
source
Le jeu de dames, si on fait un sondage, vous allez me dire que c’est un jeu à la con. Un jeu pour occuper les après-midi de celles et ceux qui sucrent les fraises, et des marmots qui leur tiennent le crachoir. Vous avez tort ! Vous pensez que le jeu d’échecs, c’est autre chose. Que c’est déjà plus subtil, plus intelligent, plus mathématique, plus stratégique. N’en jetez plus, j’ai compris ! Vous dites ça parce que plein de russes y jouent ! C’est l’exotisme qui parle pour vous en quelque sorte, l'Anna Karénine qui sommeille en vous. Le jeu d’échecs, c’est une métaphore de la guerre, soit ; une métaphore seulement ! Aux Echecs, on joue à la guerre, au Jeu de Dames, on la fait !
De la même façon, aux Echecs, on ne tue jamais vraiment le roi. Ou en tout cas, on assiste jamais à son meurtre. Tout est élégamment suggéré. Il se couche symboliquement. Ou la sentence « Echec et mat » suffit à étouffer toute velléité de résistance. C’est une armistice déclamative. On peut laisser son imaginaire voyager un peu et créer mentalement la geôle qui va embastiller le monarque, les humiliations qu’on va lui faire subir, et peut-être la potence qui va lui rompre proprement la nuque. Mais en l’espèce, aux Echecs, on ne joue jamais que pour l’encercler, que pour le soumettre. Le Roi défait se couche comme une naïade un peu cochonne et le Roi d’en face fait la bringue. Il est russe, alors, il siffle une vodka qui lui calcine l’estomac et il balance son verre dans la figure de son Fou. Il grimpe sa Reine éventuellement ; tristement. Dans quelle guerre a jamais-t-on vu ça ?
S'est-on pareillement embarrassé avec un Saddam Hussein, ou un Ceausescu, ou un Mussolini ? Ou même Louis XVI ? Tu parles, Charles. Le grand Raïs, on l’a pendu comme un goret dans un cagibis puant la sueur et l’urine, et un petit malin a tout filmé grâce à la lentille surexcitée de son téléphone portable. Ceausescu, on l’a tiré comme une poule de foire. En Super 8 ! Avec sa gentille femme. Tout était maquillé, truqué, comme au cinéma ? Peut-être ! Et alors ? Le résultat final diffère-t-il ? On ne l’a pas moins exécuté. Avant ou après, quelle importance ? Le gros Mussolini a quant à lui tiré la courte paille, le gros lot de la boucherie, on est allé le chercher chez lui, on l’a fusillé avec son épouse, puis on l’a savaté jusqu’à ce qu’il en crève une deuxième fois, on a craché sur sa dépouille, on a continué de lui piétiner le crâne, et finalement, pour juguler le torrent sans fin de la haine populaire, on l’a pendu Place Loreto où l'année précédente, quinze partisans avaient été fusillés et exposés en représailles pour un attentat contre les allemands. Et puis, on à laissé pourrir son corps plusieurs jours au soleil. Et le Roi Louis de France au sang cyan et sacré ? Où vous avez vu joué ça qu’on respecte le Roi déchu ?
Aux Dames, pour remporter la victoire, il faut tuer l’adversaire jusqu'au dernier. C’est plus qu’un jeu, c’est une boucherie, un carnage. On dévore tout, sans compter, sans pitié ni rien, on traque le dernier pion jusqu’aux derniers recoins du damier. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus sur le terrain, que l’éclatante domination d’un seul, sa grandiose solitude, absolue, définitive. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul triomphant pour piétiner le champ de bataille, entièrement nappé du sang de l’autre. Un charnier sans chape de terre, giflé par le vent, et une estrade pour que le vainqueur puisse contempler le monde désert qui lui revient en offrande.
Si l’on déblaye un peu la question des quelques préjugés idiots qui scindent le monde entre ce qui est prétendument intelligent et ce qui prétendument ne l’est pas, force est de constater que le jeu de dames est davantage qu’un simple trompe l'ennui. C’est un instrument taillé pour la folie… Pour preuve, les mémées et les petiots qui y passent leurs après-midi massacrent des humanités entières en boulottant des palets bretons.
