Mon épouse n’a pas la main verte. Elle ne l’aura peut-être même jamais, à son grand dépit. C’est pourtant pas faute de regarder chaque diffusion du magazine Silence, ça pousse sur France 5 - j’aime beaucoup le titre de cette émission, c’est sans doute dû à mon goût très vulgaire pour l’humour scato. Toutes les plantes, fleurs, arbrisseaux, qui passent entre ses mains finissent invariablement par crever. Malgré les conseils avisés du petit homo et de son accolyte féminine qui ne cessent de rempoter des plantes sur la cinquième chaine en faisant des blagues un peu niaises. Je le sais bien que les plantes ne sont pas immortelles mais tout de même... Certaines souffrent longtemps. D’autres meurent à une vitesse effroyable, comme dans ces documentaires où l'on voit les fleurs éclore en accéléré. En cachette, pour l’aider, il m’arrive d’aller parler aux plantes. De leur demander d'essayer de vivre un peu plus longtemps. Je le leur demande comme une faveur : si vous ne le faites pas pour vous, faites-le au moins pour elle. Je caresse leurs feuilles, leurs pétales, leurs pauvres racines qui sortent de terre. Je leur parle de mon épouse, de la femme qu'elle est. Je leur loue ses qualités. J'en invente parfois. Mais rien ne marche. Elles dépérissent, chaque jour un peu plus, inexorablement. Je ne comprends pas. Elle prend soin d’elles pourtant. Elle les arrose consciencieusement, parfois sans compter quand il le faut, elle veille à ce que leur exposition au soleil soit conforme à leurs besoins. Elle les chérit. Les cajole. Je me souviens lui avoir offert une belle orchidée, morte en une semaine. Je lui ai aussi offert un bonzaï, il y a deux ans, pour son anniversaire, dans une gamme plutôt facile d’entretien. Un petit buis, très fin et joli. J’avais prévu le coup, j’avais aussi acheté une sorte d’ouvrage très détaillé sur l’entretien de ce type de plantes, très délicates il est vrai. Notre petit buis sembla s'en tirer le mieux du monde les premiers mois, puis il contracta une maladie qui l’emporta en un semestre. Mon épouse n’a pas la main verte et elle adore pourtant jardiner. Et je crains qu'elle ne s'arrête jamais de faire mourir des quantités effarantes de plantes, de fleurs et d'arbrisseaux. De faire tous les trucs chiants qu’implique cette pratique. Désherber. Retourner la terre. Effleurer l’épiderme visqueux des vers. Toutes choses qui me dégoutent par ailleurs. Mon épouse ne renonce hélas jamais. C'est sur ce socle dur et étranger au phénomène d'érosion que s'est constitué son tempérament. Ce ne serait pas un problème si grave, si en plus de celui-ci, mon épouse n’était pas également affligée de cette maladie qui voit ceux qui la contracte se trouver inapte à jeter les choses inutiles. Comme un petit vieux, elle garde tout. Heureusement que nous n'avons ni maison, ni jardin, ni cabanon au fond de celui-ci pour y ranger la totalité des merdes qu'on amasse dans une vie. Elle n'abandonne jamais rien derrière elle. Garde tout, comme un conservateur de musée un peu cinglé. Les boulons qui ne servent à rien. Les boutons de chemise qui n’iront jamais plus avec aucune chemise. Les ordinateurs détruits par de méchants virus. Les meubles IKEA fendus qui croupissent à la cave. Des vêtements d'enfants, dont le nombre ne s’accroitra plus. Notre petit buis mort, elle l’a donc gardé lui aussi, et je vois chaque matin son pauvre cadavre sur le balcon, lorsque je m’installe pour boire mon premier café de la journée. Je le regarde comme on regarde dans les yeux un reproche qui n’est adressé à personne d’autre que soi. Tout petit et desséché, sans une seule petite fleur, un seul brin de vert, semblable à une apocalypse ultra-localisée. En tout cas, c’est ainsi que je l’imagine le monde d’après cataclysme : comme une vaste étendue désertique, parfois contrariée par de gigantesques forêts d’arbres morts. Je me dis parfois en soupirant que le début de la fin du monde a commencé par ce buis, sur mon balcon, par la faute des déficiences de mon épouse. Je frissonne, envisage de lui dire de jeter cette pauvre chose morte et momifiée mais je renonce. Je renonce chaque fois.
