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lundi 25 juin 2012
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jeudi 24 mai 2012
In DeLillo - Les Joueurs - Le marché aux enchères

source
Il y a quelque chose de tordu dans les dialogues de DeLillo. De foireux même, allons-y franchement. Dans un premier temps, je ne parvenais pas vraiment à mettre le doigt sur ce qui me démangeait les muqueuses. C'était pourtant là, indéfinissable. Ce n’était pas cette ironie froide que semblent partager tous ses personnages, uniformisant leur tempérament, ni cette absence d’implication (de chaleur, de pulsations, de chair) qui les caractérise tous.
C’est en lisant Les Joueurs que cela m'est apparu comme une évidence : les dialogues de DeLillo me font l'effet d'un spectacle de ventriloque. Derrière chacun d’entre eux, on entend la pensée de l'auteur avec autant de subtilité que si il utilisait un porte-voix. Est-ce pour autant un reproche qui vaut la peine d'être formulé à son encontre ? Pourquoi se gêner. Si DeLillo a la réputation d'être barbant, c'est en partie à cause de ces dialogues téléguidés dont il abuse. DeLillo ne fait pas dans l’étude de caractère mais ce n’est pas vraiment l’objectif de sa littérature non plus. Il y aura toujours une distance entre l’objectif de l’écrivain et les souhaits du lecteur. La littérature n’est pas un divertissement. Ni un essai psychanalytique. A vrai dire, on lui serait presque reconnaissant d’être aussi jusqu’auboutiste dans sa démarche, tant Freud a causé de torts à la littérature contemporaine. Sous la plume de DeLillo les êtres humains sont interchangeables, c’est un fait. Ils partagent la même aspiration au vide, le même lymphatisme, le même cynisme défensif. C'est un fait. Mais c'est aussi parce que chez DeLillo tout le monde pieute dans le même lit. Tout le monde loge à la même enseigne. C’est la conséquence naturelle, organique du projet de constitution d’une œuvre-miroir.
Chez DeLillo, il y a quand même de quoi se consoler. Ou se perdre. Prenez donc Les Joueurs, son 3ème roman, cette phrase qui jaillit proprement du texte, qui vous bouscule, et vous fait l'effet d'une beigne :
Après les cris des courtiers, les cotes, les enchères, la cadence et la sonnerie d’un marché aux enchères, il y avait toujours un prix final, bon ou mauvais, un aplanissement des désirs matériels du monde. Les participants du marché étaient terre à terre. Ils se jouaient des tours. Ils ne dérivaient pas au-delà de la marge des choses.Une curiosité que cette phrase. Une curiosité en fait que ce roman tout entier. Petit, chétif, fulgurant, maigre. Je ne saurais dire s’il est magnifiquement raté ou piteusement réussi.Peut-être faut-il commencer par évoquer Lyle, pion de la finance new-yorkaise, qui en est un des personnages centraux ; statut qu’il partage avec sa compagne dont on suit en parallèle les errances. Lyle est un automate, un rouage, rien de plus. Porté plus qu'incarné, il comprend intuitivement qu’ici est l’alpha et l’oméga du monde libre, sa puissance et son talon d’Achille, l’épée qui à la fois le fait vivre et le fera périr. Wall Street, son symbole. Un univers absurde que ne renierait pas le plus desespéré des héros kafkaïens. Le centre névralgique de New York palpite comme un coeur sous respirateur artificiel ; des employés se perdent dans l’absurdité des étages et des ascenseurs des Tours Jumelles, de pauvres gens errent sans but, et l'on croise là où l'argent s'échange jusqu'à ce qu'il en perde toute valeur, mendiants, exclus, crève-la-faim. Et cet homme tout debout, fait tout debout, que l’on retrouve chaque jour au pied des buildings, telle une fourmi insignifiante, et qui porte haut des pancartes noircies de revendications. Est-ce cet homme qui fait comprendre à Lyle ce que ce monde à de factice, d'inhumain, de fou ? Ou le meurtre d'un collègue en pleine bourse, au milieu des courtiers dingues et vociférants ?
Est-ce parce qu'il reconnait vivre sur la base de sentiments vaporeux et incertains, une existence toute entière devenue un jeu qui ne laisse même plus la force de la désespérance. Au sein duquel toute lutte - y compris mortifère - n'est que pitreries et gesticulations.
Piteusement raté ou magistralement réussi. Comment comprendre ce séjour que Karen effectue dans le Maine en compagnie de ses deux amis homosexuels ? Séjour aux accents buccoliques et désespérés. Alors que son compagnon, Lyle, nage en eaux troubles, glissant en pleine folie, au milieu d’idéologues cinglés, d’agents de la CIA louches... Est-ce là simplement un parralèle établi entre contraires, entre un monde qui n'est créateur que de mort et de souffrance et un autre, fait d'inconscience, de latence et de suspension. Le parallèle semble lourd ? Rigide. Et pourtant, tout s'inverse, car ce sentiment de découvrir un monde vivant, palpitant, même sournoisement tapi est instantanément perçu comme une menace. La découverte également d’une forme d’érotisme absolu, quintessent, dans laquelle peuvent encore se réunir les corps et les âmes, est quant à elle quasiment insoutenable. Comment comprendre autrement le suicide de Jack, l'ami homosexuel, qui s’immole par le feu après avoir couché avec Karen, un après-midi de désoeuvrement ? Comment comprendre cela ? Roman raté, trop intello ? Chef d'oeuvre prophétique ? Parabole mettant en valeur l’individu face aux systèmes ? L’idée que l’existence consisterait à retrouver le gout de sa propre existence et le sens de sa propre fin, ceci en qualité de résistant, par opposition à ce monde qui nous nie en ne faisant de nous que des rouages (fonctionnels ou destructeurs) de tel ou tel système ?
