mercredi 4 mars 2009

Proprio ergo sum



Philippe Manière. Je suppose que c’est là un nom qui ne vous dit rien. Je vous rassure tout de suite, il y a quelques jours, il ne me disait rien non plus. Philippe Manière est journaliste. Journaliste de la pire et de la meilleure espèce qui soit : chroniqueur. Soit, le type qui a un avis sur tout, qui peut être (il en a à la fois le droit et le devoir, d'où le pire et le meilleur générés par sa condition) brillant, drôle et inventif. A ce journaliste là, on demande un avis, une analyse, une manière différente de ressentir le monde, l’information, le quotidien. Vous avez tout compris : tout pareil qu’un blogueur mais avec une carte plastifiée en plus et une paye plutôt jalousée par ses confrères.

En vérité, ce n’est même pas le cas de ce gars là, puisqu’il a laissé la presse derrière lui depuis quelques années maintenant, après avoir éclairé le monde de sa pensée, via notamment quelques émérites papiers publiés dans Le Nouvel Economiste ou déclamés à Europe Numéro 1. Notons aussi, afin de parfaire notre hommage (voilé), que la plume fut rédac chef de L’expansion ; je suis d’accord avec vous, ça vous classe tout de suite la stature du bonhomme. Journaliste un jour, journaliste toujours, désormais consultant à la mode Alain Minc en plus jeune, Philippe Manière continue de chroniquer comme un forcené. On peut le lire (plus qu'avant en fait) dans Les Echos et surtout dans l’hebdomadaire Marianne, à la page : Ils ne pensent pas (forcément) comme nous. D’emblée, il nous faut le dire, ce « nous » ne manque jamais de nous intriguer (davantage encore lorsque l’on y lit en toutes lettres dégoulinantes la spongieuse philosophie maniérienne). Ce nous désigne-t-il seulement la rédaction de Marianne ou englobe-t-il la totalité des lecteurs, voire tout un chacun qui serait en possession de neurones en état de marche ? En lisant mon pote Philippe, en lisant ses mots porter si haut l’étendard capitaliste, je penche presque pour la seconde option. Cet homme ne pense pas (forcément) comme nous. Entendez : il pense différemment. Comme un enfant un peu attardé dont on dit pudiquement qu’il est différent. Pas (forcément) comme nous. Comprenez également ce qu’implique une telle indulgence : ça ne rend pas le garçon moins attachant. On ne peut s’empêcher tout à fait de l’aimer bien quand même.

Ce qui préoccupait récemment Philippe Manière concernait une nouvelle saillie démagogique du Haut Patron de la Nation Française. Vous avez comme moi du mal à vous y retrouver mais celle-là consistait (souvenez-vous) à flatter la fibre gauchisante de tous les clampins roses et rouges de l’Hexagone : les profits d’une société devraient être divisés en tiers ; tiers répartis de la façon suivante : l’entreprise, l’actionnaire, les salariés. Philippe Manière, dans la section qu’on lui réserve à Marianne, s’étonnait (sous le titre frondeur : "Liberté, Egalité, Fraternité... Propriété" dans le numéro 618 (semaine du 21 au 27 février)) que les évidences rappelées à ce sujet par Laurence Parisot (selon lesquelles les dividendes sont entières propriétés de l’actionnaire et que lui seul peut en conséquence décider de leur bonne utilisation) ne trouvaient au mieux que peu d’échos, au pire, une nuée de protestations hystériques.

Philippe Manière énonce son credo. La propriété est sacrée, affirme-t-il. La preuve, "A Athènes, même les esclaves jouissaient" dudit droit. Et pour justifier cette affirmation, il cite et Diderot et Rousseau* qui en faisaient (depuis le plus enluminé des siècles) le plus fondamental des droits. Ils ont raison. Nous passons toutefois sur le fait qu'à la lecture de ces deux phrases, qui abordent des questions très complexes, on s'aperçoit (si l'on lit attentivement) qu'elles véhiculent des idées très nettement distinctes. Diderot par exemple évoque un droit "naturel, inviolable", c'est à dire, un droit de fait que rien ne peut empêcher, un droit qui tient presque de l'inné. Si Diderot insiste sur la nature, l'inviolabilité du droit de propriété, c’est qu’il est en effet constitutif de toute humanité. Chaque homme possède nécessairement les moyens de sa propre subsistance. Si chaque homme ne possédait rien, ne possédait même pas le toit lui permettant de trouver asile, abri en chaque saison, s’il ne possédait jamais rien d’autre que sa chair, sa carcasse et son âme, sa vie serait insécurité permanente. A vrai dire, elle ne serait même pas. A ce titre, l’homme a toujours possédé, quoi que l'on fasse contre. Ses propriétés ont été tacites puis les sociétés et leurs lois les ont in fine réglementées. Si Rousseau, quant à lui, n’en démord pas sur cette question précise, c’est aussi qu’il a connu ce temps où l’on ne possédait ni la terre que l'on labourait, ni ce qu’elle produisait. C’est dans l’esprit démocratique, de l’esprit de justice au dessus de toute chose qu’il véhicule cette idée forte, magnifique, constitutive de ce que l’on entend derrière le mot : « cité ». S'il affirme qu'il s'agit là "d'un droit plus important que la liberté même", c'est qu'il lui impute implicitement la nécessité d'éthique, de réglementation, de légitimité. A ce titre, la propriété doit être absolue mais elle doit être absolue dans les règles permettant de cimenter un corps social équilibré (d'où l'absence de liberté, tel que pourraient l'envisager ceux que l'on nomme libéraux ; appelons ça "l'intérêt général"). Ces pensées semblent d'un autre temps, semblent faire référence à d’autres mœurs, à une toute autre Loi, qui, au premier abord semble également n’avoir finalement que peu de rapport avec la situation de l’actionnaire opprimé à qui l’on demande de redistribuer un peu de ce que d’autres sueurs que la sienne lui font gagner. Mais maintenant que j’y pense, j’y vois un rapport encore plus direct, un peu comme si Monsieur Manière, ne pensant pas (forcément) comme nous, aimait tirer directement dans le pied de son cheminement intellectuel. Car, en effet, avec de tels raisonnements, soit en concevant la propriété sans idée de justice et d’éthique (c'est-à-dire en affirmant que la propriété, une fois établie, ne peut être remise en question, même si on la démontre illégitime voire fallacieuse), on pourrait en toute folie contredire Rousseau, c'est-à-dire, opposer la légitimité des propriétés établis aux velléités de propriétés soucieuses de rééquilibrer la balance ; l’on donnerait raison aux Seigneurs de disposer des terres sans jamais y creuser à la pelle, l’on laisserait aux Seigneurs le privilège d’en dévorer les fruits sans jamais s’être penchés pour les en extirper. L'on donnerait raison aux hommes d'en posséder d'autres.

