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Je ne sais pas vraiment d’où ça vient mais je ne suis pas très amateur de roman d’initiation. Principalement parce qu’ils me semblent tous invraisemblables. Plus précisément, ils me semblent affreusement téléguidés, davantage mus par la volonté de mettre un propos en avant que par la réelle nécessité d’écrire un roman.
Dans le roman d’initiation, le personnage est un néant, une feuille blanche à noircir. Ce qui semble hautement improbable. Même si l’on suit la trame de cette légère métaphore littéraire, on peut affirmer que la feuille blanche n'est finalement qu'un mythe, puisque l’écrivain ne fait rien naître du néant mais ne fait guère que mettre en forme ce que son imagination, sa puissance créatrice lui indiquent. L’individu non plus n’est pas une feuille blanche. Il doit nécessairement disposer d’une histoire, d’un passé, d’un tempérament, d’un savoir qui le prédisposent à certaines initiations.
Kafka sur le Rivage, roman d’Haruki Murakami met en scène pas moins de 3 initiations. Mais le terme semble de suite impropre. Chez Murakami, l’initiation est davantage une maturation ou un passage ; mûrir, grandir, accéder à un échelon supérieur, et in fine, découvrir. La force de ce récit, c’est d’appliquer ces modes de croissance à des êtres singulièrement différents les uns des autres, par leur histoire, leur tempérament, leur âge.
Kafka Tamura, le premier d'entre eux, est un adolescent de 15 ans qui traîne déjà derrière lui le boulet d’une histoire complexe et chargée. Il vit seul avec son père depuis que sa mère a disparu, emmenant dans ses valises sa sœur adoptive. Seul avec un père qui lui a fait une terrible prédiction, résonnant en lui comme une malédiction oedipienne qui semble trop lourde pour ses épaules.
Nakata lui, est un vieil homme amnésique, qui vit d’une rente pour handicapé. Doté d’un savoir particulier qui lui permet de converser avec les chats, il retrouve les félins égarés de son quartier ; ce qui lui permet d’arrondir quelque peu ses fins de mois. Il a peu de moyens mais peu de désirs à combler.
Hoshino est un homme d’âge moyen. Routier affable, il accompagne aveuglément Nakata dans une quête obscure dont il ne parvient pas lui-même à saisir le sens. Comme un disciple suivrait Bouddha, sans rechigner ni s'étonner de l'absurdité apparente de certains enseignements.
Leur histoire, c’est l’histoire de la découverte de mondes qu’ils ne soupçonnaient pas. La découverte de l’âge adulte pour Kafka et de tout ce que cela implique : vivre avec le poids de ses souvenirs, vivre en dépit des blessures que la vie nous inflige et choisir d’avancer néanmoins pour se réaliser malgré tout. En dépit des prédictions, en dépit de l'inéluctable perspective de mort qu'il appartient à chacun d'endormir en soi.
Pour Nakata, l’homme sans passé, il faut apprendre à mourir. Apprendre à devenir la forme ultime de tout être. Rien d’autre ne guide ses pas que ses intuitions. Le chemin semble se dérouler lui-même. Il ne sait où il doit aller mais dit-il, quand il y sera, alors il saura.
Pour Hoshino, c’est un monde inconnu qui s’ouvre devant lui. Le monde de l’art et des émotions qu’il suscite. La beauté de la musique. La violence et la complexité de sentiments nouveaux, l’impression diffuse d’avoir vécu à coté de sa vie jusque là. L'impression d'avoir ignoré sans savoir, d'être une sorte de creux insondable impossible à emplir tout à fait.
Autour de ce trio en quête, deux autres personnages sont particulièrement intéressants car ils offrent deux formes de contrepoint. Mlle Saeki tout d’abord. Une femme éreintée par la vie qui, parce qu’elle a perdu l’amour de sa vie, choisit d’interrompre sa maturation, de rompre le lien qui unit son être et ses souvenirs, son existence et son passé.
Et puis il y a Oshima. La forme la plus ambivalente de tout le livre. Forme indéfinie par le genre, extrêmement définie par la sagesse dont il est l’ininterrompu vecteur. A la fois éclaireur et embrouilleur de première. Comme le zoom d'un appareil photo qui ferait le point puis se flouterait, et ainsi de suite, inlassablement.
C’est justement cette sagesse qui parcourt l’intégralité du roman, allers et retours complexes, croisées, entre les sagesses japonaise et occidentale, entre la poésie nippone et la tragédie grecque, entre un monde de philosophie universelle et un monde mouvant où rien n’est certain, où tout s’achève et recommence à la fois, où tout se concentre et où tout explose simultanément.
Il en ressort une vérité simple, plus fantastique encore que les événements merveilleux de ce conte cruel et nébuleux : grandir est avant tout une malédiction et un choix. Refuser ce choix et laisser son être en friche conduit invariablement au néant. A l’irréalisation de soi. A l’aveuglement. A la nuit.