Quand l’infirmier en chef proposa à Dorham de participer au tournoi annuel de jeu de dames de l’établissement, il accepta sans hésiter une seconde. Il n’hésita pas davantage lorsque son voisin de table lâcha, hilare, l’œil gauche totalement fermé par une ecchymose géante : « tu ne battras jamais Pierrot…il est là depuis 5 ans ! En 5 ans, personne n'est parvenu à le battre ».
Dorham réprima un léger sourire et demanda à l’infirmier :
- Combien de participants ?
- Et bien… Deux ! Vous et Pierrot le Fou. C'est déjà un de plus que l'année dernière...
De la même façon, aux Echecs, on ne tue jamais vraiment le roi. Ou en tout cas, on assiste jamais à son meurtre. Tout est élégamment suggéré. Il se couche symboliquement. Ou la sentence « Echec et mat » suffit à étouffer toute velléité de résistance. C’est une armistice déclamative. On peut laisser son imaginaire voyager un peu et créer mentalement la geôle qui va embastiller le monarque, les humiliations qu’on va lui faire subir, et peut-être la potence qui va lui rompre proprement la nuque. Mais en l’espèce, aux Echecs, on ne joue jamais que pour l’encercler, que pour le soumettre. Le Roi défait se couche comme une naïade un peu cochonne et le Roi d’en face fait la bringue. Il est russe, alors, il siffle une vodka qui lui calcine l’estomac et il balance son verre dans la figure de son Fou. Il grimpe sa Reine éventuellement ; tristement. Dans quelle guerre a jamais-t-on vu ça ?
S'est-on pareillement embarrassé avec un Saddam Hussein, ou un Ceausescu, ou un Mussolini ? Ou même Louis XVI ? Tu parles, Charles. Le grand Raïs, on l’a pendu comme un goret dans un cagibis puant la sueur et l’urine, et un petit malin a tout filmé grâce à la lentille surexcitée de son téléphone portable. Ceausescu, on l’a tiré comme une poule de foire. En Super 8 ! Avec sa gentille femme. Tout était maquillé, truqué, comme au cinéma ? Peut-être ! Et alors ? Le résultat final diffère-t-il ? On ne l’a pas moins exécuté. Avant ou après, quelle importance ? Le gros Mussolini a quant à lui tiré la courte paille, le gros lot de la boucherie, on est allé le chercher chez lui, on l’a fusillé avec son épouse, puis on l’a savaté jusqu’à ce qu’il en crève une deuxième fois, on a craché sur sa dépouille, on a continué de lui piétiner le crâne, et finalement, pour juguler le torrent sans fin de la haine populaire, on l’a pendu Place Loreto où l'année précédente, quinze partisans avaient été fusillés et exposés en représailles pour un attentat contre les allemands. Et puis, on à laissé pourrir son corps plusieurs jours au soleil. Et le Roi Louis de France au sang cyan et sacré ? Où vous avez vu joué ça qu’on respecte le Roi déchu ?
Aux Dames, pour remporter la victoire, il faut tuer l’adversaire jusqu'au dernier. C’est plus qu’un jeu, c’est une boucherie, un carnage. On dévore tout, sans compter, sans pitié ni rien, on traque le dernier pion jusqu’aux derniers recoins du damier. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus sur le terrain, que l’éclatante domination d’un seul, sa grandiose solitude, absolue, définitive. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul triomphant pour piétiner le champ de bataille, entièrement nappé du sang de l’autre. Un charnier sans chape de terre, giflé par le vent, et une estrade pour que le vainqueur puisse contempler le monde désert qui lui revient en offrande.
Si l’on déblaye un peu la question des quelques préjugés idiots qui scindent le monde entre ce qui est prétendument intelligent et ce qui prétendument ne l’est pas, force est de constater que le jeu de dames est davantage qu’un simple trompe l'ennui. C’est un instrument taillé pour la folie… Pour preuve, les mémées et les petiots qui y passent leurs après-midi massacrent des humanités entières en boulottant des palets bretons.