Or, on voit bien que le droit de propriété n'a jamais cessé d'évoluer vers davantage d'éthique. Nous nous apercevons sans mal, que l'Histoire avançant, l'Homme progressant, la propriété n'a jamais cessé d'aller vers plus de justice (oserais-je dire sociale). C'est le sens de l'humanité. Des propriétés ont été décrétées illégitimes. Tous (ou presque), nous pensons aujourd'hui que l'esclavage est une propriété malfaisante, que la femme n'est plus propriété asservie, muette de son mari. Ces propriétés ont été détruites, purement et simplement, rendues illégales, parce qu'elles étaient mauvaises. Néfastes. Contraires à la justice.

Les revendications des salariés qui réclament davantage de rémunérations pour leur peine, sous prétexte qu’elle engrosse démesurément les bénéfices des sociétés qui les emploient, ne font aucunement obstacle à la propriété, elles combattent au contraire en son nom. Il ne s'agit pas d'aller à l'encontre du droit de propriété. Il ne s'agit d'une suppression de ce droit, mais de son transfert. A ce titre, ces voeux qui resteront peut-être pieux affirment - réclamant justice et primauté de l'intérêt général - avec bien plus de force que Manière ne croit le faire, l'idée de Rousseau selon laquelle "le droit de propriété est plus important que la liberté même". 

Si l'on lit plus loin le texte de Philippe Manière, on trouve alors franchement matière à rire. Voici ce qu'il écrit : "si le droit de propriété jouit du statut de liberté publique" - Philippe Manière semble déjà s'éloigner d'un Rousseau sans doute trop jusqu'au-boutiste -  "c'est très trivialement que si on en est privé, alors on est privé du fruit de son travail, du résultat de la mise en oeuvre de sa volonté". Vraiment, il faudra que ce gusse là m'explique de quel travail proviennent les dividendes qui échouent dans les poches de l'actionnaire. Certes, nous travaillons pour une rémunération, nous ne travaillons pas pour des propriétés, nous travaillons pour obtenir des tickets nous donnant accès à des propriétés ; en plus ou moins grand nombre. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Dans le cas de l'actionnaire, c'est encore plus tortueux, il s'agit de l'argent gagné par un homme (fruit d'un autre travail (enfin, même pas forcément), extérieur à celui qui va produire les dividendes) qui lui offre un droit de propriété dans une entreprise. Le rendement, le retour sur investissement n'est garanti que par le travail des autres. Mis à part la mise de départ (dont on lui sait gré) l'actionnaire ne produit rien, aucun effort, aucun travail que ce soient. En récupérant le plus gros de la mise, au détriment de l'entreprise pour laquelle il a abondé (qui ne peut pas le réinvestir et se développer encore davantage), ainsi qu'au détriment du salarié, il prive injustement ceux qui travaillent du fruit de leur labeur... Et je ne parle pas de ce que Manière nomme "résultat de la mise en oeuvre de sa volonté", car ici, il manipule des concepts trop lourds, tellement lourds que sa phrase ne veut plus rien dire. 

Enfin, rions-nous encore plus franchement (à gorges déployées) quand Philippe Manière n’hésite pas à conclure que la sauvegarde, non pas de la propriété en soi (nous l'avons vu plus haut), mais de la seule propriété des plus riches (les actionnaires, les patrons de Grandes Surfaces), implique la défense acharnée du peuple tout entier. "Ne pas respecter et faire respecter le droit de propriété, ose-t-il écrire, c'est trahir le peuple." 

Je vous laisse seuls juges de cette effarante conclusion.


* La propriété est "un droit naturel, inviolable et absolu, indissociable de l'existence politique, économique et sociale de l'individu." - Diderot ; "le plus sacré de tous les droits des citoyens et plus important à certains égards que la liberté même." - Rousseau