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lundi 15 juin 2015

C'est la vie

     Dans Abattoir 5, le plus célèbre roman de Kurt Vonnegut, l’expression C’est la vie revient sans cesse. On la retrouve à chaque fois que le narrateur évoque la mort de quelqu’un ; et l’on meurt beaucoup dans Abattoir 5. On y meurt beaucoup parce que la vie est ainsi faite naturellement mais aussi parce qu’une bonne part de l’action du roman se déroule pendant la Seconde Guerre Mondiale et plus particulièrement à Dresde peu avant (et pendant) les trois jours de bombardement qui rayèrent quasiment la ville de la carte. Je me suis demandé, en lisant ce court roman, si l’expression C’est la vie était une expression que j’employais fréquemment. Je n’ai pas trouvé de réponse à cette question. Je n’ai pas l’impression de l’employer à tort et à travers. Je l’utilise, ni plus ni moins que les autres sans doute. Cela m’arrive, comme à vous tous. Que faire d’autre ? La vie est ainsi faite : nous sommes en quelque sorte ses jouets. L’on ne sait jamais quelle part nous revient, quelle influence pourrait bien nous être attribuée dans ce qui constitue nos existences. La vie commence, se poursuit, s'étend, décline puis s’arrête : c’est la vie. Ce qui est remarquable dans l’emploi de l’expression dans Abattoir 5 – de cette expression si banale et ridicule à force de l’être – c’est que si elle ne change jamais, si elle revient avec la régularité d’un réflexe pavlovien, on y perçoit toutefois d’infinitésimales variations d’intention. C'est à travers elle, autrement dit, que l'on distingue la patte de l'écrivain. L’expression tient ainsi, alternativement, du comique de répétition, du fatalisme, de la mélancolie, du grand éclat de rire, de l’incompréhension humaine face à la fragilité de l’existence. Quand le narrateur l’emploie tout du moins. Quand les Tralfamadoriens l’emploient, eux (les Tralfamadoriens sont ces extraterrestres qui ont enlevé le narrateur et lui ont permis de décoller du temps selon son expression (encore que, cela ne soit pas très clair ; on ne sait si cette capacité est née de cette rencontre ou si c'est cette capacité qui lui valut cette rencontre), c'est-à-dire d’y voyager de manière arbitraire et aléatoire, un peu comme on le ferait à l’intérieur du paysage de sa propre conscience) l’expression devient alors rigide, droite, influctuante, dénuée d’affects, puisque selon leur philosophie première, le temps n’existe pas et n’est qu’un assemblage d’instants, d’éternités successives. Ainsi, la mort perd de son cachet. La vie triomphe sans fin. Abattoir 5 est un roman assis sur ces deux philosophies distinctes : la philosophie tralfamadorienne de l’instant roi et celle des hommes, constitution disparate de métaphysiques angoissées. Abattoir 5 est une suite, une suite de scènes, d’instants, un assemblage de courts romans à la manière tralfamadorienne (les romans tralfamadoriens sont en effet très courts et ne narrent que des instants, par lesquels on atteint l’éternité) et c’est la notion d’assemblage même qui en fait un roman humain, parce que c’est de cet assemblage que l’on parvient à reconstituer une chronologie, une trame temporelle. L’on voyage dans cette vie – la vie de Billy Pèlerin – au gré de souvenirs, d’allers et de retours, obéissant à un mécanisme d’association d’idées. Et pourtant, quelque chose nous retient de décorréler ces instants : notre persistance à vouloir considérer l’existence comme un tout, avec un  début, un développement, une fin, un tout déclinable sous forme de courbes dont on pourrait à force de méditations dégager un sens. Ainsi, nos vies ressemblent à autant de romans. Ainsi, plus exactement, nous faisons de notre vie un roman. C’est peut-être pour cela que nous employons si souvent l’expression, C’est la vie (qui ne signifie sans doute rien en elle-même) : par peur d’affronter tout ce qui témoigne du néant dans l’existence, tout ce qui pourrait nous faire croire que nos vies sont insignifiantes, autant d’accidents malheureux. Ainsi, face à la mort, nous usons de l’expression c’est la vie, non pour dire que la mort fait effectivement partie de la vie, qu’elle en est même la matrice suprême, mais pour refuser de la reconnaître pour ce qu’elle est. Lorsque nous employons l’expression c’est la vie, nous sommes comme ces soldats paniqués, slalomant en hurlant sous une pluie d’obus : survivants parmi les morts, après le carnage, nous baissons les yeux devant nos vainqueurs et nous déposons les armes, avec l’espoir de retourner dans nos foyers, pressés d’oublier. 


