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Ils ont abandonné le corps d’Eric dans une chambre grande comme un cagibis ; un cagibis sans fenêtres avec un retour de loupiote faiblard. Le lit trois fois trop petit et son corps dessus, trois fois trop grand, agité de spasmes bizarres. Son corps tout entier était comme une vapeur géante de chloroforme.
Dans le couloir, c’était un peu le chambard ; toute la misère du monde vue de Berlin circulait devant l’entrée de cette remise à mec mort et se tordait le cou en passant, comme si ce corps de nègre plein de tics nerveux et inconscients était une incongruité comme on n’en voyait pas souvent. Un truc à voir absolument, qui vous dépaysait le boche, comme étendu sur les brochures pour touristes.
Et moi, je m’en foutais, c’était le cadet de mes soucis. J’ai vu des tas de toubibs allemands avant de trouver le bon. Une sorte d’énormité de la nature blonde qui maniait l’anglais avec un accent fait pour lapider avec des mots. Je n’ai pas compris un quart de ce qu’il m’a raconté et je suis presque sûr, encore aujourd’hui, qu’il l’a dit dans une syntaxe et une conjugaison parfaite. Juste, mon oreille n’était pas faite pour ça !
« Qu’est-ce qu’il a dit ? », m’a demandé Miss Ann. J’ai répondu en haussant les épaules. Comment savoir ? « Tu lui as expliqué pour le diabète ? ». J’avais oublié ça, alors j’y suis retourné, le petit porteur de valises en face du géant teuton en blouse bleue. Lentement, j’ai montré Eric du doigt qui reposait sur son lit et j’ai expliqué le diabète. En essayant de mimer. Comment tu peux exprimer un truc pareil avec les mains ? C’était peine perdue.
Avec son couteau qui lui servait de langue, le toubib blond m’a dit : « je parle anglais, vous savez ». Putain, alors je lui ai dit pour le diabète avec mon accent de Brooklyn ; j’en avais pas d’autre en magasin ! Il n’a rien dit, pas un putain de mot. Il m’a regardé lentement des pieds à la tête, me détaillant comme un grossiste consciencieux. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris au juste, de dire un truc pareil, c’est sorti tout seul, je lui ai dit : « il faut que vous fassiez quelque chose, cet homme est un génie ». Et ça changeait quoi ? Son regard torve s’est posé sur moi et ça aurait pu signifier deux milliards de trucs. « Ce type, un génie ? Vous plaisantez ?, Wolfgang Amadeus Mozart était un génie…mais ce nègre là » ; ou « quand le Titanic a percuté un iceberg en plein Atlantique Nord, vous croyez que les officiers chargés de l’évacuation ont privilégié les femmes et les génies d’abord ? » ; ou « Monsieur, nous sommes un établissement réputé. Nous soignons tous les patients, indépendamment de ce qu’ils sont, génies ou pas, hommes, femmes, enfants, petits, gros…». Noirs ?
Au lieu de formuler, Fritz a fait demi-tour et est allé causer à un autre type, brun, moustachu, de taille moyenne et en tenue civile. Le genre de type qui fait « hum, hum » à chaque fois que vous lui dites quelque chose. Leur entretien a duré, je ne sais pas, deux minutes et puis, ils ont disparu. Deux minutes pour synchroniser leurs montres et régler le sort d’Eric. J’étais seul dans le couloir, les lumières tourbillonnaient au-dessus de mon être, comme une nuée d’ectoplasmes malveillants. Eric était allongé sur un lit plus petit que son corps et il respirait encore ; il attendait que l’on s’occupe de lui.
Et puis rien. Un mec est venu nous dire que tout était Unther Kon-trol !!!, et nous a demandé de dégager le couloir. Et d’autres choses que j’ai pas comprises.
Miss Ann m’a remis une mallette pleine de seringues et d’insuline et elle m’a supplié de retrouver cette petite enflure démesurée en blouse bleue. De faire quelque chose, bon sang. J’ai obéi, je l’ai retrouvé, et rien. Il a dit qu’il ne pouvait pas accepter de médications externes à l’hôpital. Et je me suis dit que ça tenait le coup comme argument. Et il a ajouté qu’il s’occupait de tout.
