
Souvent, je me demande ce que sera sa réaction. Hystérique ou fataliste ? Elle, elle dit : « tu ne vas pas mourir ».
Alors, je réponds : « bien sur que si, et tu le sais très bien ». Souvent j’insiste, pour qu’elle intègre bien l’inéluctabilité de la chose. Mais elle est douée elle aussi, mais pour l’inflexibilité.
Elle affirme souvent d’un ton calme : « évidemment que tu vas mourir un jour, on meurt tous. Mais peut-être que tu me survivras, va savoir ». Qu’est-ce que vous voulez répondre à un truc pareil ? A la Mort, Susie oppose l’arbitraire et la raison, ses deux amis salauds, les alternant comme bon lui semble !
Rien qu’une fois, la conversation est allée plus loin. Nue comme un ver, précautionneusement étendue sur moi, pour respecter la fragilité de mon corps, nos deux sexes moites et repus en contact l’un avec l’autre, les jambes enlacées, étendues elles aussi, en travers du lit, elle a chuchoté dans mon oreille : « je m’allongerai à coté de toi et j’attendrai que ça passe. Tout passe, même la mort ».
Mais on n’en est pas encore là. Pour le moment, je suis encore doué. Mais y a un truc tout de même…
Le truc, c’est de ne pas se presser, franchir les étapes, les unes après les autres, sans tenter de sauter une marche ; sans quoi, tout l’édifice s’écroule. Le truc, c’est de commencer par la paralysie. Oui, imaginer la paralysie. Imaginer ce qu’il en est lorsque l’on est emprisonné dans son propre corps. L’esprit veut vous faire bouger mais rien à faire, les membres sont engourdis, puis trop lourds, puis incapables de se mouvoir, enfin, totalement inexistants. Seul l’esprit reste, et les sensations, le toucher en moins, cela va de soi.
Ensuite, une fois que l’on s’est totalement convaincu de l’impuissance de son propre corps, on peut ajouter les sens, enfin, les soustraire, par petites touches personnelles. Le mieux pour jeter les sens aux orties, c’est d’entrer en soi-même. Introspection, repli sur soi, appelez ça comme vous voulez, le résultat est le même…mais l’apitoiement est un bon chemin, un chemin facile.
La dernière étape est sans aucun doute la plus difficile. Se faire taire soi-même. Le meilleur moyen que j’ai trouvé à ce jour, c’est de focaliser l’ensemble de mon esprit sur une idée simple, puis sur une image simple, un point par exemple, dans une immensité ténébreuse. Il arrive toujours un moment où tout disparaît. En apparence tout du moins.
Il est préférable de ne pas sombrer tout à fait dans le sommeil après une expérience pareille parce qu’il risque d’être agité ; et vous vous réveillez en sueur, terrifié, comme un enfant qui prend pour la première fois conscience de sa solitude et de la réalité de l’absence de lumière.
Je suis doué mais seulement parce que je me suis bien entraîné.
A quoi ça rime ? Je n’en sais foutre rien…
Je suis encore doué, ce matin. Plus pour longtemps.
Une voix résonne au dessus de mon corps.
« Kenny, dit-elle, ouvre les yeux ! ».
Cela sonne comme une menace, comme une cloche à rameuter les morts de faim. J’obéis. J’ouvre les yeux. Une Susie floutée flotte au dessus de moi, légèrement grossie, comme lorsqu’on approche trop près son visage d’une caméra. Elle tient un petit instrument, flou également, aux reflets argentés. « Alors maintenant tu te lèves parce que si tu ne te lèves pas, je te plante cette fourchette dans le front »…
Ben, on va se lever alors !
Fin (enfin si c'est ce qu'on peut appeler un fin !)


6 truc(s) extra en plus:
J'ai essayé de me focaliser sur le texte, ma main crispée sur la souris, ne respirant plus, ne bougeant plus et j'ai ressenti comme une sensation d'etouffement et un début de sueurs. Véridique. Du coup je me suis planté les ongles dans la main et j'ai respiré un grand coup, faut pas déconner je suis encore au bureau :-)
Ouaouh !
J'avais dit dans le texte de faire attention... :-)
Putain, penser à endormir les sens, ça oblige à en prendre conscience et la mesure aussi !
Ca donne de la vie concrete dans les terminaisons nerveuses !
:-)))
Exactement Monsieur Poireau. On ne peut pas y échapper, hein ?
Ayé tout lu!
Bien sûr c'est Dorham le narrateur,
l'autre,
Kenny Dorham, le trompettiste,
mort en effet d'une maladie de rein.
Impressionnante, très, cette rêverie éveillé,
sur la mort, sur son inuctabilité,
un peu comme une méditation,
un exercice spirituel.
Je ne savais pas qu'il était boxeur,
ou du moins qu'il l'avait été...
C'est une partie de ton roman que tu voulais faire sur KD?
Est-ce que ça veut dire que tu l'as fini?
Hahahaha, enchanté de ton mot.
En fait, ça devait être une partie du roman achevé aux trois quart que j'ai finalement refusé d'inclure (pour des raisons d'harmonie de narration) ; Du coup, je me suis dit, ne perdons rien...
En fait, il a été brièvement boxeur amateur à l'armée...
Pour le reste, j'espère avoir fini à la fin de l'année. Ce qui est dur, c'est que c'est également un polar, il faut donc vachement travailler l'intrigue et ça, c'est compliqué pour un bavard comme moi.
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