Quand l’infirmier en chef proposa à Dorham de participer au tournoi annuel de jeu de dames de l’établissement, il accepta sans hésiter une seconde. Il n’hésita pas davantage lorsque son voisin de table lâcha, hilare, l’œil gauche totalement fermé par une ecchymose géante : « tu ne battras jamais Pierrot…il est là depuis 5 ans ! En 5 ans, personne n'est parvenu à le battre ».
Dorham réprima un léger sourire et demanda à l’infirmier :
- Combien de participants ?
- Et bien… Deux ! Vous et Pierrot le Fou. C'est déjà un de plus que l'année dernière...


20 truc(s) extra en plus:
Mouarf !! "un de plus que l'année dernière !" ...
Ca promet, les tournois de Dames à l'asile !
Je ne suis pas d'accord avec toi sur la comparaison Echecs et Dames. Je trouve les Echecs nettement plus violents, ne serait ce que quand tu vois tes pions rasés ou acculés, tes Cavaliers décapités, tes Fous internés, tes Tours abattues, ta Dame reniée, et enfin, ton Roi trébucher, d'une case à l'autre, dépouillé à l'extrème, humilié, condamné à se coucher, à plat ventre devant l'Autre, ou pire, devant un Cavalier adverse, une Tour écrasante, ou un fou ricanant, se coucher, offrir son corps en rempart dérisoire, à la Dame de l'Autre, plier et disparaitre.
Tu n'as plus qu'à ramasser tes abattis et à partir en sifflotant, non je ne suis pas atteint dans mon intégrité.
J'ai hâte de voir Dorham jouer aux Dames contre le gros violent.
(mais un peu sadique je suis)
Ton point de vue est très intéressant. Je n'avais jamais vu le jeu de dames comme ça. Avec un nom pareil, j'imagine plus une réunion tupperware qu'une boucherie (ou alors ça devrait s'appeler "les amazones" ou "les dames pendant les soldes").
Les échecs, c'est joli. Voui ça compte. Et puis c'est un monde empreint de diversité culturelle (qui s'illustre dans les différents pas). Et puis le mystère des cavaliers qui se déplacent en Y me fascine.
Tu ne me convaincras donc pas. Pourquoi pas : "les petits chevaux, ce grand jeu de stratégie" ? Ou "Docteur Maboule, les zombies attaquent" ? Tsss, tsss...
En te lisant je t'imagine écrasant un pion avec un autre en hurlant "Et tiens ! Dans ta face de pion !" hi hiiiii...
Fabuleux ! Ah, je l'aime celui là, c'est bien, tu as mis du steak dans tes cornflakes ce matin, Dorhamouné !
Je ne joue ni aux échecs ni aux dames parce que c'est trop violent à mon goût :o)
Par contre je joue aux dames chinoises.
audine,
le jeu d'Echecs est un jeu violent, mais c'est très suggéré. On y développe un art de la guerre. Mais l'art de la guerre, c'est une vue de l'esprit...quand un historien te raconte Austerlitz, on a l'impression qu'ils sont finis partager le thé...alors que quand on regarde Barry Lyndon, on voit la boucherie du machin.
Les dames, c'est la guerre, le carnage, tuer tout le monde jusqu'au dernier. C'est pire ! :)))
-----------
Marie Georges,
ne me cassez pas mon délire :))) Ah, oui, moi aussi, j'aime beaucoup le déplacement du cavalier. Sexy en diable !
Comme je l'ai dit, les Echecs, c'est la guerre des frappes chirurgicales...Les dames, c'est le charnier. Je n'ai pas dit que c'était mieux, mais que c'était bien plus inhumain... :-p
----------
Bal,
ouais ! Grrrrrrrumpf !
----------
Loïs,
Oui, tu as raison...Moi, je ne joue pas, parce que je ne supporte pas la défaite. J'ai joué au foot pendant à peu près 15-16 ans. Je suis le champion du monde toutes catégories confondues de l'explusion...pour contestations abusives, insultes à l'arbitre, jets de pierre sur l'adversaire, crachats au visage de mon propre entraineur...etc... :)))
Barry Lyndon : tu sais que c'est mon film préféré ?
moi aussi Barry Lyndon est un de mes films préférés.