Dans la cafeteria, on a attendu. On n’était pas de la famille, on n’avait rien à faire dans les couloirs à attendre. Ils nous faisaient une faveur rien qu’en nous parlant trois secondes et demi. Eric était leur patient, leur chose. Il était à Eux. Et nous n’avions rien à dire.
On a bu du café lavasse. Miss Ann a dit que le café en Suède et en Autriche était autrement plus subtil et je ne sais plus quoi d’autre, et j’ai tenté de m’intéresser. Eric était dans je ne sais quel pays de vapes et elle me parlait de café et d’Elisabeth d’Autriche.
Et puis voilà, quoi d’autre ? Eric est mort. Et on ne nous a rien dit de ce qui l’avait dévoré, rien non plus de ce qu’ils avaient fait pour sauver le génie.
Quelques mois plus tard, Prestige a sorti un disque posthume d’Eric, intitulé Complete Recordings. Un truc soi disant "complet" de 5 titres. Dans les notes que l’on peut trouver à l’intérieur de cette galette, il y a quelques mots sur la mort berlinoise d’Eric. On y raconte que son corps inconscient a été retrouvé dans sa chambre d’hôtel. Que le diabète était la cause de tout ça et que les médecins berlinois ont mal dosé l’insuline et que ça a provoqué une sorte de choc dans tout l’organisme, le plongeant dans le coma puis dans ce qu’on sait.
Aujourd’hui, cette œuvre soi-disant complète est devenu un super coffret hors de prix avec plein d’inédits soi-disant égarés puis retrouvés. Allez comprendre !
Enfin, moi, je comprends très bien.
On a rien retrouvé du tout dans la chambre d’hôtel. Ni corps, ni rien. Eric était sur scène et c’est nous qui l’avons accompagné à l’hôpital. Et là-bas, le blond en bleu n’a rien voulu savoir. Il a tout bonnement cru que Dolphy était un camé, comme tout bon musicien de jazz qui se respecte et il a demandé à ce qu’on laisse la drogue parcourir son chemin jusqu’au matin. C’est précisément pour ça qu’il a allongé son blaze quand je lui ai montré le matos à piquouzes.
On a attendu toute la nuit dans cette cafeteria, et on l’avait mauvaise, et moi, jusqu’au matin, pendant qu’Eric se faisait bouffer par le diabète, j’ai serré dans ma main sa petite mallette de seringues et d’insuline.
Dans le couloir, c’était un peu le chambard ; toute la misère du monde vue de Berlin circulait devant l’entrée de cette remise à mec mort et se tordait le cou en passant, comme si ce corps de nègre plein de tics nerveux et inconscients était une incongruité comme on n’en voyait pas souvent. Un truc à voir absolument, qui vous dépaysait le boche, comme étendu sur les brochures pour touristes.
Et moi, je m’en foutais, c’était le cadet de mes soucis. J’ai vu des tas de toubibs allemands avant de trouver le bon. Une sorte d’énormité de la nature blonde qui maniait l’anglais avec un accent fait pour lapider avec des mots. Je n’ai pas compris un quart de ce qu’il m’a raconté et je suis presque sûr, encore aujourd’hui, qu’il l’a dit dans une syntaxe et une conjugaison parfaite. Juste, mon oreille n’était pas faite pour ça !
« Qu’est-ce qu’il a dit ? », m’a demandé Miss Ann. J’ai répondu en haussant les épaules. Comment savoir ? « Tu lui as expliqué pour le diabète ? ». J’avais oublié ça, alors j’y suis retourné, le petit porteur de valises en face du géant teuton en blouse bleue. Lentement, j’ai montré Eric du doigt qui reposait sur son lit et j’ai expliqué le diabète. En essayant de mimer. Comment tu peux exprimer un truc pareil avec les mains ? C’était peine perdue.