J’en reviens à cette phrase qui est comme une fulgurance dans une œuvre qui me semble un peu trop théorique tout de même pour être bien catholique. J’y reviens parce qu’elle identifie très clairement ce que je pense moi-même depuis très longtemps. Ceci : "il y avait toujours un prix final, bon ou mauvais, un aplanissement des désirs matériels du monde. Les participants du marché étaient terre à terre." Nos grandes figures politiques auront beau gesticuler en enfilant des Y’a qu’à comme des mantras, le marché (notre système) est déjà régulé, et il l’est depuis l’origine. Cela fait partie de son programme initial en quelque sorte. Cela ne vous semble peut-être pas flagrant, tant le monde semble sous l’emprise d’un chaos généralisé, tant l’ampleur de ses déséquilibres parait abyssal, mais c’est un fait, le marché est régulé, selon ses propres critères certes (qui peuvent nous sembler inhumains et donc absolument désordonnés), mais régulé quand même ; n’en déplaise à nos nouveaux hérauts pleins de volonté qui prétendent disposer du pouvoir de moraliser un système qui - en tant que système - ne peut connaitre la moralité (comme on ne peut apprendre la compassion à une bête sauvage ou la pitié à une machine). La crise elle-même, oui, cette crise là y compris, dont on nous rebat les oreilles (et toutes celles qui ont précédé), ne sont que des éléments de cette régulation autoprogrammée. Loin d’être de bruyantes manifestations du grand désordre, elles ne sont que l’étape tumultueuse (et récurrente) d’un seul et même cycle. Invulnérable, se rebootant sans cesse. Les crises sont l’élément nécessaire qui permet au système de se purger – naturellement. D’aucuns pensent que le capitalisme s’est transformé avec le temps ; ils ont tort. Le capitalisme s’est certes développé. Il a sans doute étendu son influence. Ses moyens se sont accrus avec le progrès technologique. Il est même parvenu à détruire son seul ennemi historique au bout d’une lutte qui fut faussement âpre et terrifiante. Tout cela est sans doute vrai. Mais c'est un écran de fumée, tout comme cette connerie de progrès qui agit comme un lubrifiant avant une double sodomie. Le capitalisme n’a en vérité jamais cessé de creuser inlassablement le même sillon, de poursuivre le même but.
Le capitalisme est un jeu, un jeu qui obéit à des cycles. Et les spéculateurs – comme leurs adversaires – en sont les joueurs amoraux. Des joueurs amoraux tout entiers prisonniers de ce tumulte, de cet univers de beuglements, de chiffres, de devises et de courbes graphiques. Le credo de DeLillo et ça l’était déjà dans Mao II, c’est d’unir des opposants idéologiques dans le même élan nihiliste. Capitaliste et anticapitaliste militants pieutent dans le même lit. Entre autres. Sont l’engeance du système lui-même qui les a créés afin d’assurer éternellement sa propre subsistance.
Si je parle de système, c’est bien entendu parce qu’il ne met pas en scène que le marché. Comme le laisse supposer l’œuvre de DeLillo, formant un tout obsessionnel visant à en dessiner progressivement les contours (et à en identifier les diversités), la structure est complexe, protéiforme : marché, politique, capitalisme, entreprises, finance, médias. Soldats et adversaires ont pourtant la même origine.
Comment ne pas considérer que les médias constituent la condition sine qua none de l’existence de la lutte terroriste. N’est-ce pas évident que ces deux mondes ne semblent conçus que pour se nourrir l’un et l’autre. L’acte terroriste vise toujours un symbole. Le carnage tout spectaculaire qu’il soit y sera limité, circonscrit. Seuls les médias et leur traitement du drame permettront à cet acte de devenir signifiant, de s’étendre, d’entrer en phénomène de contagion et donc d’unir un peuple entier dans la même compassion, la même tristesse et la même terreur. Sans médias rien ne serait possible. Ne resterait que la guerre totale et aveugle comme issue à toute cause bien décidée à obtenir gain de cause.
Le début du roman est a posteriori une parabole très éclairante de tout ce qui est exposé ici. Les passagers d’un avion regardent un film muet, dont la musique est jouée simultanément par un pianiste ne connaissant rien de l’intrigue du film. Une scène absurde qui préfigure peut-être ce ratage de justesse qu’est tout le roman. Des golfeurs innocents en train de jouer se font massacrer à l’automatique par une poignée de terroristes dévalant des roughs et des bunkers. Subtil, n’est-ce pas ? Les golfeurs (occidentaux bouffeurs de Corn Flakes convertis à l’American way of life) sont inconscients du danger qui les guette. Ils ne songent qu’à jouer à leur jeu absurde dans leurs fringues idiots. Les terroristes eux-mêmes sont sans doute inconscients de la réelle portée de leurs actes. Ils massacrent. Ils jouent. Ils opposent leur idéologie à celle de leur adversaire, leur idéologie qui n’est jamais qu’une représentation physique de celle-ci. Rien n’aurait de sens en réalité sans le pianiste – le média – qui rend le film signifiant, grâce aux inflexions de la musique qu’il joue, tour à tour guerrières, poignantes, racoleuses, burlesques, ultra-démonstratives, larmoyantes. Il est le noyau ou le stigmate hollywoodien de la scène. Rien n’aurait non plus de sens si les passagers ne contemplaient ce spectacle total de mort, dont ils se repaissent avant de se disperser, d’observer un retour aux sentiments, de retrouver leur « vraie vie [qui] est en bas et commence maintenant à se reconstituer, rappelant leur chair de là-haut, dans le courrier qui attend d’être ouvert, dans les téléphones qui sonnent et le travail qui s’amoncelle sur des bureaux, dans l’énonciation fortuite d’un nom. »
Cette évocation d’un acte terroriste en pleine bourse de New York a accessoirement renforcé l’aura de prophète qu’a DeLillo. Les raccourcis sont tentants. Mais nous les laisserons à ceux qui les aiment. Nous préférons les chemins de traverse.
jeudi 29 mars 2012
Terrasse de l'hôtel Raphaël, 9h00 du matin

Marie-Lou Carpentier, journaliste chez Elle – Si vous pouviez partir en vacances avec un écrivain, qui choisiriez-vous ?
