors ? Est-ce que c’est vraiment important, il pourrait sourire, rien dire, faire le dos rond, des courbettes et n’en penser pas moins, ce n’est rien qu’un abruti du New Jersey qui vit son amertume à l’ombre d’une ville immense qui lui fiche la trouille rien qu’en y pensant, il ne sait pas planquer sa haine à l’abri, tout à l’intérieur de son ventre. Comme je sais si bien le faire par exemple.

Mais mon prince de ce soir là, lui, est un beau blanc tout ce qu’il y a de plus respectable, et en tant que gentil blanc pas raciste, il se fait sans doute un honneur de ne pas tolérer une insulte qui doit être tellement inscrite en moi qu’elle glisse sur tout mon être comme une luge sans conducteur. Ce qu’il s’imagine – je suis sure de l’avoir déjà croisé, vu, mais où ça ? – c’est que tout abus doit être puni, et – un autre coté touchant de sa personne – il ne veut surtout pas que je me méprenne sur son sentiment vis à vis de ma couleur de peau. Je suis sûr qu’en le bousculant un peu, il pourrait me chanter « Black is Beautiful », en claquant des éperons, un stetson vissé sur la tête, et je me demande ce que ça donnerait s’il recouvrait mon corps dans cette tenue, s’il me chevauchait comme ça, à crue, la Grande Billie et son cow-boy blanc.

Tu veux que je dise quoi ? Que je pose délicatement ma main gauche sur la sienne pour lui dire que ce n’est pas la peine ? Tu plaisantes, j’espère ! Un mec pareil, qui va se lever pour aller faire cracher ses molaires à ce mal noirci de mes deux, mais c’est un foutre de régal, moi j’adore, c’est le spectacle du siècle, rien que pour Billie (pas pour moi, remarque, mais je ne me vexe plus pour ce genre de schizophrène peccadille, je ne suis pas jalouse de Billie. Qui donc me paie ma dose ?). Allez, cavalier, va lui mettre une peignée, va lui faire racler le sol qu’il n’a même pas lavé, va lui faire siffler la chanson de l’édenté, va me le rendre encore plus laid pour te rendre plus beau. Allez, Billie, mets-y du tien, fais la livide, la blafarde. Et félicite-toi d’être au première loge.

Les plats ne sont même pas sur la table, mon cow-boy marmonne à son tour : « excusez-moi », s’essuie les commissures du coin de sa serviette grise, mal blanchie, se dresse comme un poteau américain, et trace le bourru. Il le regarde droit dans les yeux : « je vous prie d’aller présenter vos excuses à cette dame ». Il va le cogner mais il va le faire poliment le bougre. L’autre se démonte même pas (pas encore) : « écoutez mon vieux, ici, c’est encore chez moi, si le ton vous plaît pas, vous levez vos fesses de là et vous retournez d’où vous venez, ça paraît compliqué mais en fait, c’est simple comme bonjour ».

Ce qu’il s’est passé ensuite, c’est que mon blanc est devenu rouge comme un pichet de piquette importée, qu’il a fermé son poing plusieurs fois, puis une dernière, pour de bon, direct dans la figure du type. Cette micro seconde, fixant éternellement l’élancement de son poing, sans déchaînement de violence, m’a permis de me souvenir enfin du nom de mon blanc. Tu parles que j'l'avais déjà vu quelque part !, ça m'a littéralement explosé devant le visage comme une baudruche au ball-trap. Mon blanc à moi, si je révèle son nom, je sens que ça va flanquer mon récit dans le fossé, avec ma caisse pourrie, au pneu crevé, qui repose peut-être toujours, cinq ans plus tard, au même endroit. Vous n'y croirez pas ! J’ai comme l’envie de garder tout ça pour moi, pour vous permettre de m’en vouloir un peu. Je vois bien aussi que cette façon de vous faire lanterner, c’est un moyen détourné de ne pas verser dans le sempiternel retournement de situation, la claque finale, le coup de théâtre vulgaire...

