samedi 31 mai 2008

L'Heautontimoroumenos


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Le temps n’est pas vraiment radieux. Le vieil homme ne parvient pas tout à fait à se déterminer sur la question. Le soleil perce de temps à autre son plancher de nuages mais son humeur maussade n’aide en rien et le monde lui semble uniformément gris, comprimé, comme allongé sous la charpente d’une minuscule mansarde vaporeuse.

Le chien n’a pas l’air préoccupé par le temps, il gambade et secoue sa lourde carcasse, en éjectant de longues gerbes de salive, puissantes et fournies, qui s’écrasent sur un tapis d’herbe mal tondue. Il veut courir, se dépenser, se tuer à la course peut-être et sentir son cœur exploser comme une liberté devenue folle, et le vieil homme le regarde faire avec tendresse.

Le temps est laid et plein de promesses non tenues. Parfois le soleil éclate entre les barreaux nuageux de sa prison et vous chauffe la peau, mais presque aussitôt, il se retire et ce froid qui est à l’intérieur de l’air reprend possession de vos os. Le vieil homme n’a pas vraiment envie de sortir de chez lui, même s’il se sent coupable vis à vis de son chien. La solitude est comme un homme au tempérament exclusif. Elle le monopolise, le dérobe aux yeux du monde, le convertit à ses seules cajoleries. Elle pleurniche, exerce un chantage de tous les instants et bientôt le vieil homme cède. Par faiblesse, par paresse et bien entendu, par pitié pour lui-même.

Le bureau du vieil homme est envahi par la poussière. Les pans de bibliothèque qui l’encerclent sont engorgés d’œuvres ignorées qui ne méritent pas, selon lui, d’être davantage lues. Seules quelques unes sont encore feuilletées, dépouillées pour ainsi dire, inlassablement. En les relisant jusqu’à l’excès, il les époussette, les nettoie de la pollution médiocre du monde. Ces œuvres bénies ne rejettent aucune poussière, mise à part celle qui provient de l’indifférence qu’il éprouve pour les autres. Sans doute m’arrêterait-il à cet instant. « Quelle expression idiote vous utilisez là ! Peut-on réellement éprouver quelque indifférence que ce soit ? L’indifférence n’est-elle pas inconscience, inexpressivité par essence ? Il aurait sans doute raison, comme toujours.

La maison du vieil homme se trouve loin de la route et à l’écart de la ville. La nuit, on entend la résonance de ses pensées, ou ses grognements, alors qu’il noircit du papier ou qu’il s’apprête à se coucher, percutant meubles et bibelots.

Il n’y a qu’une âme qui vive. Rien d’autre. Pas d’enfants qui braillent. Pas d’hommes ou de femmes dont il vous faut supporter l’existence bruyante et démonstrative, dont il vous faut subir les pensées idiotes et l’inconséquence. Pas d’Autre ! Le vieil homme prend le monde au sérieux, lui. Les autres le considèrent comme une chose que l’on peut brader sans remords. Tout est important et les mots le sont par dessus tout.

Nonchalamment, légèrement gêné aux entournures par la veste en velours mal ajustée que son épouse lui a achetée l’hiver denier, il passe un doigt sur son vieux bureau pour éprouver sa longue existence. Seul l’ordinateur qui vrombit comme une âme furieuse joue le rôle de témoin contemporain. L’époque n’est plus ce qu’elle était mais il en apprécie les moyens de communication. Grâce à eux, les minoritaires de la pensée martyre peuvent enfin communier. Mais ne lui dites pas qu’il faut vivre avec son temps, il vous répondra qu’à la naissance, il était déjà mort avec les autres.

Dans son petit village pas trop éloigné d’une plage grise et morne, dans sa maison de vieilles pierres, son spectre décalé lui semble croupir dans un coin de la pièce. Qu’a-t-il manqué ? Que n’a-t-il pas compris ? Entendu ? Pourquoi le monde lui semble si sale, si fortuit, si dégoulinant ? Est-ce parce qu’Il va trop vite pour lui ? A un train prodigieux, vertigineux ? Ou est-ce parce qu’Il va au contraire trop vite pour tous les autres qui n’en comprennent ni les tenants ni les aboutissants, et qu’il est le seul, ou l’un des rares, à encore savoir ce qui est important et ce qui doit être sauvegardé ?

Regardant le chien par la fenêtre, il se résout à une promenade. « Mais il faudra qu’elle soit courte », se promet-il. Empoignant d’un geste étonnamment vif la laisse et une sorte de bout de bois, qu’il utilise pour jouer avec son chien, il soupire et sort de la maison en fermant les yeux.

Le vent et le froid lui piquent le visage. Soulagé, il constate qu’à l’intérieur du Monde, il y a encore des mondes protégés de la laideur et de la déliquescence. « Mais ces quelques mondes là, pense-t-il, ne me survivront sans doute pas très longtemps ». Le chien dans sa joie est déjà loin sur le petit chemin de terre qui mène à la plage. Plantant ses gros doigts dans sa bouche, le vieil homme émet alors un long sifflement qui déchire le silence de Sa campagne. Le chien revient vers lui en trottinant, un semblant de sourire satisfait allongé en travers de la gueule.