Dorham – Et bien ! Une terrible chose que le hasard. Une question bien offensive pour commencer, je me demande s’il ne serait pas judicieux que je commande sans plus attendre au barman un gin tonic - au diable les horaires et les convenances - afin de me donner du courage parce que je subodore qu’il m’en faudra pour vous affronter, sans grand risque de sortir vainqueur.
M.L. – C’est ainsi que vous voyez les choses ? Comme un affrontement ?
D. – Peut-être devrais-je plutôt répondre à votre première question avant celle-ci. Qu’en pensez-vous ?
M.L. – Comme bon vous semble. Attendez (elle fouille dans son sac, en sort un petit appareil noir, appuie sur un de ses boutons), voilà, le dictaphone vous écoute. Rien ne pourra nous échapper.
D. – Je ne sais qui je choisirais Marie-Lou. Serait-ce si amusant de partir en vacances avec un écrivain célèbre ? Faut-il qu’il soit vivant, Marie-Lou ?
M.L. – Vous êtes déjà parti en vacances avec un mort ?
D. – Non, vous avez raison, je suis bien stupide. J’en reviens à ma première question, alors ? Que gagnerais-je à partir en vacances avec un écrivain ? Les écrivains ont beaucoup de choses à écrire, mais c’est bien souvent parce qu’ils n’ont rien à dire. Ils sont souvent assommants, tristes et leur hygiène est très souvent douteuse. Mais il me faut choisir, je suppose, comme je vous vois, je devine que vous ne me laisserez aucune échappatoire. Et bien, je suppose que s’il me fallait choisir…de partir en vacances avec un écrivain célèbre…plutôt qu’avec vous… (Marie-Lou sourit de toutes ses dents) Je suppose que je choisirais David Lodge.
M.L. – David Lodge…
D. – J’aime bien ce type. Je n’ai pas lu grand-chose de lui. Thérapie, que j’avais trouvé très jouissif lors de la lecture, mais qui, je dois l’avouer, ne m’a presque rien laissé. Jeux de Maux, roman d’une cruauté remarquable qui raconte par le menu détail les péripéties de couples catholiques dans les années 50, 60. Et puis Hors de l’Abri, roman très autobiographique qui commence en plein blitz de Londres. Une merveilleuse chose que ce livre, sur l'enfance, l'adolescence, les premiers émois amoureux, la difficulté de devenir un homme, un très beau roman qui fait pleurer et rire, parfois en même temps. Magnifiquement écrit, ce qui ne gache rien.
M.L. – Vous partiriez en vacances avec un écrivain dont vous n’avez lu que trois livres ?
D. – J’ai aussi lu L’Auteur ! L’Auteur ! Un roman biographique sur un autre écrivain : Henry James. (Elle fait une moue d'impatience) C’est ce roman qui est décisif en ce qui me concerne. Pas seulement pour ses qualités d’érudition, réelles, mais plutôt parce qu’il donne des indications sur la personnalité de Lodge. Une personnalité multiple. Il y a quelque chose de très différent dans ce roman. Différent de ce que j'avais lu auparavant. David Lodge est un écrivain moqueur. Acide. Qui aime manier l’ironie. Son humour est très anglais, vous comprenez, plein d’autodérision, de philosophie. Dans Jeux de Maux, il y avait quelque chose de très cruel, une absence de retenue, une volonté de dissection, scientifique, très violente en fait. On retrouve cela, dans une moindre mesure, dans Thérapie. Dans L’Auteur ! L’Auteur !, cette cruauté parfaitement dosée a totalement disparu. L’ironie y est douce. Crémeuse. Tout y est subtilement esquissé. La personnalité de James nécessitait sans aucun doute cette approche, cette délicatesse. Il fallait cela pour aborder son choix de l’asexualité. Les sentiments très forts et très contradictoires que lui inspire l’absence d’une réelle reconnaissance. Les petits mensonges qu’il s’est raconté à lui-même pour continuer de vivre et repousser loin de lui cette homosexualité latente qui sommeillait en lui. Son appétit insatiable des choses mondaines malgré son intention déclarée de se consacrer essentiellement à la chose littéraire. David Lodge est certainement un homme très drôle, qui n’a pas peur des vérités, mais aussi, et c’est ce qui fait son charme si particulier, un homme éduqué, parfaitement au fait des convenances. Un homme qui sait parfaitement quand être bienveillant et qui sait comment utiliser cette bienveillance à bon escient. Bref, Monsieur Lodge est un anglais parfait.
M.L. – J’adore les anglais et j’adore l’humour anglais.
D. – Moi aussi, Marie-Lou, que de points communs nous nous découvrons en si peu de temps, n'est-ce pas ? Dans L’Auteur ! L’Auteur !, il y a une partie que j’affectionne tout particulièrement. Celle qui traite du fiasco d’une des pièces de Henry James : Guy Domville. J’aime beaucoup en littérature, ce processus qui vise à dilater le temps et à multiplier l’espace. Quelques instants seulement, dans la peau d’une multitude de personnages. Cette impression d’effervescence. De grouillements. L’humanité dans ce qu’elle a de plus… De plus…
M.L. – Humain ?