Avec son couteau qui lui servait de langue, le toubib blond m’a dit : « je parle anglais, vous savez ». Putain, alors je lui ai dit pour le diabète avec mon accent de Brooklyn ; j’en avais pas d’autre en magasin ! Il n’a rien dit, pas un putain de mot. Il m’a regardé lentement des pieds à la tête, me détaillant comme un grossiste consciencieux. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris au juste, de dire un truc pareil, c’est sorti tout seul, je lui ai dit : « il faut que vous fassiez quelque chose, cet homme est un génie ». Et ça changeait quoi ? Son regard torve s’est posé sur moi et ça aurait pu signifier deux milliards de trucs. « Ce type, un génie ? Vous plaisantez ?, Wolfgang Amadeus Mozart était un génie…mais ce nègre là » ; ou « quand le Titanic a percuté un iceberg en plein Atlantique Nord, vous croyez que les officiers chargés de l’évacuation ont privilégié les femmes et les génies d’abord ? » ; ou « Monsieur, nous sommes un établissement réputé. Nous soignons tous les patients, indépendamment de ce qu’ils sont, génies ou pas, hommes, femmes, enfants, petits, gros…». Noirs ?
Au lieu de formuler, Fritz a fait demi-tour et est allé causer à un autre type, brun, moustachu, de taille moyenne et en tenue civile. Le genre de type qui fait « hum, hum » à chaque fois que vous lui dites quelque chose. Leur entretien a duré, je ne sais pas, deux minutes et puis, ils ont disparu. Deux minutes pour synchroniser leurs montres et régler le sort d’Eric. J’étais seul dans le couloir, les lumières tourbillonnaient au-dessus de mon être, comme une nuée d’ectoplasmes malveillants. Eric était allongé sur un lit plus petit que son corps et il respirait encore ; il attendait que l’on s’occupe de lui.
Et puis rien. Un mec est venu nous dire que tout était Unther Kon-trol !!!, et nous a demandé de dégager le couloir. Et d’autres choses que j’ai pas comprises.
Miss Ann m’a remis une mallette pleine de seringues et d’insuline et elle m’a supplié de retrouver cette petite enflure démesurée en blouse bleue. De faire quelque chose, bon sang. J’ai obéi, je l’ai retrouvé, et rien. Il a dit qu’il ne pouvait pas accepter de médications externes à l’hôpital. Et je me suis dit que ça tenait le coup comme argument. Et il a ajouté qu’il s’occupait de tout.
Dans la cafeteria, on a attendu. On n’était pas de la famille, on n’avait rien à faire dans les couloirs à attendre. Ils nous faisaient une faveur rien qu’en nous parlant trois secondes et demi. Eric était leur patient, leur chose. Il était à Eux. Et nous n’avions rien à dire.
On a bu du café lavasse. Miss Ann a dit que le café en Suède et en Autriche était autrement plus subtil et je ne sais plus quoi d’autre, et j’ai tenté de m’intéresser. Eric était dans je ne sais quel pays de vapes et elle me parlait de café et d’Elisabeth d’Autriche.
Et puis voilà, quoi d’autre ? Eric est mort. Et on ne nous a rien dit de ce qui l’avait dévoré, rien non plus de ce qu’ils avaient fait pour sauver le génie.
Quelques mois plus tard, Prestige a sorti un disque posthume d’Eric, intitulé Complete Recordings. Un truc soi disant "complet" de 5 titres. Dans les notes que l’on peut trouver à l’intérieur de cette galette, il y a quelques mots sur la mort berlinoise d’Eric. On y raconte que son corps inconscient a été retrouvé dans sa chambre d’hôtel. Que le diabète était la cause de tout ça et que les médecins berlinois ont mal dosé l’insuline et que ça a provoqué une sorte de choc dans tout l’organisme, le plongeant dans le coma puis dans ce qu’on sait.
Aujourd’hui, cette œuvre soi-disant complète est devenu un super coffret hors de prix avec plein d’inédits soi-disant égarés puis retrouvés. Allez comprendre !
Enfin, moi, je comprends très bien.
On a rien retrouvé du tout dans la chambre d’hôtel. Ni corps, ni rien. Eric était sur scène et c’est nous qui l’avons accompagné à l’hôpital. Et là-bas, le blond en bleu n’a rien voulu savoir. Il a tout bonnement cru que Dolphy était un camé, comme tout bon musicien de jazz qui se respecte et il a demandé à ce qu’on laisse la drogue parcourir son chemin jusqu’au matin. C’est précisément pour ça qu’il a allongé son blaze quand je lui ai montré le matos à piquouzes.
On a attendu toute la nuit dans cette cafeteria, et on l’avait mauvaise, et moi, jusqu’au matin, pendant qu’Eric se faisait bouffer par le diabète, j’ai serré dans ma main sa petite mallette de seringues et d’insuline.