lundi 12 mai 2008

Berlin excipit

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Essayez de parler à un putain de mur.

Tout le monde voit ces grands cercles noirs qui entourent ses yeux. Durant tout le trajet d’hier qui nous a menés jusque Berlin, il est resté recroquevillé à l’arrière de la voiture, à grelotter comme un mioche. Arrivé à l’hôtel, il s’est appuyé sur l’épaule de sa fiancée et il s’est laissé traîner jusqu’à un fauteuil dans le hall. Le monter à la chambre a été une épreuve digne d’un Annapurna sans mousqueton, avec des escaliers, et il disait : « c’est rien qu’un coup de fatigue ». Moi j’ai répondu : « mais on a tous des coups de fatigue, Eric, et parfois ils durent toute l’éternité ». Autant parler à un chien sourd. Il vous regarde et sourit, avec ses yeux tout cerclés de noirs. Et il acquiesce mais ne consent à rien !

Dans la chambre, tandis qu’on regardait un peu la télé allemande sans rien comprendre à cette foutue langue pleine de cailloux et de houblon, il a continué sa suée, en claquant des dents, et dans son sommeil, il a parlé de forêt et de petits types véhéments qui le pourchassaient.

Dans la soirée ça a été mieux, mais relativement mieux seulement. Il n’a rien mangé, rien bu. Seulement prononcé quelques paroles pour jouer au mec vivant. Pour donner le change. « On joue demain », il a dit. On joue demain, cette connerie de dernier acte, tu veux dire. « Mais si, mais si, ça va bien, on joue demain, on est là pour ça ».

Je ne sais pas ce qu’il a, je le regarde et je me demande, je me questionne, je m’investis. Il y a quelques mois, en tournée européenne avec Ming, il allait tout à fait bien. Ming faisait le pitre sur scène, demandant aux blancs qu’ils trouvent un moyen de caler sa contrebasse sur le parquet (pour qu’ils le servent un peu, comme ses ancêtres les avaient servis pendant des siècles d’histoire, et tu pouvais lire l’orgasme sur ses lèvres humides, tandis qu’il contemplait le grand blond à 4 pattes qui essayait de fixer un morceau de bois là où la baïonnette de son instrument martyrisait le bois). Eric déclinait son talent, en ne souriant que rarement. Ming, il en avait rien à foutre, il l’aimait, assurément, tout le monde vénérait ce con, mais il restait quand même à l’abri de lui-même, et seul son regard portait loin ; il était…méditatif, et tout le monde se prenait son mantra en pleine face, et les dents du public volaient au-dessus des têtes.

Jusqu’au lendemain, ça a tenu comme ça a tenu ; c’est à dire, à trois fois rien.

Pendant tout ce temps, j’ai eu le temps de distinguer ce qui se profilait vaguement au dessus de lui, je ne sais pas, une ombre peut-être, enfin, un machin ténébreux qui se tenait derrière lui et qui petit à petit l’enveloppait ; voilà, vous allez vous dire que je suis une sorte de mystique cinglé. Et vous aurez raison sans doute. Si vous aviez seulement entendu ce que ce mec a fait en Norvège quelque temps auparavant. Un miracle. Ce mec, c’est l’histoire en marche, avec des angelots et des engelures, des enflots et des enflures, tenez, prenez Rodin, enfin, pas Rodin, mais son penseur, filez-lui un saxophone et grimez-le en noir, c’est Eric, Eric, le penseur avec un alto, une flûte et une clarinette basse !

Ça a tenu comme un saucisson en train de sécher à l’abri du soleil, dans une remise, suspendu à une ficelle de rien.

Avant de jouer, j’ai bien vu qu’il ne pourrait pas. Pour la millième fois, je lui ai dit : « on va prévenir le patron de la salle et on va annuler, on va aller voir un médecin et tu joueras une autre fois ; et personne ne t’en voudra. Ces blancs croient que tu es le fils réincarné de Dieu Le Père, ils reviendront ». Mais il a juste fermé ses grosses auréoles noires et gonflées, et ça voulait dire non. Ça voulait dire : « dans quelle langue il faut que je te le dise ? t’es attardé. On joue ce soir, on joue, ce soir et pas demain, blancs amourachés ou pas ».

Alors, il s’est dirigé vers la scène et s’est laissé porter par les applaudissements qui saluaient sa présence. Une lumière crue baignant la scène le rendait encore plus triste et évasif.