jeudi 7 mai 2015

Tartare

     Formation prise de parole, aujourd'hui. On blablate devant la caméra, on rembobine - je sais que ce n'est plus possible, et alors ? - on dissèque. Style direct, style indirect. Être concret ne fait pas de mal. On parle tellement. On dit tellement peu de choses. Je me débecte. C'est l'heure de manger. Un verre de vin. Un tartare évidemment. Je ne vais quand même pas bouffer de la laitue et du chèvre frais en lisant Perfidia d'Ellroy. Le roman est distribué depuis hier. Hier, midi, je parcourais les allées d'un libraire pour m'en doter. Pour noyer les soupçons, j'achetai deux romans de Vonnegut (je voulais acheter Abattoir 5 mais ils ne l'avaient pas) et un bouquin de Gay Talese sur Bonanno. Je mange en lisant. Je rajoute du tabasco. Le vin est un Languedoc sobrement baptisé Pied de Nez. Je conseille. Une gorgée. C'est assez long en bouche quand même... Je mélange mon jaune d’œuf quand il ne reste presque plus de viande. Je finis mon verre, je commande un café, je consulte l'heure. Je trouve que la serveuse blonde n'est pas aimable. La brune est plus souriante. Je règle et sors du restaurant. La session d'après midi commence dans un quart d'heure. J'ai pris la résolution de lire Perfidia en prenant tout mon temps ; tu ne m'auras pas ce coup ci, James. Je me souviens encore d'American Death Trip. Je l'ai lu deux fois en quelques jours à l'époque. C'était un peu comme être sous le coup d'une fièvre. Les dernières pages (Ward) me firent l'effet d'un crochet en pleine mâchoire. Knock out ! Et pourtant - ce que ma constitution ne permet pas de deviner - j'encaisse particulièrement bien les coups. Cette nuit là, je ne parvins pas à trouver le sommeil. Cette fois-ci, je vais avancer à tâtons. Tu ne m'auras pas. Je remonte l'avenue pavée. Les hôtels particuliers. Les jardins sont pleins d'odeurs qui débordent et me montent au nez. Le formateur se radine. Il porte un chapeau. Pourquoi cette tradition là s'est-elle perdue ? Elle était pas chouette l'époque où tous les hommes portaient des chapeaux. Et je ne parle pas des femmes ; y a-t-il quelque chose de plus beau qu'une belle femme portant un chapeau ? Il faut que je ferme mon livre. Elisabeth Short est la fille de Dudley Smith. Je n'en reviens toujours pas. C'est quoi donc que ce coup là ? Quel salopard ce James...