D. – Oui, tout à fait. Donc, cette troisième partie du roman. On y suit Henry James, bien sûr. A la fin de la deuxième partie, il formule la résolution de se laisser un an pour percer dans le monde du théâtre. Un an, c’est à peu près le temps qui le sépare à cette époque de la première de Guy Domville. Il y a quelque chose de très symbolique dans cet espoir qu’entretint James d’acquérir la reconnaissance du milieu littéraire par le biais du théâtre. Ces romans ne se vendaient pas très bien, vous savez... Et quant à ses nouvelles, elles laissaient froid. Et l’homme en souffrait, bien que ses ambitions littéraires en soi, l’incitaient à produire une littérature qui ne pouvait pas – à l’époque – être celle du plus grand nombre. Dans cette volonté de passer du roman à la forme théâtrale, il y a celle qui consiste à détruire les intermédiaires. Un courage fou, presque déraisonnable, une témérité inconsidérée en fait. Henry James, par ce vecteur, allait au devant du public parce qu’il ne venait pas à lui naturellement. Cette entreprise symbolisait ce pas en avant que nous faisons envers ces personnes rétives dont on souhaiterait capter l’attention, le désir, la considération.
M.L. – Un désir de chair, pour un homme l’ayant refusée toute sa vie…
D. – Tout à fait, Marie-Lou, c’est très juste. Un désir de chair. La chair, chez Henry James, passe par les mots, les applaudissements, les vivas, les félicitations, les articles laudateurs. Nous le suivons donc au théâtre. Refusant d’assister à la première, nous le retrouvons à une représentation d’Un Mari idéal d’Oscar Wilde, l’esprit ailleurs, bien sûr. Nous le voyons tourner en rond, se faire du mauvais sang, Lodge nous plonge dans ses tourments. Et nous suivons aussi les critiques de l’époque : Shaw, Wells en particulier. Et les amis de James qui viennent à la représentation. Et ces gens du poulailler qui le couvriront de quolibets et de sifflets. Parce qu’il s’imaginait, à la sortie de la pièce de Wilde, venir au théâtre, recueillir les applaudissements après avoir entendu ces L’auteur ! L’auteur ! qui les appelait usuellement sur scène. Il les entendit, ces appels, mais ils l’appelèrent pour pouvoir le conspuer. Terrible partie du roman. Terrible vie de l’artiste. Voilà. Voilà pourquoi je choisirais Lodge. Pour toutes ces raisons, la troisième partie de ce roman, cette délicatesse, ces petits traits qui font un ensemble, qui permettent de se forger une idée d’un homme, de ce qu’il fut intimement, sans voyeurisme, sans volonté hypocrite de s’immiscer dans une intimité. C’est un peu désordonné, mais c’est cela, pour cela que je choisirais Lodge. Ce n’est peut-être pas très sensé, ça ne vole sans doute pas très haut, mais je vous fais part de mes sentiments, Marie-Lou, je n’ai pas d’autres arguments que ceux-là.
M.L. – Et la seconde question ?
D. – Pardonnez-moi, j’ai perdu le fil.
M.L. – Voyez-vous notre entretien comme une sorte de lutte ?
D. – Mais tout est une lutte, Marie-Lou ! Ne le voyez-vous pas ? Un combat ! Tout ! Respirer est un combat. Tout n’est que combat. Il y en a simplement de plus agréables à mener que d’autres.
M.L. – Oh, Dorham…
mardi 15 novembre 2011
Avant d'aller dans le monde

Il y a dans le terme amitié quelque chose qui échappe à la compréhension. Le terme est imparfait, indéfini. Insaisissable sans une donnée complémentaire. Qu’est-ce qu’un ami d’ailleurs ? Une béquille, une balise, quelqu’un qui serait là pour vous quand vous en ressentez le besoin, quelqu’un qui vous écouterait, qui saurait vous rassurer ? Un ami, considéré de la sorte – conçu par soi et pour soi pour ainsi dire – ne serait donc rien de moins qu’un réceptacle élu parmi les autres pour déverser sa peine, ses frustrations, un objet quotidien à utiliser in extremis en cas de coup dur. La moindre tempête ne ferait qu'une bouchée de cette amitié là. Avoir un ami implique naturellement d'en être un soi-même. Si votre ami est pour vous une balise, il vous faut donc être une balise pour lui. On voit bien dès lors le possible déséquilibre qui peut éventuellement prévaloir dans ce type de relations, lorsque l'on voit notamment dans l’ami celui qui vous soutient avant de voir en lui celui qu’il faut soutenir.
Ce déséquilibre subsiste parce que le concept en lui-même est incomplet. Parce qu’une amitié n’en est pas une si elle n’est pas également complétée par la notion de camaraderie. D’un ami, il faut partager la condition. Un homme sans moyen ne peut pas être l’ami d’un homme riche, (et vice-versa) si ce dernier ne consent pas à abandonner tout ce qui lui donne l’illusion d’une supériorité. Ce que le Christ exigeait des hommes qu’Il rencontrait à l’égard de leur condition ne dément pas cette assertion. Aux êtres disposant de peu de moyens, Il demandait simplement qu’ils partagent ; qu’ils partagent selon leurs moyens. Mais des riches, Il exigeait bien plus. Il exigeait le dénuement pur et simple. A ceux-là, Il demandait de se dépouiller. Le Christ se disait l’ami de tous les hommes (y compris de celui qui allait plus tard le trahir, quelques minutes même avant l'arrivée des gardes) mais Il savait ne pouvoir l’être véritablement avec ceux qui avaient consacré leur vie aux honneurs les plus factices (l’argent, le pouvoir, l’orgueil, l’amour de soi, la reconnaissance) s’ils refusaient de s'engager sur le chemin du renoncement. Les riches, pour devenir ami des autres hommes selon le Christ, devaient tout abandonner. Sans limite ni restriction. Pour devenir amis de tous, les riches devaient en premier lieu se dépouiller, s'abaisser, adopter la condition de pauvre, de faible, d'humble, devenir pleinement camarade.
