lundi 21 juillet 2008

Salted Kiss (4)/Goldfinger


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Quand tu entres dans le petit hall du Sunside et que tu t’apprêtes à descendre l’escalier qui mène à l’entrée du Sunset, tu croises un type qui a l’allure d’un mauvais sosie de James Bond dans Goldfinger. Petit costume de plouc porté comme un aristocrate. Commissure gauche des lèvres qui rebique comme un col de chemise mal repassé. Il te dit, comme si lui et toi, vous étiez des confidents de longue date, unis par le sang : « Sylv te cherche ».

Allons bon, Sylv ne cherche jamais, elle sait qu’un jour, le destin vous mâche le travail. Qu’un jour, tout bonnement, elle tombera par hasard sur toi, dans cette même rue, parce que c’est ici ton gagne pain et pas ailleurs, et alors…et bien, alors, c’en sera fini de tes maxillaires, de tes genoux, de ton périnée et de ta prostate ! Elle ne bouge pas du Baiser Salé ! Pas une oreille du comptoir, sauf quand elle doit aller faire la bleue dévouée. Le Sunside est quasi mitoyen du Baiser Salé. Ce soir, tu joues avec ton groupe, ce n'est pas ton nom qui est affiché en gras sur la pancarte de l'entrée. Tu essaies de te convaincre que Sylv n'est pas férue de jazzenda, qu'elle ne viendra pas reluquer la pancarte pour voir qui compose le groupe qui anime la soirée du Sunset. Tu te dis qu'il faudra juste faire attention en sortant et filer fissa. Cette fois aussi, il te faudra un taxi, pas question de traînasser dans le quartier. Cette fois par ailleurs, si tu croises quelqu’un qui te propose une jetée au zinc du Baiser salé, il te faudra décliner poliment l’invitation. Parce que quand Sylv, te cherche, elle s’en fout que tu aies de quoi la payer ou non, elle cogne malgré tout, même si tu lui proposes des intérêts. Sylv n’est pas vraiment vénale, elle est incorruptible... A sa façon !

Revenons au Sean Connery du pauvre sans gonzesse en feuille d’or à son bras ! Raie sur le coté. Il est comme une pellicule d’époque ; vague, pleine de grains et d’éclats lumineux. Il te dit : « Sylv te cherche », mais dans le fond, il s’en fout. Elle te cherche toi, pas lui.

Ce qu’il y a de pire dans le jazz, c’est son public. De loin. Des types comme ça, y en a des pelletées. Des gusses mal fagotés qui boivent du champagne pendant que tu te dépouilles et qui font « oui, oui ! », « oui, oui ! » de la tête, qui t’approuvent pendant que tu joues, comme s’ils étaient roi et qu’ils te donnaient là l’appréciation que tu tailles la bonne haie, leur auguste assentiment.

Jouer du jazz, c’est être un citron à presser soi-même. Parfois, quand le citron est à parfaite maturité, il contient ce qu’il faut de pulpe, ce qu’il faut d’acidité, ce qu’il faut de jus, et tu répands ton génie du soir comme s’il était inépuisable. Parfois, tu n’as à portée de pression qu’un vieux citron qui commence à sécher, fripé, recroquevillé, sans pulpe, creux et plein de nervures et il te faut faire avec, avancer dans le noir sans pulpe, sans jus, sans acidité, avec trois pépins et une poignée de sable limite âcre. Chaque soir, les assentimenteurs dodelinent quoi qu’il se passe, parfois font une grimace et en sortant du club, ils te taillent des jambières pour l’hiver : « franchement, ce petit se démène, mais ça ne casse pas quatre pattes à un canard ». Un soir, alors que tu annonçais une composition du claviériste, un mec au comptoir a poussé un soupir faussement intelligent. « Non, parce que le petit M., on ne l’entend pas assez ». Ce genre de mecs, y en un par soir. Qui cherche à se distinguer ; le connaisseur parmi la foule des abrutis congénitaux.

« Sylv te cherche », qu’il te dit ! Si ce blaireau en costume d’époque te le dit, c’est qu’elle le claironne sur tous les toits. Avec sa grande gueule qui déchire le vent ! Pendant que tu joueras ce soir, les mecs se diront : « Sylv le cherche et il gratte ses cordes comme si de rien n’était ; inconscience ou courage, allez savoir ! ».

Heureusement, quand tu débarques en plein Sunset, et que tu distingues la nuque de l’affluence du soir, tu commences à te rassurer. 40 péquins sont venus avec leur bec verseur, récupérer le peu de pulpe de ton citron rachitique.

Deux bonnes heures et demi bien tassées plus tard, tu demandes ton oseille et la serveuse te dit : « dis, on avait pas dit 3 sets ? ». Tu fais un geste pour montrer la pauvreté de l’assistance. « 150 euros, 3 sets ? Vous êtes vraiment des saloperies d’esclavagistes ; si tu veux un 3e set, il faut rallonger, je bouge pas moi, tant que j’ai pas mon oseille ou une rallonge ».

Dix minutes plus tard, le patron du Sunside marchande avec toi au téléphone. Tu t’énerves. Et il te dit que t’es rien qu’un fouteur de merde de première, que des musiciens dans ton genre, Paris en dégueule 23 tous les matins (pourquoi 23 ? T'en sais rien), que ton disque vaut rien tant qu’il ne se vend pas, et tu rétorques : « il se vend ! dix exemplaires rien qu'hier » et l’autre se marre…et dit que t’es un chic type dans le fond, bien qu’un peu taré. Et il te file une rallonge. La rallonge du 3e set. La rallonge de ton taxi.

Tu presses ton citron en air vivant, rien ne sort, les mecs dodelinent en attendant de faire des incisions dans ta réputation. Tu encaisses, tu remercies tes musiciens, tu empruntes le chapeau vaguement efféminé de ton guitariste (sans le mentionner) et son léger imper de saison, et tu ne les vois même pas qui font « non, non », « non, non » de la tête. Tu te faufiles dans la nuit. Un taxi est en bas de la rue. Tu cours vers lui, en réprimant les grands gestes que tu voudrais faire pour attirer son attention, la main sur la poche de ton pantalon qui contient le fruit de ta menue pression.



[Si quelqu’un saisit le rapport entre ce texte et le morceau ci-dessous en écoute, il remporte un trophée…]


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