vendredi 24 avril 2015

Lire sans lire

     Le goût de la lecture se tarit en moi. Je le sens. Mes rouages de lecteur sont grippés. Peut-être est-ce dû aussi à mes choix récents de lecture. Choix malheureux, lecteurs malheureux. Je suis sorti rincé de la lecture d’Auto-Da-Fé d’Elias Canetti. J’aime beaucoup Canetti pourtant. C’est un homme d’une intelligence rare. Rare à tel point qu’elle semble même, par effet de contagion, la provoquer chez le lecteur, c’est dire – mais il ne s’agit peut-être que d’une illusion, il s’agit sans aucun doute d’une illusion. Peut-être l’est-il trop d’ailleurs, intelligent, pour écrire de bons romans. Les hommes trop intelligents font de mauvais romanciers. Pour écrire de bons romans, il faut être un peu con, il faut être un peu buté et il faut être égoïste. Son roman est un long manifeste. Je déteste les romans manifeste. Ils me semblent le comble de l'hypocrisie. Je me souviens encore de ma lecture de La Nausée – il y a pourtant fort longtemps – comme d’une terrible morsure d’ennui. En lisant Auto-Da-Fé, j’ai eu l’impression de relire Masse et Puissance, assorti d’une suite de saynètes. J’ai évidemment préféré lire Masse et Puissance. A le lire, on en apprend beaucoup sur le monde, y compris sur ce qui l'agite en ce moment. Mais enfin, je déteste la pensée indirecte, allégories socratiques mises à part. J’ai lu ensuite La Chute du British Museum de Lodge. J’aime beaucoup Lodge. Je l’aime comme on aimerait un ami intéressant, un de ces amis cultivés qui font scintiller les dîners tardifs d’été. Lodge est sans doute un type avec qui partager un dîner serait réjouissant. Lodge n’est pas aussi intelligent que Canetti mais il a beaucoup plus d’humour. J’ai lu son petit roman à toute vitesse. Il ne m’en reste pas grand chose, si ce n’est le souvenir d’un rire spontané vers la fin du roman et le sentiment que les préoccupations des catholiques ont beaucoup changé depuis Vatican II ; même si j’ai lu ce roman – curieuse coïncidence – à l’aube du prochain synode sur la famille. A l’époque, les catholiques se débattaient avec la question de la contraception comme avec un fauve. C’est aussi charmant que daté mais amusant tout de même. Amusant et triste à la fois. Ils ne se doutaient pas, ces catholiques d’alors, de leur chance. Avoir le temps de vivre dans les tourments des naissances non désirées, avoir le temps de fonder des scrupules sur de minuscules affaires d’adultère, de traites à payer et de chaires à obtenir, c’était le signe qu’ils vivaient une époque douce et confortable. Confortable et amicale. Le monde ne les avait pas encore pris en grippe. Ils pouvaient alors se moquer d’eux-mêmes, de leurs doutes et inquiétudes. Et en ce moment, je lis Le Golem de Meyrink. Quel foutoir ce livre, vraiment. Et un tantinet antisémite avec ça. Ça ne fait guère plus de 250 pages ce machin mais j’en lis à peine 5 par jour. Et péniblement encore. Hélas, je ne suis pas assez courageux pour interrompre une lecture avant la toute dernière page. J’ai pourtant hésité ce matin mais non, non, j’ai vite renoncé. Mes yeux parcourent pages et mots, phrases et dialogues, ils parcourent et ne lisent rien, ils vont et viennent, ils n’entendent rien ; je lis avec mon nez, je lis avec une paire d’oreilles, et ce sont les oreilles d’un sourd. Combien me faudra-t-il de mauvais romans pour m’en dégoûter tout à fait ?