Steinbeck, avec Tortilla Flat, a écrit l’un des plus beaux livres d’amitié et de camaraderie. Un roman sans véritable intrigue, constellé de récits multiples. Une suite de paraboles et d’anecdotes morales. Tortilla Flat, c’est la vie de quelques camarades qui partagent à peu près tout. A peu près tout, parce qu’ils sont de ces hommes qui n’ont que peu à partager et dont on ne peut exiger le dénuement. Ils se volent parfois les uns les autres, et punissent sévèrement entre eux leurs larcins, ne se comprennent pas toujours, mais ils partagent la même condition, la même existence, le même vin, les mêmes repas, échafaudent ensemble ces coups tordus qui font le sel de l’amitié et de l’entraide. Les hommes que l’on y croise ne sont pas des saints, même s’il semble parfois qu’une sorte de voix intérieure les y fasse tendre. Ils regardent de loin la Loi, respectueusement, tout en comprenant qu’ils peuvent moralement s’en affranchir. Ils sont souvent grotesques, simples d’esprit, menteurs, affabulateurs, portés sur la bouteille plus que de raison, sur les femmes plus que de raison, ils se querellent, se battent, se réprimandent, mais ils ont la science de la rencontre et du don. Ils savent unir leurs efforts pour de justes causes, savent s'attendrir du mauvais sort d'autrui et connaissent d’instinct ce qui porte intrinsèquement les germes de la division : l’argent, la propriété, la passion amoureuse, l’égoïsme et l’indifférence.
Ce livre est bien sûr un livre de joie. Un livre de joie sainte. Pas un réquisitoire moisi en faveur de l'affliction ou de la pénitence. Ces hommes ne possèdent rien si ce n’est une maison dont a hérité l’un d’entre eux. Mais ils mesurent la chance qui leur est offerte. Cette maison, ces quelques murs, ils les partagent et les font résonner de rires, d'histoires, de beuveries et de sagesse. Cette joie, ils ne la trouvent que dans le partage, l’écoute mutuelle, la sagesse des paraboles, le dévouement, le vin, l’esprit d’aventure, en dépit de leurs imperfections, de leur bêtise, bien souvent confondante, de leur infantilisme, de ce qui parfois les fait retomber lourdement dans l’égoïsme pour toujours s'en relever. S’il en était besoin, ce roman simple, limpide et drôle, démontre bien que comme le Christ le pensait, l’amitié n’est rien sans camaraderie, sans le partage d'une même condition, que l’amitié est impossible sans dépossession - ne serait-ce que morale - mais qu’elle se dissout paradoxalement quand il n’y a plus rien à partager. Lorsque l'un des amis mourra, la maison sera du reste volontairement réduite en cendres, exclue de la vulgarité que constitue la propriété. Les amis d'hier, mélancoliques et privés d'une partie d'eux-mêmes, n'auront plus qu'à prendre la route, en empruntant chacun des chemins différents.
vendredi 28 octobre 2011
Une conversion

En 1920, lorsque Giovanni Papini écrit sa Vie du Christ, sa réputation est déjà faite. Imprécateur, blasphémateur impénitent, anticlérical violent, contempteur bileux et compulsif du christianisme, auteur vénéneux de L’Homme Fini - autobiographie de la démesure, écrite qui plus est à l’âge de 30 ans, ce qui constitue déjà pour l’intelligentsia littéraire italienne de l’époque un crime de présomption – du Crépuscule des philosophes annonçant sans faillir ni trembler la mort de la philosophie, nationaliste hystérique, l’écrivain, d'une laideur physique déjà remarquable, attire et rebute tout à la fois. Rares sont ceux qui parviennent à susciter autant de dégoût en un seul et même élan.
Cette Vie du Christ est pourtant le résultat d’une conversion. Ce n’est pas tout à fait exact. La conversion et la rédaction de ce livre semblent en réalité concomitantes. Mieux, corrélées. Elles se nourrissent l’une l’autre. Semblent prendre ensemble de l’ampleur, comme deux adolescents fantasmagoriques qui se forceraient à grandir pour ne pas être plus petit que l’autre.
L’œuvre de Papini eut du reste un immense succès, à tel point qu’il ne se dément toujours pas aujourd’hui. Les lecteurs ont donc sans doute identifié dans cette œuvre une forme de vérité. La réalité de la conversion de Papini fut toutefois sujette à caution. Les ennemis d’hier, les prêtres salis, les chrétiens de tradition se souvenant d’infâmes blasphèmes, les pratiquants de la pleine lumière non seulement, mais aussi tant d’autres parmi les écrivains, journalistes, observateurs admis du monde des lettres italiennes, s’empressèrent de renifler autour du livre comme un chien autour du pied d’un lampadaire, espérant trouver de quoi démontrer sa présupposée fausseté. Papini, après s’être tant – et parfois si méchamment – moqué de tous, ne pouvait avec cette histoire de conversion que chercher un nouveau moyen de tromper ceux qu’il tenait en en horreur. Des les trainer dans sa propre boue. L’homme était sans aucun doute assez fou pour écrire un livre-énigme dont il serait seul à détenir la solution. L’homme était sans aucun doute assez vil pour s’humilier sans sincérité et rire de la méprise de tous. Papini était sans aucun doute de ces hommes qui concevaient et riaient de blagues qu’eux-seuls pouvaient comprendre. Et ces hommes-là comptaient parmi les plus dangereux, dangereux par delà leur solitude forcenée qui les conduisait à haïr jusque l’intégralité (ou quasi) de l’espèce humaine.
