
Généralement, je n’ai pas de problème de compréhension. Je ne suis pas ce genre de gars qui vous interrompt pendant le film pour vous demander : « quoi, elle a dit quoi ? mais pourquoi, elle lui dit ça ? Y a quelque chose que je ne comprends pas…tu peux remettre en arrière s’il te plaît…au moment où le roux entre dans le saloon ? ».
Généralement, je comprends tout. Par exemple, si un sale type se fait trucider à la fin d’un film, je comprends qu’il a été puni. Je remarque même pertinemment que la punition est en tout point proportionnelle à son degré de méchanceté. Un gars vaguement méchant, un peu roublard, meurt d’une simple balle, sans trop de souffrance. Un méchant d’anthologie va essuyer une fusillade de 10 minutes et il finira étêté par des pales tourbillonnantes d’hélicoptère, sur une musique de Wagner. Voyez comme je comprends. Pourtant, il nous faut le reconnaître, les équipes de scénaristes font toujours leur possible pour nous faciliter le travail. Par exemple, quand un type se présente devant une porte, qu'il veut l’ouvrir, il tripote la poignée en tous sens pendant 5 bonnes minutes. Il tire la porte vers lui, fait ensuite peser son poids sur elle (on ne sait jamais, parfois, faut tirer, parfois c’est pousser qu’il faut faire). Exténué enfin, il s’avoue vaincu et murmure (à très haute voix) : « mince, elle est fermée ». Nous savons donc que la porte est fermée. Et qu’il n’y a pas de possibilité de l’ouvrir. Aucune. « Flute, se dit-on, c’est dommage qu’il n’aie pas sa carte bleue sur lui, il pourrait tripatouiller le chambranle ». Une carte de crédit ou un couteau suisse, une épingle à cheveux ou un gros pavé de C4 ! Bref, je le redis, j’insiste, je suis un mec tout à fait fonctionnel pour ce qui est de la compréhension des œuvres cinématographiques ; tout le long du film, je bouffe mes Snickers en silence et je checke intérieurement les degrés de compréhension passés avec succès : « là, j’ai compris, check, ici, j’ai compris, check-check ! »
Le seul film à m’avoir défait, c’est 2001, L’odyssée de l’espace. Mais quand je dis défait, je veux dire défait dans les grandes largeurs, je veux dire ruiné, râpé, vaincu, détruit, annihilé. 20 ans de compréhension sans tâches foutus en l’air, effacés. C’est dur à vivre. C'est humiliant.
En 2001, pensaient les auteurs, nous voguerons dans l’espace en compagnie d’ordinateurs susceptibles. Or, nous sommes aujourd'hui en 2008 et force est de constater qu'on ne fait pas sensiblement mieux qu’en 1969 quand les américains faisaient semblant de se poser sur la Lune alors que tout était filmé depuis le désert du Mojave. Ce qui n’est guère mieux non plus (d’un certain point de vue) que l’année 1902, sortie du légendaire film de Méliès (celui qui met en scène la Lune et son oculiste).
Je devine bien sur que le film de Kubrick tient tout autour d’un trip nébuleux sur le principe d’évolution. Les avancées d’aujourd’hui et celles de demain n’ont guère plus d’importance que celles d’hier (elles en ont peut-être même moins) ; elles n’ont en fait d’importance que celle qu’on leur donne, dans la mesure où nous sommes là pour y assister : ce qui constitue l’essentiel de notre aveuglement (vous avez vu comme c’est subtil, nous sommes aveugles à force d’y voir ; carrément œdipien !). C’est singulier pour un film de science fiction mais tout à fait cohérent quand on y pense. L’idée est toute simple : les fantasmes qui font bander l’humanité depuis des lustres ne sont en fait que broutilles, comparées à la découverte de l’outil par exemple (de l'outil à l'arme, vous voyez le pas qu'on franchit !!!). Le progrès scientifique n’est proprement rien en comparaison du progrès humain et Armstrong dit une connerie lunaire en affirmant qu’un grand pas pour l’humanité vient d’être effectué alors qu’il piétine de nuit le Nevada en tout sens (on a changé d’état entretemps).
Mais je dois dire que la sorte de voyage dans l’hyperespace des couleurs que fait le héros, la petite chambre illuminée dans laquelle il atterrit comme par miracle, et le fœtus en forme de planète qui clôture l’œuvre me plongent dans la perplexité la plus totale. Soit, le symbolisme est ultralourd (et j’ai du mal à m’y résoudre), soit quelque chose m’échappe tout à fait.
Vous feriez œuvre de salubrité publique si vous participiez à cette grande tentative d’éclaircissement (pour qui n’a pas lu le livre, me souffle-t-on). Balmeyer est donc appelé à la base, Gunther également, et qui veut se joindre à nous. C’est un défi. Un défi à notre taille !
2001, L'Odyssée de l'espace
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