Mirliton est affalé sur le canapé. Il étend ses jambes sur la table basse. Il y a de la terre humide sous ses semelles.- Donc, tout plaisir est nécessairement mauvais !
- J’en ai bien peur. Vire tes pieds de la table, je déteste quand tu fais ça.
- Mais alors, demande-t-il sans bouger ses pieds d’un centimètre, pourquoi a-t-on voulu que nous le ressentions ? Rends-toi compte à quel point l’offre est grande et variée… A ce point, c’est du vice ! La Création est un vice !
- Le plaisir est là pour que nous exercions notre volonté au renoncement.
- La volonté, c’est donc renoncer…
- C’est paradoxal, je sais…
- …
- Et merde, je sens que tu vas faire une distinction.
- Désirer, c’est consentir. Vouloir, c’est renoncer.
- J’en étais sûr, dis-je en soupirant.
- C’est une chose qui m’a toujours semblé perverse. Tu disposes d’un jardin immense et tu peux te servir de tout, te rassasier de tout. Sauf du fruit d’un seul arbre. Comment ne pas imaginer que cette seule interdiction soit source de tentation ?
- De la première tentation humaine, oui.
- C’est d’une perversité sans nom.
- Les voies de Dieu sont impénétrables !
- Et la soumission humaine absolument insondable.
- Crois-tu ?
- Je crois.
- Il ne me semble pas que les hommes soient si soumis. Rien ne les oblige à renoncer à quoi que ce soit. Ils font ce que bon leur semble. Les ligues de vertu n'ont plus aucun pouvoir de nuisance. Ceux qui préfèrent renoncer le font en toute conscience.
- En toute conscience ? Cela signifierait qu’ils savent ce qu’ils font. Or, ce ne peut être le cas. Ils fondent leur vie sur une hypothèse, dans l’espoir d’une récompense, qui plus est ! Ces gens-là sont intéressés, en somme. Et ils vivent sur une hypothèse. Pire, ils constituent eux-mêmes une hypothèse. Leur existence s'efface, se gomme. Des existences transparentes, liquéfiées. Mortes.
- Ils ne diraient pas cela à mon avis.
- Ils diraient même le contraire. Ces gens sont des pervers. Toi-même, tu es un pervers ! Ha, je vois où est le problème, dit Mirliton en souriant. Il faut que tu arrêtes de lire Catherine de Sienne. Ça te fiche le ciboulot à l’envers.
- Je voudrais qu’il n’y ait pas de limites au pardon. Je voudrais qu’il se fasse même lorsque l’homme le refuse de toutes ses forces. Ainsi, seulement ainsi, ce serait parfait. Tes pieds, s’il te plait.