La correspondance de Papini, ouverte aujourd’hui, permet raisonnablement de ne plus douter de cette conversion. Son athéisme était de toute façon un athéisme branlant. Un athéisme mal fondé. L’athée qui réfute Dieu en toute sérénité est un être qui doit logiquement se désintéresser de la question. Dieu n’existant pas, il ne peut le considérer, il ne peut ressentir le besoin de lutter avec lui, comme le fit Papini avec tant de violence et sans doute de frustration, avant de céder d’un coup d’un seul devant l’éclatante beauté des Evangiles.
Cette Vie du Christ est différente des autres. Elle est unique. Elle n’est ni l’œuvre d’un homme d’Eglise, ressassant douillettement sa théologie personnelle, ni celle d’un philosophe, épuisant la sève des Évangiles à force de les décentrer, de les recentrer, ni encore celle d’un historien soucieux de rétablir une vérité qui lui échappera forcément, faut de moyens. Elle ne constitue qu’une simple lecture. Droite. Univoque. Fidèle. Croyante. Fiévreuse parfois. Une lecture qui traduit une volonté ferme de ne pas trahir les paroles du Christ et son enseignement. Un postulat de Foi. A peine accouché. Refusant les accommodements, les consensus, les retours en arrière, les mises en contexte, les approches philosophiques imparfaites.
En se convertissant, Papini ne perdit rien de sa férocité. Rien de ce qui fit de lui un pamphlétaire. Dans ce livre, son style est toujours sur-démonstratif, accusateur, acide. Hélas aussi, plein d’anathèmes. Paradoxalement, il sait aussi se faire d’une redoutable précision. Tout d’abord parce que la base de ce livre est restreinte à la seule lecture des Evangiles et de quelques apocryphes. Ensuite, parce qu’il sait aussi s’adoucir parfois et transmettre ce qui fait la force d’une conversion : l’émerveillement. Et évidemment, la reconnaissance de la singularité absolue du christianisme. Quelle que soit l'époque que l'on considère.
Que peut bien faire un écrivain des Évangiles pour dire vrai ? L’on voit bien que la littérature est l’ennemi du bien. Elle ne peut pas se départir d’une forme d’orgueil. Les vrais écrivains ne peuvent, s’ils ne refusent pas toute forme d’ambition littéraire, suivre la voie de Évangile. Ce faisant, ils s'extraient du champ littéraire. Deux raisons à cela. Premièrement : les Évangiles n’ont pas de faille. Ils ont déjà fait ce qu’il y avait à faire et aucune littérature, aucune forme poétique, ne peut égaler leur beauté simple, sans sophistication. Deuxièmement : toute œuvre littéraire est par nature un artifice et les artifices qu'elle emploie n’atteignent la beauté qu’à condition de naviguer entre ombre et lumière. En littérature, le bien n’existe pas, la douceur n’existe pas, l’Amour n’existe pas sans passions, donc il n’existe pas. Papini se vouait donc ici à une entreprise impossible.
Comme tout converti, il faisait déjà l’erreur de juger les croyants de tradition, les gardiens du temple. Les nouveaux pharisiens ou supposés comme tels. Il s'y enfonçait sans délicatesse en condamnant formellement les impies, les païens, les renieurs de Christ, et bien sûr, les juifs déicides, voués pour cela à l’éternelle damnation, à l’éparpillement, à un destin apatride. Car l’antisémitisme est présent dans cette Vie du Christ. Plus que nulle autre, cette haine-là transpire du livre. Rien d’étonnant à cela. La tradition était encore bien ancrée dans l’Église catholique elle-même. Pie X, pape de 1903 à 1914 avait déclaré en 1904 : « Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, nous ne pouvons reconnaitre le peuple juif. » En 1917, Benoit XV, son successeur avait affirmé que « les juifs [n’avaient] aucun droit de souveraineté sur la Terre Sainte ». Il fallut attendre l’avènement de Pie XI pour célébrer l’émergence d’un pape favorable à l’égard des juifs et cette célèbre phrase datant de 1938 : « L’antisémitisme est inadmissible. Spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Une parole d'une grande force et d'une très simple justesse. Papini, en 1920, héritait en se convertissant d’une tradition mais il faisait également l’erreur de celui qui découvre une nouvelle réalité et pense alors qu’elle est la seule. L’établissement de la Nouvelle Alliance lui faisait croire que la première, qui fonda la relation de Dieu avec les Juifs, était devenue par lien de cause à effet caduque. Narrant magnifiquement la primauté du pardon divin, narrant la passion du Seigneur avec le brio du grand écrivain qu’il fut, du Seigneur mort pour racheter les fautes de l’ensemble de l’Humanité, il ne pût s’empêcher d’établir un acte d’accusation.
Il y a dans cette œuvre, comme dans toutes celles qui abordent les Évangiles, l’idée récurrente que l’Humanité n’est pas digne de l’exigence chrétienne. Papini le démontre aussi par l'absurde. Une poignée seulement de saints, d’hommes véritables, parviennent à s’y conformer. Pourtant, rien ne sépare véritablement les hommes du Christ, rien, si ce n’est eux-mêmes, ne les empêche de parvenir à cet absolu. C’est un chemin qui n’est semé d’aucune embuche, même s’il est escarpé, difficile. De Sainte Catherine de Sienne à René Girard, en passant même par la lecture, plus futile, du célèbre roman gothique, Melmoth, de C. R. Maturin, c’est là un constat partagé, presque évident. Il est invariablement fait par quiconque a le dessein de réfléchir à la possibilité de la transformation du monde par les Évangiles.
