
Dorham, dégoulinant d’eau puante, s’est pointé chez les dingues à 18 heures en se tapant sur les cuisses. Il a dit : « bonjour, je viens pour me faire interner ». Le type à l’accueil des urgences l’a regardé avec circonspection. « Pourquoi ça », il a demandé en s’enfonçant dans sa chaise avec une petite tête chafouine qui voulait dire : « vas-y, fais-moi marrer un petit peu ». Dorham a répondu en haussant légèrement le ton : « qu’est-ce qu’on peut bien en avoir à foutre du pourquoi et du comment ? Filez-moi un pyjama et gavez-moi de petites pilules planantes toute la journée, je ne demande rien d’autre ». Un mot emmenant l’autre plus loin que la raison ne le peut, il a fini par pousser une gueulante démesurée.
Tout le bazar, tu vois ! Empoignades. Chaises qui volent d’un bout à l’autre de la salle d’attente. Une dizaine de débiles profonds qui chient dans leur froc. Un type aux veines entaillées qui soupire dans un lit de fortune à coté de la porte d’entrée et qui grelotte au moindre courant d’air. Une jeune fille qui se met à chialer sans raison à coté du distributeur de boissons chaudes. Deux vieux qui attendent qu’on vienne leur dire pour combien de temps on pourra les soulager de leur camé de fils.
D’autres encore…trop long pour s’appesantir efficacement. Personne ne profère le moindre son… Dorham dévaste le hall d’entrée. Consciencieusement.
Nouvelles empoignades. Deux infirmiers jettent l’éponge. Quand Dorham considère que la plaisanterie a assez durée, il se laisse maîtriser. Il se laisse ligoter. Il les laisse l’emmener. Destination : nulle part ! Evidemment ! Où ça sinon ?
Avant de l’interner, ils lui font subir une petite batterie de tests. Alcool ? Trois fois rien. Came ? Que dalle. Scanner du cerveau ? Blanc comme neige. Pas de tumeur, pas de métastase. Test allergène, que dalle, du pollen, comme tout le monde et ses petites saloperies d'acariens dégoûtants et invisibles ! Dorham le forcené, emmailloté comme un nourrisson dans une couveuse.
A peine cinq heures plus tard, Dorham passe chez le psy :
- Bien, commence l’autre, on est là pour quoi en somme ?
- Merde, si je le savais, je pense que je ne serais pas là.
- Ne vous en faîtes pas, nous trouverons bien…
- Vous voulez dire vous et moi ?
- C’est tout à fait ça…
- Voilà qui réduit vos honoraires de moitié si j’ai bien compris…
Dorham… Disponible au rayon farces et attrape. La voilà la trouvaille. Tout ce qui échappe à la compréhension finit ici. Ici, tout est calfeutré. Le mal être, l’inaptitude à supporter les coups vicieux de ce monde détraqué, la pression sociale, les suicidés qui appellent à l’aide, les camés de bonne famille, les pervers en tous genres, graves, profonds ou légers, ceux qui cherchent à s’évader de la merde dans laquelle ils se sont fourrés, ceux qui confondent songe et réalité, ceux qui ne distinguent plus les frontières. En file indienne, pour obtenir sa ration quotidienne de psychotropes, d’anti-dépresseurs, et quoi d’autre, une heure à converser avec un type à l’air sombre qui griffonne sur un petit bloc sténo ? Tu parles, Charles. Les bons plans de Dorham : le chat, la souris, une pilule, une gorgée d’eau plate pour faire passer le tout et quelques grammes de quiétude retrouvée. Le guide du routard sans jamais toucher le sol !