Quand le chef d’orchestre, conducteur de violons sirupeux pour voix caverneuse, me demande la permission de reprendre, en dissimulant mal une impatience teintée d’agacement, je m’avance lentement vers le micro, qui me semble soudainement démesuré. Je ferme les yeux, je cherche de la force là où il n’y en a plus, là où il n’y en aura plus jamais. Les autres ont disparu. Ils peuvent bien tirer la gueule qui leur chante ! Je chante ma chansonnette, pour un homme dont je n’ai pu me revêtir le corps par manque de temps, mais surtout afin que son image auréolée, seule, unique, gravée au marteau-pilon dans ma mémoire, reste en moi comme du marc au fond d'une tasse de café. Ou peut-être qu'il ne s'agit que d'une histoire de coche manquée. Je chante ma chanson pour mon cow-boy blanc. Une illusion qui persiste dans le néant. J'aurai pu commencer mon histoire par la fin, en disant fièrement, remuant les épaules comme une diva déguisée en déménageuse : je vais vous raconter le jour où Clark Gable s'est battu pour moi ! Et vous auriez pu ajouter : quand on se retourne, c'est qu'on est déjà mort...


Billie Holiday (1958 – Satin Sessions)

Billie (2)



« Non mon gars, je peux me débrouiller toute seule comme une grande ! », j’ai envie de lui dire dans un premier temps, mais je coince les mots là où ils sont avant qu’ils ne sortent. A la place, je glousse comme une petite fille et m’écarte gentiment pour lui laisser le chemin libre. Tout aussi timidement, je siffle : « franchement, c’est pas d’refus ». Il sourit et déboutonne soigneusement sa veste (stigmate du mâle qui s’apprête à se mettre au travail).

Quand même, je remarque en moi-même, il a un accent légèrement bouseux, genre clampin ouvrier du nord. J’ai un flair infaillible pour dire d’où quelqu’un peut bien venir. Il dit trois mots et je l’affuble de son état de naissance. Je dis : « toi, tu viens du Wyoming » et si le gonze dit « non, pas du tout », je réponds en souriant : « mais si, bien sur que si ! ».

Mon grand gars me rappelle vaguement quelqu’un que j’ai déjà vu quelque part. Comme c’est mal poli de demander et qu’en plus, il ne fait pas comme si on se connaissait, je préfère me triturer les souvenirs à essayer d’extirper son blaze de mon cortex. Tout en fouraillant dans le coffre à la recherche d’outils que je n’ai pas, il dit : « c’est amusant, je venais justement assister à votre représentation, et je vous trouve là, juste à coté de votre voiture, sur le bord de la route ». Dans le flot discontinu du récit lapidaire de sa micro anecdote, il ajoute : « vous n’avez pas de roue de secours n’est-ce pas ? ». Billie, elle répond en gonflant sa poitrine : « et pour quoi faire ? ». Je souris et lui me rend un sourire radieux. Un germe de pensée fleurit sur ses lèvres et fait frétiller sa moustache. « Je n’en ai pas non plus, je n’ai pas vraiment l’habitude de conduire… ». Sans me laisser le temps de répondre, il ramasse sa veste, écrase le coffre et sortant une cigarette d’un étui tout abîmé, il prononce des mots, en essayant de virer son accent récalcitrant par la fenêtre : « mais j’ai une voiture en bon état de marche et il serait terrible que vous ne puissiez rejoindre votre salle de concert. Je serais très honoré de vous y conduire. Peut-être trouverons-nous quelque endroit sur la route pour que vous puissez passer un coup de fil à un dépanneur ».

- Honoré, hein !, fait Billie en plongeant son âme dans les yeux du gusse.
- Plus que vous ne pouvez l’imaginer…
- Alors, c’est d’accord ! Je vais laisser cette vieille lâche sur la route, sans même demander qu’on la sauve, je ne supporte pas la défection !

Sa voiture n’a aucune odeur particulière ; l’odeur d’une voiture qui ne sort jamais de son garage. Son plancher est propre. Le tableau de bord nickel. Seul le cendrier déborde de mégots, écrasés à la hâte par un conducteur soucieux de ne pas détourner un instant le regard de la route. Du coin de l’œil, j’inspecte ses dents. Elles sont bien droites, mais jaunies par le tabac. Ses yeux sont légèrement cernés. Il ne dit rien, il conduit. Je résiste à l’envie de lui demander s’il aime ce que je fais, de l’écouter déblatérer son admiration pour la Grande Billie, et ce que sa voix lui fait, à l’estomac, au cœur et à l’âme. Des petits blancs à mes pieds comme celui-là, j’en ai des kilos…peut-être pas aussi élégants que celui-là tout de même !

