mercredi 7 septembre 2011

Dialogue avec Mirliton - Vouloir, c'est renoncer

Mirliton est affalé sur le canapé. Il étend ses jambes sur la table basse. Il y a de la terre humide sous ses semelles.

- Donc, tout plaisir est nécessairement mauvais !

- J’en ai bien peur. Vire tes pieds de la table, je déteste quand tu fais ça.

- Mais alors, demande-t-il sans bouger ses pieds d’un centimètre, pourquoi a-t-on voulu que nous le ressentions ? Rends-toi compte à quel point l’offre est grande et variée… A ce point, c’est du vice ! La Création est un vice !

- Le plaisir est là pour que nous exercions notre volonté au renoncement.

- La volonté, c’est donc renoncer…

- C’est paradoxal, je sais…

-

- Et merde, je sens que tu vas faire une distinction.

- Désirer, c’est consentir. Vouloir, c’est renoncer.

- J’en étais sûr, dis-je en soupirant.

- C’est une chose qui m’a toujours semblé perverse. Tu disposes d’un jardin immense et tu peux te servir de tout, te rassasier de tout. Sauf du fruit d’un seul arbre. Comment ne pas imaginer que cette seule interdiction soit source de tentation ?

- De la première tentation humaine, oui.

- C’est d’une perversité sans nom.

- Les voies de Dieu sont impénétrables !

- Et la soumission humaine absolument insondable.

- Crois-tu ?

- Je crois.

- Il ne me semble pas que les hommes soient si soumis. Rien ne les oblige à renoncer à quoi que ce soit. Ils font ce que bon leur semble. Les ligues de vertu n'ont plus aucun pouvoir de nuisance. Ceux qui préfèrent renoncer le font en toute conscience.

- En toute conscience ? Cela signifierait qu’ils savent ce qu’ils font. Or, ce ne peut être le cas. Ils fondent leur vie sur une hypothèse, dans l’espoir d’une récompense, qui plus est ! Ces gens-là sont intéressés, en somme. Et ils vivent sur une hypothèse. Pire, ils constituent eux-mêmes une hypothèse. Leur existence s'efface, se gomme. Des existences transparentes, liquéfiées. Mortes.

- Ils ne diraient pas cela à mon avis.

- Ils diraient même le contraire. Ces gens sont des pervers. Toi-même, tu es un pervers ! Ha, je vois où est le problème, dit Mirliton en souriant. Il faut que tu arrêtes de lire Catherine de Sienne. Ça te fiche le ciboulot à l’envers.

- Je voudrais qu’il n’y ait pas de limites au pardon. Je voudrais qu’il se fasse même lorsque l’homme le refuse de toutes ses forces. Ainsi, seulement ainsi, ce serait parfait. Tes pieds, s’il te plait.

2 truc(s) extra en plus:

Suzanne a dit…

Le pardon serait admirable s'il n'était pas un acte de foi. Mais la foi, qui est un don, est-elle admirable ? Je ne veux pas dire qu'il soit forcément facile de pardonner quand on a la foi, mais que seule la foi vivante rend le pardon possible Et impossible si on ne l 'a pas.
Par exemple, moi je peux pardonner un peu. Je peux passer l'éponge, reconsidérer les choses, excuser, mais pardonner, je ne crois pas. Ce n'est pas par pur individualisme. Je secourrai une victime d'accident, même si j'ai des griefs sérieux envers cette victime, pas parce que je lui aurai pardonné, mais parce qu'il faut le faire absolument, que la vie en société, dans la société dans laquelle j'ai envie de vivre en tout cas, m'impose de le faire et que je dois le faire.
Et en plus, le pardon a-t-il un sens si on l'accorde à quelqu'un qui n'est plus un enfant, qui n'est pas fou, qui ne le demande pas et qui est conscient qu'il a fait du mal, et qui est prêt à en faire encore ? Je ne crois pas.

Dorham a dit…

"Mais la foi, qui est un don, est-elle admirable ?"

Non. La foi doit être humble, s'en féliciter, s'en enorgueillir, c'est déjà la prendre à rebours.

En fait, le pardon que j'aimerais total n'est pas celui de l'homme, mais celui de Dieu. Je suis comme Papini, j'aime à penser que Dieu n'oubliera absolument personne et que l'enfer...sera vide.