Pure paresse
Avant, je n’aimais déjà pas me raser. Mais je me pliais toutefois à la contrainte. Je ne me rasais pas tous les jours, une fois tous les deux jours seulement, et c’était très bien, sauf pour ma peau qui n’aimait pas cela. Chaque séance de rasage m'apportait son lot de mirco-coupures. Et les microcoupures s’infectaient. Et donnaient à ma peau cette couleur rouge qui est aussi celle du cou de Bernard Kouchner. J’ai donc naturellement espacé mes rencontres avec mon trois lames de marque Gilette. Je ne me rasai plus que tous les 3 ou 4 jours, pas plus, mais je trouvai cela grotesque, cette fausse barbe, toute piquante. Je ne savais pas que quelques années plus tard, Jean-Marie Le Pen fustigerait les barbus de 3 jours, ces sales gauchistes poilus de la gueule, couchés-à-stigmates devant la toute-puissance guerrière de l’Islam conquérant. Bien sûr, je me contrefous des propos de Jean-Marie Le Pen. Je ne l'ai jamais écouté que d'une oreille distraite. A gauche, on le considère comme le mal incarné. Moi, je l'ai toujours trouvé plutôt drôle, drôle parce que ridicule. Ridicule et grotesque. Vous vous souvenez de la fois où il s'est énervé contre des contre-manifestants. Je me souviens qu'encadré par ces gardes du corps, hors de lui, il menaça un jeune homme au loin, qui se trouvait hors caméra : "Je vais te faire courir, moi, le rouquin ! Pédé !" Je ne suis plus vraiment concerné par cette vulgaire saillie, il me faut le dire, ou seulement un ou deux jours par mois, on est toujours le barbu de trois jours avant de devenir celui d'un mois, c'est imparable, car en effet, je ne me rase plus qu’une ou deux fois par mois. Je ressemble donc la plupart du temps à un foutu membre des Enfants d’Aphrodite ? J’en serais seulement un membre qui déteste les synthétiseurs et les voix de fausset, mais un membre qui ne dépareillerait pas question pilosité décomplexée. J’ai pris conscience de ce glissement il y a quelques jours. De son étonnante progression dans le temps. De ce je-m’en-foutisme caractérisé. Je me regardais dans la glace, me trouvant plutôt beau, comme souvent. Une barbe impressionnante recouvrant la moitié inférieure de mon visage et le devant de mon cou. J’appréciais comme souvent l’émergence, toujours plus nombreuse de poils blancs. Je me suis alors demandé si cette barbe de plus d’un mois était dotée du pouvoir d’augmenter mon gauchisme invétéré ou si, au contraire, elle ne faisait pas désormais de moi, une sorte de super-catholique. Cette barbe intervenait-elle sur mon identité, la renforçait-elle ou la modifiait-elle ? Je partis au travail avec cette interrogation, tournant en moi, comme la roue d'un rongeur enfermé dans une cage.
Le trio élastique
Lundi soir, j’ai vu Joshua Redman à la Cité de la Musique dans une formule trio un peu ancienne avec Sam Yahel à l’orgue et Brian Blade à la batterie. C’était très bien. Mieux que ça même. Malgré la froideur aseptisé du lieu. J’aime beaucoup la formule trio pour saxophone. Le son est toujours très particulier. Quoi qu’un peu vide. Mais c’est ce vide qui fait tout son charme à mon avis, ce vide qui est davantage un espace qu’un manque. Ces trois types ensemble font des miracles avec ce vide, avec cet espace. On a l’impression qu’ils tournent autour, qu’ils sont comme des gosses au bord de l’océan avec quelques seaux. Ils les remplissent un peu, à moitié, à ras-bord d’eau salée et les vident un peu, à moitié, totalement. Selon l'envie, selon les besoins, allegro, crescendo, adagio, moderato. Brian Blade, batteur fantastique, est une sorte de maître dans l’exercice. Il faut l’entendre taper comme un dingue, avec l’agilité d’un funambule. Remplir, emplir plutôt et vider, déverser plutôt.
Un enfant
J’ai beaucoup pensé à l’histoire de la petite Marina, ces derniers jours. A ce sordide fait divers. Je n’aime pas trop cette expression d’ailleurs. L’histoire épouvantable de cette enfant, morte sous les coups répétés de ses parents, n’est pas une histoire diverse. C’est étrange, n’est-ce pas, ce que l’expression fait divers est devenue ! Le fait divers est devenu comme une sorte de fait commun. Une atrocité comme les autres, au milieu d’autres atrocités. J’ai lu quelques articles, quelques comptes-rendus d’audience. Je les ai lus sans pouvoir réellement les lire et maintenant encore, je suis absolument incapable de les retranscrire, de les répéter. Je me suis aussi rendu compte que les témoignages des parents m’étaient intolérables en eux-mêmes, que je ne pouvais les entendre sans sentir en moi le besoin de hurler. Il y a dans cette histoire quelque chose qui dépasse mon entendement et qui dépasse l'entendement d'un grand nombre de personnes, j'en suis certain. Je sais bien que nos sociétés refusent cette vision binaire du monde et des individus qui fut longtemps celle du monde catholique. Le bien et le mal n’existent pas, doit-on penser, ou s’ils existent, ce n’est que comme extrémités d’une sorte d’échelle de mesure, sur laquelle on distingue le bien, le mal, et une zone grise – immense, démesurée, semblable à une mer d’infinies souffrances – qui situe tous les individus et toutes leurs actions. Lire ces comptes-rendus m’a fait penser que ce relativisme était une gigantesque foutaise. Je le pensais déjà avant mais cette lecture éprouvante me l’a fait comprendre avec davantage d’acuité. Comme le flic mélancolique du No Country for Old Men de McCarhty, j’ai l’impression que l’on cherche à brider non pas notre expression mais notre compréhension du bien et du mal. Ce que cet homme et cette femme ont fait subir à cette enfant, pendant toutes les années de sa minuscule vie… comment ne pas considérer qu’il s’agisse d’une manifestation du mal. Du mal absolu. De la barbarie la plus sombre.