Après avoir avalé goulûment quelques dizaines de kilomètres, il rompt le silence comme le pain du dimanche.

- Vous mangez avant de chanter ?, il demande prudemment.
- Je mange même quand je chante, je réponds en montrant toutes mes dents.
- Il y a l’air d’y avoir une petite gargote et…
- Vous seriez honoré de partager également ma table ; on va s’arrêter où comme ça ?
- Et bien, juste sur le parking là.

Et, concluant ce petit échange d’esprit, il sort de la route et se gare à proximité de l’entrée. Sans attendre de réponse de ma part, il sort de la voiture, fait le tour pour se diriger du coté passager. Avant qu’il n’arrive, j’ouvre ma portière et bondit hors de l’habitacle, avec grâce et pas mal de grandiloquence, je la referme. Le bruit de fermeture est doux. Pas un centimètre de la carlingue ne bouge.

En guise de restaurant parigot à l’eau de rose, nous avons le droit à la réception glacée d’un type du New Jersey mal dégrossi, mal rasé, mal appris, mal tout court. Il nous conduit, en marmonnant, à une table qui branle à l’une de ses extrémités. J’ai la vague impression que ma peau ne lui revient pas, mais je ne dis rien, à la place, je scrute mon accompagnant, histoire de déceler la taille de ses antennes et je constate avec satisfaction qu’elles semblent en tous points comparables aux miennes. Et mon impression de « déjà vu », plutôt de « déjà rencontré » me revient en pleine figure. Fleur sur l’oreille, sourire discret, noble, étendu sur le visage, Billie fait mine de s’arrêter mais il continue vers la table sans l’attendre, alors, je le rattrape. Je m’assois. Le serveur bourru est peut-être bien aussi le boss de ce rade miteux, quand il allume la petite loupiote qui se tient penchée à notre table, on s’attendrait à voir fuir une petite armée de cafards. Malgré la crasse, malgré la rudesse de notre hôte infortuné, mon inconnu à moustache ne cille pas. Toute son apparence pue le luxe, la classe, l’ascension sociale là où on trouve même plus d’étages, mais il ne dépareille pas une seule seconde ; c’est comme s’il était né au milieu d’excréments, une fleur entre les dents !

Je l’inspecte franchement cette fois. On ne peut pas dire qu’il soit beau, au sens fort du terme. Il a une gueule pas commune qui doit fonctionner comme un aimant. Il a un visage de pochetron, mais pas du genre de ceux que l’on trouve endormis et malheureux au comptoir de n’importe quel troquet pouilleux. Il a la boisson élégante, ce type là. Avec un coté touchant. Il parle soigneusement, en essayant vainement de traîner son accent originel dans la boue de l’oubli et ça le rend encore plus beau.

mardi 18 mars 2008

Billie (1)



« On fait une pause », je dis en sortant une longe de mon étui d’argent. Ils me regardent tous faire sans signe d’exaspération ni rien. Dans le fond, je peux dire que la vie, comme les gens, ont montré toujours beaucoup de patience à mon égard.

Quand la voix est sortie de ma gorge, ça m’a surpris. C’est quoi cette voix ? Et eux, ils affichent une mine décomposée. Quand une quinte me prend, ils toussotent avec moi, gênés, comme on toussote au théâtre, quand on s’y ennuie ferme. C’est comme ça un bon orchestre, ça vous accompagne où qu’on aille. Y en a deux ou trois qui ne se forcent pas, et ils regardent ailleurs quand mon grand corps se plie en deux pour cracher le mal qu’il y a en lui. Des midinettes ! On croirait ces petites saucisses qui accompagnent de grandes armoires au match de boxe et qui se cachent les yeux pour pas voir. Cette voix, c’est la même qu’avant, mais avec plein de débris dedans, elle est rauque et sale, c’est ma voix, pas de doute, mais avec un bruit de pas traînant sur du gravier. C’t’ une voix d’homme des cavernes ; mais un homme des cavernes qui picolent, qui sniffent, qui se piquent et qui se choisit toujours le pire mecqueton pour la nuit.

