mercredi 7 mai 2008

On-dits


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Il dit qu’à 17h30, le supermarché sort ses poubelles et qu’elles sont toujours copieusement garnies. Pleines de choses juste périmées du jour. Il dit que ça ne rend pas malade, qu’on peut consommer les aliments trois ou quatre jours après leur date de péremption. Il dit que les boueux ne passent qu’à 19h00 et que le patron du super a convenu d’un deal avec les pilleurs de containers. Il sort les poubelles un peu avant l’heure du ramassage des déchets et en échange, ils ne laissent pas traîner de la merde plastique ou de la nourriture répandue sur le trottoir. Comme ça tout le monde est content. Ceux qui viennent chercher de la bouffe, les riverains qui se plaignent pas et le boss qui n’a rien à perdre et qui peut donc tout y gagner.

Il dit que tous les patrons de super ne sont pas aussi philanthropes que çui-là. Certains employés reçoivent l’ordre de bousiller la nourriture à jeter. Ils percent les opercules, éventrent les sachets, les enveloppes cello-fanées, déchirent les emballages, empalent les briques de lait et les bouteilles de jus de fruits et comme si tout cela n’était pas suffisant, ils aspergent l’intérieur du container de produit javellisé pour les rendre impropres à l’ingestion. Il dit que le monde dans lequel on vit est taré quand même les ordures deviennent prohibées, quand même les ordures deviennent propriété privée. Il demande, ça fait du mal à qui qu’on se serve là, qu’est-ce que ça peut leur faire et pourquoi ils font ça ? Et il ne se demande pas comment font les types pour se regarder le matin dans la glace parce qu’il a d’autres préoccupations et parce que lui-même, il a du mal à soutenir son propre reflet ; parce la honte est cuisante comme une gifle.

Il dit des chiffres, qui s’ajoutent les uns aux autres. Loyer, fringues, salaires de rien. Ça fait comme un cliquetis de serrure déglinguée, comme un tiroir caisse qui glisse sur de petits rails rouillés, recouverts de boyaux de souris. Surtout, le résultat est toujours le même au pays du zéro babylonien. Zéro. Moins zéro. Que dalle. Peau d’bite. Rien de rien. Le néant de quoi que ce soit. Chou blanc. Nada. Le vide. Le désert. Le trou noir. Pshiiitt ! Tout s’envole sans même un soupir. Et s’éparpille. Et rien, nada, peau d’zob, dalle que…

Moi, je dis aussi, qu’est-ce que ça peut bien leur foutre que quelqu’un fouille leurs ordures ? Elle répond que peut-être s’ils s’empoisonnent avec de la bouffe avariée, les supers sont pénalement responsables. Mon cul, je me dis. Ça tiendrait pas un clou devant un tribunal, une plainte du genre : j’ai fouillé dans les poubelles du super-truc et j’ai mal digéré ! La société protègerait les pauvres de l’intoxication alimentaire mais pas de la faim ? En y réfléchissant, c’est possible ! C’est quand qu’on pourra porter plainte contre ces guignols du gouvernement qui joue avec nos vies comme un type qui joue aux échecs en ne connaissant que les règles du jeu de dames ?

Fin du débat, le patron du super à javel grogne sur le trottoir. Il dit que si les pilleurs foutent le bordel et laissent traîner des ordures, c’est pour sa pomme. Ça peut lui faire dans les 450 euros d’amende. Du coup, on se dit qu’à peu de frais, avec ses restes, le premier boss qui a fait un bon deal avec les crève-la-faim s’est exonéré du risque d’une telle mésaventure. C’est l’humanitaire ça…tu donnes que ce qui ne te coûte rien et surtout, tu fais ton possible pour que la misère ne soit pas trop salissante.

Je me dis, c’est la real politik qui contamine tout. L’humanitaire, c’est pas de l’humanisme, sinon, ça s’appellerait précisément de l’humanisme, ou du partage, ou du désintéressement ; ou de l’Amour.

Un colporteur à frange de la pensée présidentielle est assis confortablement à une table cathodique matinale. Elle dit que la conjoncture est mauvaise. Elle pleure le défunt cours du pétrole, le rassasié cours du blé. Mais elle parle également de cette volonté guignolesque qui ne faiblit pas, sereinement, elle déroule point par point sa leçon, elle ressemble à une petite lycéenne dans ses petits souliers à un oral blanc. Bien sur, elle parle pouvoir d’achat.

Le pouvoir d’achat… Dimanche, je suis passé devant le Bois de Boulogne. Les gens se précipitaient vers les entrées de la foire du trône. Pas moyen d’avancer en bagnole. Les gens cherchaient des places où se garer pour aller balancer leur vie dans le néant-trou-à-chiottes de la sensation pure. J’ai senti des frissons prendre possession de moi. Cette volonté nihiliste qui pousse les gens vers l’entrée des parcs d’attraction me fiche la trouille. Une trouille bleue, et une déprime noire. J’ai dit à mon père : « tous ces gens qui pleurnichent pour du pouvoir d’achat, ils courent pour aller le dépenser ici, pour se nier eux-mêmes, et c’est pour plus de tours de manège qu’ils ont élu ce pitre ». Il m’a dit que j’étais un chieur intransigeant. Peut-être bien. Mais en moi, je me suis dit : « serait peut-être temps que tous ces nazes expient »

Mais là, je me dis que le pouvoir d’achat, c’est presque une chimère. Les pilleurs de poubelles des supers sont bien au-delà de ça. Le pouvoir d’achat, c’est un indice demeuré pour ne pas dire la vérité : le galop sans fin de la misère. La misère, ou l’art de la survie. Le carreau, nada, chou blanc, les poubelles pleines de javel dans lesquelles tu fouilles…sans même être un cloche, tu vois.

Tiens. Une usine de plus a fermé ses portes dans les Ardennes. Les ouvriers ont foutu le feu à leur baraque. Ils ont la rage. Trois-quart des ouvriers ont voté pour S. et sans se cacher. Il est venu les voir quand il battait la campagne. Pour leur faire le coup de la croissance avec les dents, sans orthodontie. Aujourd’hui, un ouvrier syndiqué dit que si tu poses la question, plus personne ne lui a filé un bulletin de vote. Ils nient tous comme on pourrait nier un crime honteux. Et je me dis que c’est partout pareil. Y a pas un an, quand on mettait les gens en garde, ils nous envoyaient paître en nous traitant de gauchistes sectaires, de frileux, d’intellos à la con, de staliniens sur le retour. Oui, peut-être que le temps de l’expiation est venu. Peut-être pas tout compte fait. Les gars des Ardennes sont rien que des pauvres ouvriers qui se sont fait racketter par un escroc. Mais en sous bassement, je constate que la colère a quand même fait son lit.

La frange gouvernementale n'a pas fini, elle me tire de là où je me suis paisiblement réfugié. répète le même refrain sans imagination avec un ton de rossignol enrhumé. Elle dit : « d’ailleurs, on commence déjà à ressentir quelques effets des réformes, je pourrais citer plein d’exemples ».