mercredi 17 septembre 2008

Littérature pour sourds et muets (4)



C’est un grand placard. Spacieux. Avec une tringle pour y suspendre tout un tas de cintres. Et des étagères pour y entreposer des vêtements de toutes sortes. C’est Luce qui a insisté pour qu’on l’installe. Chaque jour ou presque, elle avait coutume de me faire remarquer que je n’étais pas un type très ordonné. Elle pointait son index aux quatre coins de l’appartement. « Là…et là…et là encore », elle désignait une veste, un pantalon, un t-shirt, des paires de chaussettes dépareillées. Et elle ajoutait : « je veux une armoire ». « On n’a pas assez de place pour une armoire, on en a déjà parlé », je répondais. « Une penderie alors ! ». « Une penderie, c’est plus grand encore qu’une armoire ». « Pas du tout, maintenant, ils font des trucs qui s’encastrent entre deux pans de mur, ça ne prend pas de place supplémentaire, c’est étudié pour les petits appartements ; ce sont des des "solutions de rangement"... ». Quand je faisais remarquer que l’appartement ne présentait aucun espace configuré de la sorte, elle haussait les épaules et sifflait : « si !, dans l’entrée, à coté de la porte ». Qui donc entrepose ses fringues à l’entrée de son appartement ? D'habitude, c'est plutôt là qu'on entasse ses pompes, non ?

A l’époque, ce genre de petites disputes du quotidien m’attendrissait presque (j’avais l’illusion prétentieuse qu’elles constituaient une part non négligeable de notre identité) mais après notre séparation, tout m’apparut sous un jour nouveau ; un jour médiocre, commun, un jour avec un sourire pas net étendu en plein milieu du visage. Ces réminiscences affluaient en ordre dispersé, émergeaient par associations d’idées. Le jour où celle-là se désenglua de ma mémoire, j’étais justement face à ce grand placard, cette sorte de penderie indéterminée et inqualifiable, un peu hagard, hésitant entre le pathétique et la caricature. Hésitant entre le manteau quotidien et le port de l’imperméable ; entre la sobriété et l’uniforme du limier de bazar.

Ce fut en effet une épopée pathétique. L’épopée du conformisme en somme. La première semaine de filature, je fis chou blanc. Je filais pourtant en voiture, tel une comète, dès le boulot terminé et je venais me garer un peu plus haut dans la rue où Luce travaillait. Et puis j’attendais. Les deux mains sur le volant, fixant la porte d’entrée quelques mètres plus bas. Lundi blanc puis un mardi plus blanc encore. Sans une trace d'elle. Le mercredi, espérant en avoir le cœur net, j’appelai le standard et demandai à la préposée d’obtenir le poste de Mlle Luce Andreotti. Quelques secondes d’attente plus tard, ponctuées par les notes d’une pièce de Mozart au son atrocement uniforme, rachitique et amputé, la ligne crépita ; je l’entendis prononcer la première syllabe de son prénom et raccrochai aussitôt. Elle était donc à son poste. Mais pas plus ce soir là que les autres, je ne l’aperçus sortir par la porte d’entrée. Existait-il une autre sortie (en tout cas, je ne la trouvai pas en effectuant le tour du pâté d’immeuble) ? M’assoupissais-je sans m’en rendre compte ? Etait-elle au courant de mes pensées intimes et se déguisait-elle en homme avant de sortir ? Ce putain de mystère dura une semaine entière ; jusqu’au lundi suivant pour être exact.

Rien ne venait s'enchâsser sous mes dents. Chaque soir, un jeune type à la démarche incertaine sifflait la fin de la récré. Ce mec là disposait sans doute d’une impressionnante collection de costumes rayés. Tous étaient différents mais tous semblaient incarner la même volonté. Ça lui donnait un petit coté Al Capone de province, et je me disais en moi-même qu’il était peut-être temps que quelqu’un mette fin à cette résurgence ridicule et de mauvais goût. Costume rayé ou pas, le type n’en avait pas moins la responsabilité humiliante d’abattre le rideau de fer de l’entreprise, aux alentours de 19h00. Une grande quincaillerie perclus de croisillons qui s’abaissait automatiquement avec l’aide d’une clé, d’une serrure et d’un quart de rotation du poignet. Ensuite, le petit zèbre sortait de la savane par une autre porte, plus discrète, située un peu plus haut dans la rue et se dirigeait d’un pas asymétrique vers le métro le plus proche.

Le lundi suivant, découragé, je persistai un peu après la danse du rideau de fer. Parce que j’étais incapable de continuer, d’aller ailleurs. Incapable d’aller au-delà de ma souffrance. Une heure plus tard, Luce apparut dans la rue. Elle traversa la chaussée en sautillant légèrement sur ses talons hauts et pénétra le Monoprix d’en face. Elle reparut un petit quart d’heure plus tard, tenant dans chaque main deux gros sacs orange fluorescent et traversa en sens inverse, disparaissant là où elle était apparue.

Luce est-elle une foutue SDF des Temps Modernes qui crèche au bureau ? Le genre qui attend la fermeture pour se faire un encas, qui fait sonner son réveil une heure avant l'ouverture pour faire sa toilette puis aller siffler un petit-dèj. au café du coin ? Et qui donne le change - entrant chaque matin par la porte d'entrée comme tout le monde, le sourire placardé en guise d'ingénuité - toute la journée à des collègues qui préfèrent encore l'ignorance à la compassion ? Quelques minutes plus tard, j’obtins ma réponse. Un type à la carrure démesurée, une bouteille de champagne dans la main gauche, un sac Chantal Thomass dans l’autre, entra à son tour. Aucune faute de goût cette fois dans le choix du costume. Un physique de blaireau qui ne doute de rien et le compte en banque fourni avec la panoplie.

J’avais ma réponse, bien sur. Luce baisait avec le patron.