Quand le morceau a commencé, il a tourné la tête à gauche, comme s’il réprimait une nausée, s’écartant légèrement du bec, puis il a soufflé dans son alto. Et le son m’a paru lointain, inhabituel, voilé. Comme une sorte de cri d’animal blessé, le cri d’un zébu à moitié grignoté qui souffle, le bide à moitié ouvert, son sang se répandant dans une vieille mare boueuse et le soleil brûlant sa peau et ses plaies. Des notes comme séparées les unes des autres, sans direction, sans unité, comme un mec qui, dans une pièce qu’il ne connaît pas, cherche l’interrupteur dans la nuit la plus noire.

Puis, il s’est arrêté. Son alto est lentement descendu le long de son corps.

Alors qu’il sombrait dans l’inconscience, nous l’avons emmené à l’hôpital de Berlin.

13 truc(s) extra en plus:

Didier Goux a dit…

Superbe ! Et poignant. Je pense à Dolphy chaque fois que j'écoute (moins en ce moment, beaucoup à une époque) le triple album (double seulement, en CD) de Mingus enregistré à Paris, salle Pleyel, quelques mois plus tôt, avec Dolphy précisément.

Zoridae a dit…

Dire qu'au début j'avais du mal avec tes billets sur le jazz... Là, j'en redemande !

Dorham a dit…

Merci Didier,
comme vous, j'aime beaucoup ce que Dolphy a fait avec le sextet de Mingus. Assemblage de musiciens très différents, tous exprimant leur personnalité sans limites. Comme nombre de grand jazzmen, la fin de vie de cet homme me touche.

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Z,

merci. Peut-être que les premiersd articles dur le jazz dans ce blog était théorique. Ici et avec Billie, j'ai essayé de raconter une histoire.

Content qu'elle te plaise. Il n'y aura que deux épisodes (j'ai coupé pour ne pas faire trop long) :)

roudodoudourou a dit…

Très beau...
Tu fais de Dolphy une sorte de saint,
une sorte de martyr du jazz.
Dolphy était une sorte de continuateur de Charlie parker,
un drôe d'oiseaux lui aussi,
capable de fulgurante et époustouflantes envolées lyriques.
Ce qui est intriguant,
c'est cette présence du narrateur...
qui est-ce?
Le saura-t-on ensuite?
j'attends la suite.

Dorham a dit…

Merci.

Je vois un peu Dolphy comme ça. Pas un saint, mais un type très intègre en tous cas. Tu sais peut-être que pour jouer avec Coltrane, alors que la maison de disques de celui-ci, Impulse ne voulait pas payer un centime pour lui, il payait lui-même ses billets d'avion, ses défraiements, etc...

La suite viendra mais il me faut un peu de temps pour quelques recherches et recoupements d'info.

Le narrateur ?
Une figure floue pour l'imaginaire de chacun...

balmeyer a dit…

Tiens, tu avais quelque part, quand je disais d'un blog bien qu'on "aurait dit du Dorham" : je ne suis pas une franchise !

Ben pour le reprendre le slogan d'une franchise, Dorham, c'est tout ce que j'aime. I'm lovin' it. Lol.

Nan, sérieux, c'est tellement dur d'écrire sur le jazz, de capter son mélange de spiritualité et de force... toi tu arrives, comme un type qui souffle tranquillement dans un sax barython... avec aisance... je te hais, je t'aime, trois cinquante traviatas pour toi ce soir, plus les doublures en cadeau.

Dorham a dit…

Aaaaaahhhhh, les doublures, Bal, tu me ravis, on peut leur faire miroiter une promotion et passer la nuit avec.

Un délice...

Merci.

balmeyer a dit…

L'étape suivante sera les ballerines. Mais il faut vraiment que tu y mettes toutes tes tripes...

Dorham a dit…

Sont pas un peu trop maigres les ballerines ???

balmeyer a dit…

C'est comme les cuisses de grenouille. Au début, tu dis : ça nourrit pas son homme. Après, te voilà civilisé.

Dorham a dit…

C'est comme les cuisses de grenouille. Donc, une fois sur la table de dissection, si je fais passer de l'électricité, ça gigote encore ?

balmeyer a dit…

Je mettrai mon blouson sur la tête pour assister à ton procès.

Dorham a dit…

J'enverrai pour te photographier le même paparazzi qui harcèle Daniel Ducruet...