Et oui, tu as raison, la scène où les deux armées s'avancent l'une contre l'autre pour se tuer en vis à vis, est d'une horreur absolue.
Pour le jeu de dames, après tout, on dit bien le Chemin des Dames ...
Balmeyer,
je ne le savais pas mais c'est un grand film, c'est certain.
--------
audine,
ah, tu vois ? ça fait froid dans le dos...
Ce n'est pas un grand film, c'est le plus grand chef-d'oeuvre de tous les temps. On est au bord de la blogowar, là...
Vas-y, balance ! Je viens d'en recenser totalement idiote...et même pas faite exprès !
Hum cette violence est fabuleuse, ça me donne envie de jouer aux dames pour me défouler !
Il y a longtemps, j'avais tellement de rage en moi que j'ai voulu faire de la boxe... Si j'avais su qu'il suffisait de sortir un jeu de Dames ça m'aurait fait beaucoup de bien !
Ah Dorham !
Rah la la, véridique mon Dieu, elle voulait faire de la boxe. J'ai dû insister comme un dingue pour qu'elle abandonne cette idée. Tu imagines, mon épouse, avec le gros nez de Mike Tyson ?
Zo,
Ouais, enfin, je ne suis pas sûr que ça marche tout à fait...le hic avec les théories Dorhamiennes, c'est qu'elles ont l'air pleines d'aplomb mais en pratique, elles se cassent la margoulette... :)))
---------
Balmeyer,
j'imagine le travail...t'as bien fait...cela dit, sais-tu, on porte des casques en général, on se file pas des gnons sans protection...et puis, à la salle, il y a le sac de sable...ça aide pour se défouler...
Le seul truc, c'est que si elle est fachée contre toi :)))
C'est vrai ça, on est mieux protégé sur un ring qu'au-dessus du damier. D'ailleurs on devrait jouer aux dames avec des gants de boxe.
Ou tout du moins avec un protège dents...
Et le jeu de GO ?
Hein ?
peut-être désuet dans nos contrées...
Mais avec du blanc et du noir, on voit des grands stratèges devenir vert ou rouge !
Pas violent ça ?
Et le solitaire ?
Même tout seul tu perds !
Arghhhhhhhhhhh !!!!
très beau texte et joli rythme d'écriture
Ah, ça le Jeu de Go, il y a un roman de Shan Sa que j'avais trouvé épouvantable d'ennui (ça ne faisait guère que 200 à 300 pages pourtant...) sur le jeu de Go. C'est un éprouvant jeu de position ça...
Merci encore :)
Alors là je ne sais pas comment tu as pu ne pas aimer "la joueuse de go" !!
Dans ce bouquin, le jeu de go n'est qu'une traduction des rapports entre les japonais et les chinois, et la description de l'histoire de la Mandchourie est saisissante.
Moi j'ai beaucoup aimé ce bouquin ! (qui en plus effectivement, est court).
Ben...heu...ça arrive de pas aimer un livre...
Qu'on se comprenne bien, je ne dis pas que c'est un mauvais livre et la traduction sur le jeu de Go de la guerre sino-japonaise est remarquable dans ce qu'elle exprime de sa tension, de son horreur aussi. Tout est très tendu de violence.
J'ai l'impression malgré tout que ce livre ne se livre pas justement, il reste en bordure de ses capacités. On a envie que ça aille plus loin, on a envie de saisir des cultures et des antagonismes qui nous sont relativement étrangers. Du coup cet histoire d'amour, toute parsemée de haine et de répulsion, cette guerre en arrière-plan (les arrière-plans me dérangent toujours, pourquoi ne pas prendre 200 pages de plus pour tout éclairer sous la même lumière ?)...j'ai l'impression que c'est prétexte à exercice de style...
Bon, te fâche pas, hein ?
Et ça ne veut pas dire qu'il ne faille pas lire ce livre, non plus.
Au fait, est-ce que tu as fini par le lire, le bouquin de Vollmann...???
Enregistrer un commentaire