Billie. Si elle avait le choix entre tous les gonzes de la création, elle ne serait jamais capable que de n’en extirper l’ivraie, la raclure, la viande avariée qui vous tue le bide à coups de savates ; parmi tous les hommes, elles choisirait l’homme qui a le plus de monstres en lui.

Vous la connaissez la différence entre une sainte et Billie ? Une sainte voit ou accomplit des miracles. Billie, elle transforme les merveilles en sciure, et elle regarde, presque émerveillée, le type de l’entretien balayer la poussière sous ses yeux, sans ciller, une fleur dans les cheveux et le sourire collé à la tronche. Même si vous faisiez l’essai, vous ne seriez pas capables d’imaginer le nombre de gusses qui m’a revêtu le corps. Que des saloperies. Sans exception. J’ai sans doute loupé le coche quelque part. Ou un peu partout. Ma vie est pleine de coches manquées.

Tiens, un exemple pour faire passer votre pilule. Un soir de concert, dans un bled un peu paumé, à l’extérieur de New York. New York, c’est drôle, on en sort comme un nouveau-né du ventre de sa mère. Tout est lumineux, dressé, tout porte le sceau du progrès, et puis, dès qu’on en sort, on longe de vieilles falaises fouettées par les vents. Vagabonde solitaire, je vire ma peau de ce mauvais placenta, je note l’heure de rendez-vous sur un petit bout de papier crème, je coince sous mon bras ma liste de chansons à pleurer et je me fiche au volant de ma vieille guimbarde. Dès que le souvenir de New York s’éteint, je roule sans penser à rien. Vous auriez cru que le Grande Billie poussait la chansonnette au volant ? Pourquoi pas sous la douche, tant qu’on y est ! Non, vraiment, je ne pense à rien, ma caisse et moi, on est à l’unisson du déterminisme, elle roule et moi de même, on avale toutes deux la route comme deux Furies sans âme, deux fluides tristes et uniquement tendus par l’objectif d’aller d’un point A à un point B. Et croyez-moi, la nature ne fait pas de fleur à Billie. La tôle est battue par les vents, ça craque et ça tangue.

Comme ça, je fais peut-être une trentaine de kilomètres. Le jour commence à décliner lentement. Autour de moi, le désert d’hommes se peinturlure de drôles de couleurs oranges et vertes. C’est apaisant. Je ne panique même pas lorsque j’entends une détonation sourde et violente résonner dans mon jardin métaphysique, ni même lorsque la voiture fait une embardée brutale, penchant légèrement sur le coté. Sereine et détachée, je maîtrise mon bolide, l’immobilise sur le bas coté et descend de la voiture sans couper le contact pour jeter un œil. C’est la roue gauche, à l’arrière, qui a éclaté comme une tomate trop mure. Ça schlingue le cramé.

Vous l’avez vu, la Grande Billie, avec ses deux gros bras, elle peut envoyer la caisse valser à l’autre bout de la route si l’envie lui en prend. Alors changer une roue, c’est du gâteau ; pour une demoiselle quelconque en taffetas, je ne dis pas, mais pour moi, ça ne pose pas de problème, vous ne pouvez tout de même pas décemment prétendre jouer les filles de l’air sans même savoir comment changer une roue.

Bien entendu, je ne suis quand même pas fondue du cambouis et je me demande dans quel état je vais chanter ce soir, le front tout plein d’huile de vidange sans doute. Mais ce jour là n’est pas un jour comme les autres. Une grande caisse noire, une Chrysler rutilante on dirait, darde ses phares sur mon corps tendu comme un arc, et se gare une dizaine de mètres derrière mon pneu raplapla ; le bas ventre de Billie se gonfle légèrement quand un grand type à l’élégance paranormale descend du véhicule.

Et maintenant que j’exhale la fumée nocive et puante de ma cigarette, que le tabac m’envahit, que tout l’orchestre m’attend pour reprendre là où l’on avait même pas commencé, je revois avec une exactitude ténébreuse l’homme élancé qui descend lentement vers moi, une cigarette naturellement coincée entre index et majeur. Une moustache dessine ses belles lèvres, son sourcil gauche remonte légèrement plus haut que celui de droite et ses cheveux bruns et épais sont impeccablement coiffés, sans un seul épi. Tous ses fringues puent la classe. Il dit d’une voix pleine de gentillesse et d’assurance : « vous voulez de l’aide ? »