vendredi 23 mai 2008

Pas de compte debout (3) - Remettre le couvert



Souvent, je me demande ce que sera sa réaction. Hystérique ou fataliste ? Elle, elle dit : « tu ne vas pas mourir ».

Alors, je réponds : « bien sur que si, et tu le sais très bien ». Souvent j’insiste, pour qu’elle intègre bien l’inéluctabilité de la chose. Mais elle est douée elle aussi, mais pour l’inflexibilité.

Elle affirme souvent d’un ton calme : « évidemment que tu vas mourir un jour, on meurt tous. Mais peut-être que tu me survivras, va savoir ». Qu’est-ce que vous voulez répondre à un truc pareil ? A la Mort, Susie oppose l’arbitraire et la raison, ses deux amis salauds, les alternant comme bon lui semble !

Rien qu’une fois, la conversation est allée plus loin. Nue comme un ver, précautionneusement étendue sur moi, pour respecter la fragilité de mon corps, nos deux sexes moites et repus en contact l’un avec l’autre, les jambes enlacées, étendues elles aussi, en travers du lit, elle a chuchoté dans mon oreille : « je m’allongerai à coté de toi et j’attendrai que ça passe. Tout passe, même la mort ».

Mais on n’en est pas encore là. Pour le moment, je suis encore doué. Mais y a un truc tout de même…

Le truc, c’est de ne pas se presser, franchir les étapes, les unes après les autres, sans tenter de sauter une marche ; sans quoi, tout l’édifice s’écroule. Le truc, c’est de commencer par la paralysie. Oui, imaginer la paralysie. Imaginer ce qu’il en est lorsque l’on est emprisonné dans son propre corps. L’esprit veut vous faire bouger mais rien à faire, les membres sont engourdis, puis trop lourds, puis incapables de se mouvoir, enfin, totalement inexistants. Seul l’esprit reste, et les sensations, le toucher en moins, cela va de soi.

Ensuite, une fois que l’on s’est totalement convaincu de l’impuissance de son propre corps, on peut ajouter les sens, enfin, les soustraire, par petites touches personnelles. Le mieux pour jeter les sens aux orties, c’est d’entrer en soi-même. Introspection, repli sur soi, appelez ça comme vous voulez, le résultat est le même…mais l’apitoiement est un bon chemin, un chemin facile.

La dernière étape est sans aucun doute la plus difficile. Se faire taire soi-même. Le meilleur moyen que j’ai trouvé à ce jour, c’est de focaliser l’ensemble de mon esprit sur une idée simple, puis sur une image simple, un point par exemple, dans une immensité ténébreuse. Il arrive toujours un moment où tout disparaît. En apparence tout du moins.

Il est préférable de ne pas sombrer tout à fait dans le sommeil après une expérience pareille parce qu’il risque d’être agité ; et vous vous réveillez en sueur, terrifié, comme un enfant qui prend pour la première fois conscience de sa solitude et de la réalité de l’absence de lumière.

Je suis doué mais seulement parce que je me suis bien entraîné.

A quoi ça rime ? Je n’en sais foutre rien…
Je suis encore doué, ce matin. Plus pour longtemps.
Une voix résonne au dessus de mon corps.

« Kenny, dit-elle, ouvre les yeux ! ».

Cela sonne comme une menace, comme une cloche à rameuter les morts de faim. J’obéis. J’ouvre les yeux. Une Susie floutée flotte au dessus de moi, légèrement grossie, comme lorsqu’on approche trop près son visage d’une caméra. Elle tient un petit instrument, flou également, aux reflets argentés. « Alors maintenant tu te lèves parce que si tu ne te lèves pas, je te plante cette fourchette dans le front »…

Ben, on va se lever alors !


Fin (enfin si c'est ce qu'on peut appeler un fin !)