lundi 7 juillet 2008

Le tournoi (1)


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Le jeu de dames, si on fait un sondage, vous allez me dire que c’est un jeu à la con. Un jeu pour occuper les après-midi de celles et ceux qui sucrent les fraises, et des marmots qui leur tiennent le crachoir. Vous avez tort ! Vous pensez que le jeu d’échecs, c’est autre chose. Que c’est déjà plus subtil, plus intelligent, plus mathématique, plus stratégique. N’en jetez plus, j’ai compris ! Vous dites ça parce que plein de russes y jouent ! C’est l’exotisme qui parle pour vous en quelque sorte, l'Anna Karénine qui sommeille en vous. Le jeu d’échecs, c’est une métaphore de la guerre, soit ; une métaphore seulement ! Aux Echecs, on joue à la guerre, au Jeu de Dames, on la fait !

De la même façon, aux Echecs, on ne tue jamais vraiment le roi. Ou en tout cas, on assiste jamais à son meurtre. Tout est élégamment suggéré. Il se couche symboliquement. Ou la sentence « Echec et mat » suffit à étouffer toute velléité de résistance. C’est une armistice déclamative. On peut laisser son imaginaire voyager un peu et créer mentalement la geôle qui va embastiller le monarque, les humiliations qu’on va lui faire subir, et peut-être la potence qui va lui rompre proprement la nuque. Mais en l’espèce, aux Echecs, on ne joue jamais que pour l’encercler, que pour le soumettre. Le Roi défait se couche comme une naïade un peu cochonne et le Roi d’en face fait la bringue. Il est russe, alors, il siffle une vodka qui lui calcine l’estomac et il balance son verre dans la figure de son Fou. Il grimpe sa Reine éventuellement ; tristement. Dans quelle guerre a jamais-t-on vu ça ?

S'est-on pareillement embarrassé avec un Saddam Hussein, ou un Ceausescu, ou un Mussolini ? Ou même Louis XVI ? Tu parles, Charles. Le grand Raïs, on l’a pendu comme un goret dans un cagibis puant la sueur et l’urine, et un petit malin a tout filmé grâce à la lentille surexcitée de son téléphone portable. Ceausescu, on l’a tiré comme une poule de foire. En Super 8 ! Avec sa gentille femme. Tout était maquillé, truqué, comme au cinéma ? Peut-être ! Et alors ? Le résultat final diffère-t-il ? On ne l’a pas moins exécuté. Avant ou après, quelle importance ? Le gros Mussolini a quant à lui tiré la courte paille, le gros lot de la boucherie, on est allé le chercher chez lui, on l’a fusillé avec son épouse, puis on l’a savaté jusqu’à ce qu’il en crève une deuxième fois, on a craché sur sa dépouille, on a continué de lui piétiner le crâne, et finalement, pour juguler le torrent sans fin de la haine populaire, on l’a pendu Place Loreto où l'année précédente, quinze partisans avaient été fusillés et exposés en représailles pour un attentat contre les allemands. Et puis, on à laissé pourrir son corps plusieurs jours au soleil. Et le Roi Louis de France au sang cyan et sacré ? Où vous avez vu joué ça qu’on respecte le Roi déchu ?

Aux Dames, pour remporter la victoire, il faut tuer l’adversaire jusqu'au dernier. C’est plus qu’un jeu, c’est une boucherie, un carnage. On dévore tout, sans compter, sans pitié ni rien, on traque le dernier pion jusqu’aux derniers recoins du damier. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus sur le terrain, que l’éclatante domination d’un seul, sa grandiose solitude, absolue, définitive. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul triomphant pour piétiner le champ de bataille, entièrement nappé du sang de l’autre. Un charnier sans chape de terre, giflé par le vent, et une estrade pour que le vainqueur puisse contempler le monde désert qui lui revient en offrande.

Si l’on déblaye un peu la question des quelques préjugés idiots qui scindent le monde entre ce qui est prétendument intelligent et ce qui prétendument ne l’est pas, force est de constater que le jeu de dames est davantage qu’un simple trompe l'ennui. C’est un instrument taillé pour la folie… Pour preuve, les mémées et les petiots qui y passent leurs après-midi massacrent des humanités entières en boulottant des palets bretons.

Quand l’infirmier en chef proposa à Dorham de participer au tournoi annuel de jeu de dames de l’établissement, il accepta sans hésiter une seconde. Il n’hésita pas davantage lorsque son voisin de table lâcha, hilare, l’œil gauche totalement fermé par une ecchymose géante : « tu ne battras jamais Pierrot…il est là depuis 5 ans ! En 5 ans, personne n'est parvenu à le battre ».

Dorham réprima un léger sourire et demanda à l’infirmier :

- Combien de participants ?
- Et bien… Deux ! Vous et Pierrot le Fou. C'est déjà un de plus que l'année dernière...