Dans le roman d’initiation, le personnage est un néant, une feuille blanche à noircir. Ce qui semble hautement improbable. Même si l’on suit la trame de cette légère métaphore littéraire, on peut affirmer que la feuille blanche n'est finalement qu'un mythe, puisque l’écrivain ne fait rien naître du néant mais ne fait guère que mettre en forme ce que son imagination, sa puissance créatrice lui indiquent. L’individu non plus n’est pas une feuille blanche. Il doit nécessairement disposer d’une histoire, d’un passé, d’un tempérament, d’un savoir qui le prédisposent à certaines initiations.
Kafka sur le Rivage, roman d’Haruki Murakami met en scène pas moins de 3 initiations. Mais le terme semble de suite impropre. Chez Murakami, l’initiation est davantage une maturation ou un passage ; mûrir, grandir, accéder à un échelon supérieur, et in fine, découvrir. La force de ce récit, c’est d’appliquer ces modes de croissance à des êtres singulièrement différents les uns des autres, par leur histoire, leur tempérament, leur âge.Kafka Tamura, le premier d'entre eux, est un adolescent de 15 ans qui traîne déjà derrière lui le boulet d’une histoire complexe et chargée. Il vit seul avec son père depuis que sa mère a disparu, emmenant dans ses valises sa sœur adoptive. Seul avec un père qui lui a fait une terrible prédiction, résonnant en lui comme une malédiction oedipienne qui semble trop lourde pour ses épaules.
Nakata lui, est un vieil homme amnésique, qui vit d’une rente pour handicapé. Doté d’un savoir particulier qui lui permet de converser avec les chats, il retrouve les félins égarés de son quartier ; ce qui lui permet d’arrondir quelque peu ses fins de mois. Il a peu de moyens mais peu de désirs à combler.
Hoshino est un homme d’âge moyen. Routier affable, il accompagne aveuglément Nakata dans une quête obscure dont il ne parvient pas lui-même à saisir le sens. Comme un disciple suivrait Bouddha, sans rechigner ni s'étonner de l'absurdité apparente de certains enseignements.
Leur histoire, c’est l’histoire de la découverte de mondes qu’ils ne soupçonnaient pas. La découverte de l’âge adulte pour Kafka et de tout ce que cela implique : vivre avec le poids de ses souvenirs, vivre en dépit des blessures que la vie nous inflige et choisir d’avancer néanmoins pour se réaliser malgré tout. En dépit des prédictions, en dépit de l'inéluctable perspective de mort qu'il appartient à chacun d'endormir en soi.
Pour Nakata, l’homme sans passé, il faut apprendre à mourir. Apprendre à devenir la forme ultime de tout être. Rien d’autre ne guide ses pas que ses intuitions. Le chemin semble se dérouler lui-même. Il ne sait où il doit aller mais dit-il, quand il y sera, alors il saura.
Pour Hoshino, c’est un monde inconnu qui s’ouvre devant lui. Le monde de l’art et des émotions qu’il suscite. La beauté de la musique. La violence et la complexité de sentiments nouveaux, l’impression diffuse d’avoir vécu à coté de sa vie jusque là. L'impression d'avoir ignoré sans savoir, d'être une sorte de creux insondable impossible à emplir tout à fait.
Autour de ce trio en quête, deux autres personnages sont particulièrement intéressants car ils offrent deux formes de contrepoint. Mlle Saeki tout d’abord. Une femme éreintée par la vie qui, parce qu’elle a perdu l’amour de sa vie, choisit d’interrompre sa maturation, de rompre le lien qui unit son être et ses souvenirs, son existence et son passé.
Et puis il y a Oshima. La forme la plus ambivalente de tout le livre. Forme indéfinie par le genre, extrêmement définie par la sagesse dont il est l’ininterrompu vecteur. A la fois éclaireur et embrouilleur de première. Comme le zoom d'un appareil photo qui ferait le point puis se flouterait, et ainsi de suite, inlassablement.
C’est justement cette sagesse qui parcourt l’intégralité du roman, allers et retours complexes, croisées, entre les sagesses japonaise et occidentale, entre la poésie nippone et la tragédie grecque, entre un monde de philosophie universelle et un monde mouvant où rien n’est certain, où tout s’achève et recommence à la fois, où tout se concentre et où tout explose simultanément.
Il en ressort une vérité simple, plus fantastique encore que les événements merveilleux de ce conte cruel et nébuleux : grandir est avant tout une malédiction et un choix. Refuser ce choix et laisser son être en friche conduit invariablement au néant. A l’irréalisation de soi. A l’aveuglement. A la nuit.
[Kafka sur le rivage de Haruki Murakami – trad. du japonais par Corrine Atlan – éd. 10/18 « domaine étranger » - 633 pages]