Tous ne cèdent pas pour autant à la condamnation des imparfaits. Ou de ceux qu'ils pensent imparfaits, car c'est là la pierre d'achoppement. Sainte Catherine de Sienne, par exemple (qui n'est donc pas sainte pour rien) sait le mal qui se niche - subtilement dissimulé sous une enveloppe de bien - dans le jugement du prochain. Elle sait aussi le respect obéissant que le chrétien doit aux membres de l’Église - choisis par Dieu lui-même - même lorsqu’ils cèdent aux pires déviances, aux pires avarices, aux pires corruptions.
Il y a chez Papini tout ce qu’il faut pour croire à la réalité d’une conversion, tout ce qu'il faut pour parfois s'en réjouir, mais on comprend aussi qu’il lui manque ce petit quelque chose qui aurait pu la rendre complète. Complète, cette véritable et puissante conversion du cœur. Quelque chose en moins devient un quelque chose en plus. La mise de coté de la nécessité d'une abstinence de jugement devient bientôt une forme d’antisémitisme larvé. Un horrible dévoiement. L’histoire personnelle de Papini est à étudier sous cet angle, car l’on voit bien que ce manque finira par le ronger, que ce manque, bientôt comblé par une tumeur qui ne fera que s’étendre, et pulser sous son épiderme, l’éloignera plus tard du message chrétien. Cet homme fera de son antisémitisme son obsession, de sa prime erreur un combat. Et l’on voit bien qu’il s’éloignera davantage du christianisme encore lorsqu’il se rapprochera du fascisme ; cette idéologie malade qui ne honnit rien tant que le pauvre, le loqueteux, l’estropié, le difforme, qui ne célèbre rien tant que le fort, le violent, le puissant. Cette idéologie qui dans sa particularité italienne n’aura d’autre souci que celui de recréer une petite aristocratie bourgeoise, insouciante, inconséquente, malgré le tumulte de la guerre et son cortège de massacres. Cette idéologie guidée par un homme pacotille ne glorifiant que sa personne, son orgueil, l’amour de soi et l’argent ; ce petit homme à femmes, infidèle, inconstant, obsédé par le sexe, violent parce que faible, cruel parce que grotesque. On n’erre jamais que dans les méandres de la seule âme dont on dispose : la sienne. Papini se souvenait-il en 1943, à la chute du triste Duce, lorsqu’il partit se réfugier dans un monastère, des pages ferventes et habitées qu’il avait écrite plus de vingt ans plus tôt sur l’Amour infini du Christ envers les enfants (à qui chaque croyant doit ressembler), les pauvres, les malades, les rebuts de la société, les incultes, les simples ? Sur la beauté du pardon. Sur l’Amour sans limite que le Christ porte à tous les hommes. La Vie du Christ de Papini se termine par une longue prière. En pleine guerre, la conscience de l’écrivain souhaite le retour du Fils. Implore sa venue. Jamais, écrit-il, nous n’avons eu autant besoin de Ta présence. Cet appel sans réponse précipita sans doute Papini vers le destin que l’on connait. Sa vie s’acheva dans l’indifférence, dans les moqueries. Papini n’avait su suivre le chemin de ces saints qui, ne recevant plus de signes du Christ, avaient compris qu'il leur fallait redoubler de prières.
mercredi 5 octobre 2011
Sur le dos des blondes

Simon Liberati, cet ancien journaliste F.H.M. fait écrivain (sic) est un type intéressant, en ce sens qu’il est tout à fait représentatif de ce qu’est aujourd’hui la littérature française. En premier lieu, autant l’avouer tout de suite, sa gueule me revient bien. Si la littérature était du rock n’roll (ce qu’elle n’est pas au grand désespoir de certains – tant pis pour eux), cette trombine serait même tout à fait parfaite. Ses cheveux touffus, en bataille, son allure soigneusement négligée, son regard halluciné ont quelque chose de mystérieux. D’attirant. Pour tout dire, Liberati a une gueule de plateaux télé. Pas de plateaux télé façon Drucker, c’est entendu, mais de plateaux télé tout de même. Naturellement, voilà un milieu au sein duquel l’écrivain qui noircissait autrefois des pages dans un magazine rempli de femmes dépoilées, se sent bien. Comme un poisson dans l'eau. Auréolé d’une réputation un peu suintante, post-punk mal dégrossie, il joue à merveille l’écrivain dégingandé, indifférent, au-dessus de la mêlée, cradingue dandy, qui aime plonger dans la vase et les ténèbres de l’espèce humaine. Il y eut L’Hyper Justine, ce roman sadien lauréat du Prix de Flore (opportunément présidé par son grand pote, Frédéric Beigbeder), il y a aujourd’hui ce roman dédié à la triste fin de Jayne Mansfield. Cet amour des ténèbres est donc récurrent, obsessionnel peut-être, mais cette fois-ci il le fait plonger dans des ténèbres blanches et irradiantes, de celles qui résultent d’une pellicule surexposée.
Liberati parle de son dernier livre avec un détachement mesuré et délicatement condescendant qui appâte. L’attitude – la forme – est absolument impeccable. On croirait un individu à la limite de l’autisme et de l’hystérie. Il semble de ces êtres lointains, que rien ne peut atteindre, qui nous paraissent vivre dans des strates intellectuelles qui nous sont inaccessibles. Oui, l’attitude est absolument impeccable au point de laisser penser qu’elle est peut-être étudiée jusqu’à la maniaquerie. La littérature Française – qui n’avait franchement pas besoin de ça – se cherche depuis longtemps un clone de Bret Easton Ellis ; et bien, si Liberati et Beigbeder s’accouplaient, on obtiendrait sans aucun doute son parfait rejeton.
Je mentirais si je n’avouais pas que j’éprouve une sorte d’attirance morbide pour tout ce qui touche à cet Hollywood surexposé qui broie tant d’existences. J’éprouve la même attirance pour les histoires de déchéance. Inutile de le nier, il y a dans cette attirance une forme de voyeurisme aiguë, d’amour fou du ragot, de la boue, de la crasse humaine. Jayne Mansfield est une des existences qui ont le mieux incarné cette tendance boulimique. Une illustration presque parfaite du caractère primitif et cannibale de la Cité Hollywoodienne.
Il y a quelques semaines, Liberati était présent chez Ruquier. Son livre fut encensé par Audrey Pulvar, très gentiment égratigné par Natacha Polony. J’aurais dû me méfier – et je me suis méfié, c’est sans doute là le pire ; quel type assez dingue choisirait ses livres en regardant cette émission sordide ? – mais la tentation était trop forte. Le nom de Jayne Mansfield clignotait en lettres de néon vénéneuses. Ma tendance voyeuriste, toujours. Le regard sous ecstasy de Liberati m’avait envoûté, son détachement cruel, sa froide ironie m’avaient privé de raison. Je pressentais en passant en caisse, au moment de l’achat, livre en main, l’inéluctable désastre mais c’est d’un cœur vaillant que je m’y précipitais. Pendant cette petite sauterie télévisuelle, deux choses m’avaient mis la puce à l’oreille. Pulvar avait tout d’abord sottement comparé le style de Liberati à celui d’Ellroy et je me doutais que cette comparaison ne pouvait être que factice, voire purement factuelle. Tout d'abord parce que j'ai du mal à trouver Audrey Pulvar crédible dans le rôle de critique littéraire. Ensuite, parce que tout le monde croit écrire comme Ellroy. Cependant, absolument personne n’écrit comme lui. Aujourd’hui, il suffit d’écrire un livre sur une femme morte pour que l’on évoque le Dahlia de l’écrivain californien. Il suffit d’écrire dans un style épuré, noir et sec, à l’américaine, pour mériter la référence. Même lorsqu'il ne s'agit que de singeries, de mimétisme littéraire. A cet instant, le regard fou de Liberati perdit du reste d’intensité, ses lèvres n’avaient pas besoin de bouger, de former des mots pour que l’on saisisse malgré lui le passage furtif d’un réflexe en guise de démenti. La seconde puce me grignota l’épiderme quand il fut question de la méthode employée par Liberati pour construire son roman. L’auteur ne se démonta pas. Sa documentation provenait, dit-il, essentiellement d’internet et de quelques livres. Voilà qui sentait fort le dilettantisme. Liberati objectait à juste titre que le travail du romancier consistait aussi à créer des réalités, à former des illusions, parfois à partir du rien, de on-dit, de quelques éléments aussi pauvres qu’épars mais cet aveu semblait toutefois – à cause de la nonchalance avec laquelle il était proféré – dissimuler une forme de paresse, un manque d’exigence envers soi, que l’on reconnait chez un trop grand nombre d’écrivains contemporains.
Qu’en est-il réellement du roman de Liberati ? Est-ce d’ailleurs un roman, à proprement parler ? D’à peine deux cents pages, il est construit sur 1 fait divers et 3 anecdotes rapprochées. Tout commence bien sûr par l’accident de voiture dans lequel Jayne Mansfield a perdu la vie. Froid, clinique, le récit est circonstancié comme peut l’être un rapport de police ; une technique quelque peu éculée qui sent d’emblée le plat réchauffé. Ce récit s’ensuit de 3 moments clés illustrant la déchéance de l’artiste : son expulsion d’un festival de cinéma intello à San Francisco (figurant sa rupture avec le Hollywood officiel et respectable), sa rencontre avec Anton LaVey, gourou libidineux, paranoïaque et venimeux d’une secte sataniste (très connu par tous les illuminés du net qui pensent qu’une sorte de malédiction occulte pesait sur la vie de Jayne et de son petit ami du moment), son dernier spectacle dans un bouge merdique de Biloxi quelques heures avant le funeste accident. Rien d’autre ? Non, rien d’autre. Il a suffi à Liberati d’entrecouper son récit de micro-anecdotes, de références diverses, d’impressions dilatées, de descriptions d’objets, des perruques, des chihuahuas ou de clichés privés de la star pour donner l’illusion d’avoir conçu un roman. L’illusion ne tient pas au plus léger examen. Un roman se pense, se construit, s’atmosphérise, un roman se travaille. Ce livre est l’œuvre d’un fainéant pensant sans doute que l’écriture se suffit à elle-même. Brisant la chronologie, il parvient certes à profiler la nature sous-jacente de l’enfer hollywoodien, à effleurer quelques caractéristiques de la personnalité de Jayne Mansfield et du symbole que son existence représente pour qui veut étudier l’Hollywood souterrain, mais il n’en fait rien, il ne s’en sert pas pour donner de l’épaisseur à son livre. A force de linéarité, d’une absence totale de hiérarchisation, le livre et son ersatz de propos échouent dans une sorte d’affligeante platitude. Ce livre est ainsi vide et creux. C’est un livre de rien. Un encéphalogramme plat de 200 pages.
Il ne m’en faut pas plus pour penser que ce Liberati, bien que tout à fait cathodique, est une sorte d’escroc comme la littérature en produit désormais trop. Un escroc peu redoutable qui plus est. Ayant conçu son faux roman comme Mansfield confectionnait des books de coupures de presse, il n’a abouti qu’à une œuvre-chose pleine de points de colle, de papiers déchirés, d’impressions gondolées. Son œuvre, sobrement intitulée Jayne Mansfield, 1967, n’en est pas une. Grasset en vendra toutefois, à n’en pas douter, un grand nombre d’exemplaires.