mercredi 19 novembre 2014

Ce jour qui a vu naître la Foi


Il m’aura fallu du temps, du temps et de la persistance, pour parvenir à apprécier Le Paradis Perdu de John Milton à sa juste valeur, tant et si bien que je me suis assez longuement demandé ce que l’auteur du Génie du Christianisme avait pu trouver à cette œuvre au point de s’employer à en entreprendre une traduction.
En premier lieu, ce long poème épique, écrit par un protestant pur jus, a certainement caressé certaines de mes conceptions théologiques de catholique dans le mauvais sens du poil. En second lieu, la première partie du poème m’a plus ennuyé que je ne peux le dire, avec ces longues descriptions de batailles rangées d’anges choyés et déchus, ces récits de synodes démoniaques ou de voyages infernaux. C’est qu’on ne lit pas un poème du 17ème siècle comme le premier des ouvrages venus. Il faut à l’évidence dépoussiérer, rendre à l’époque ce qui est à l’époque, pour parvenir à clairement voir ce qui, entre les lignes, traduit la présence de l’Esprit Saint (si bien sûr, c'est ce que l'on espérait y trouver), dont les bienfaits ne sauraient être réservés, loin s’en faut, aux seuls catholiques.
Il y a chez Milton une très jolie et habile manière d’inclure le temps humain dans l’éternité divine. Dans Le Paradis Perdu, si tout semble se succéder parfaitement de manière chronologique, le lecteur est affranchi de tout indice de durée. Les 7 jours (moins un) que Dieu consacra à la Création ne sont pas remis en cause, bien sûr, et ils figurent en bonne place dans le texte, mais l’on perçoit bien que ces jours, d’essence divine, pourraient tout aussi bien représenter cent ans, plusieurs millénaires ou plusieurs milliards d’années. Ou un seul instant, miraculeusement dilaté. C’est là le mystère d’une éternité qui nécessairement nous échappe, dans tout ce qu’elle a d’inconcevable, d’immense, d’inhumain. Milton, par ailleurs, jalonne son récit d’interventions divines qui ne font pas mystère d’un projet – pour l’humanité notamment – déjà parfaitement établi, dont chaque temps est déjà inscrit, accompli bien qu’encore à venir. Dieu est bien, chez Milton, celui qui est. Le Christ, lui, n’a pas attendu de s’incarner en homme pour figurer déjà à ses cotés. L’ensemble du temps humain s’inscrit ainsi dans la plus parfaite éternité divine. Tout est déjà inscrit en lui, déterminé. Il est comme un parchemin proprement enroulé qu’il faudrait dérouler patiemment jusqu’à la fin des temps.
Mais les plus belles pages du Paradis Perdu étaient encore à venir et je les trouvai peu après le récit du péché originel. Ève, puis Adam (pour des raisons que l’on ne dévoilera pas), ont succombé à la tentation de se nourrir à l’arbre de la connaissance. La sentence, prononcée par le Fils, déjà volontaire pour prendre leur péché sur Lui, les a plongés dans le doute et l’affliction. Ce que ce péché et ce châtiment leur apportent en premier lieu, avant même l’intrusion nouvelle du Péché et de la Mort personnifiés (comme il se doit dans tout Poème épique qui se respecte), c’est la discorde. La discorde, le reproche, le ressentiment, ce réflexe qui nous contraint, pris en faute, à la rejeter sur l’autre. Puis vient cette accalmie que finissent par trouver les êtres que la peine et la honte épuisent au plus profond de leur chair.
Que faire, se demandent-ils tous deux ? Que faire, maintenant que nous savons la Mort inévitable, prête à nous faucher puis notre descendance, par notre seule faute ?
Nous abstenir de procréer, propose Adam et attendre que la Mort nous éteigne ; rien d’autre ne la rassasiera.
Pourquoi attendre, renchérit Ève. Une vie à attendre ainsi serait pire que la mort elle-même. Mettons fin à nos jours.
Ce dialogue est, dans les vers de Milton, d’une rare intensité et d’une mélancolique beauté. Ce sont là les premières interrogations existentielles du genre humain. Pourquoi vivre si c’est pour finalement mourir ? Comment apprécier un plaisir dont on sait qu’il pourra nous être ravi à tout instant ? Pourquoi enfanter si le don que nous faisons à nos enfants contient en lui-même les germes de l’anéantissement ? Voilà bien des questions qui, au sein de nos sociétés d’apostasie revendiquée, ne peuvent plus trouver d’écho, dès lors que l’Homme n’est plus que chimie et biologie.
Et pourtant, ces deux êtres, éprouvant pour la première fois depuis leur premier souffle, la froideur de la solitude, ne vont pas renoncer. Le châtiment que Dieu nous a réservé, dit Adam, est-il si terrible ? La Mort n’est pas encore venue. Nous vivons certes en sursis, tu enfanteras certes dans la douleur et je ne trouverai plus qu’une terre rechignant à ma donner du fruit… Sont-ce là de si terribles arrêts ? Cela empêche-t-il de vivre ? De vivre heureux ?
L’innocence a certes quitté les deux époux. La présence de Dieu est désormais plus diffuse, désormais qu’une distance a été établie entre l’Homme et son Créateur. Mais il reste, pour Adam et Ève ce miracle persistant qui permet encore et toujours à l’être humain, même dégradé, même banni, de s’adresser à Dieu et de percevoir son écoute.
Avec le bannissement du Paradis, on assiste ainsi à la naissance de la Foi. En Adam et Ève, unis dans la prière, agenouillés, dialoguant avec Dieu dans le secret de leur cœur. Une Foi qui ne s’appuie pas sur une simple et vulgaire angoisse existentielle – comme le prétendent trop souvent ceux à qui la Foi est hélas étrangère – mais sur une véritable et inextinguible relation de confiance. Adam et Ève ne cherchent pas réponse à leurs maux – tant ils savent bien qu’ils ne la trouveront pas – ils ne cherchent pas à enterrer leur honte, ni même à effacer au moyen de vaines superstitions la perspective de la mort. Ils triomphent de leur propre faute en confessant à Dieu le péché qu’il connait déjà, en témoignant de leur repentir sincère, en Lui offrant les seules choses qu’ils peuvent Lui offrir (et la seule chose qu’il demande) : leur amour mutuel et leur pleine et entière confiance.
Le 30 novembre 2014, le temps de l’Avent sera venu. C’est sans doute à la lumière de cet Adam et de cette Ève, si tristement humains, si tristement proches de nous que j’irai, confiant vers le serment de réconciliation. Qu’un cœur nouveau batte en nous, en cette occasion et qu’il transforme nos vies, comme il transforma la leur.

mardi 20 novembre 2012

Amère loque

En ce moment, je lis Gains de Richard Powers, récemment paru aux éditions du Cherche-midi. Je ne sais trop quoi en penser encore mais quelque chose me semble remarquable au fur et à mesure que j’avance dans la lecture de ce roman : sa construction et le travail qu’il a sans doute nécessité. Je devrais d’ailleurs parler de construction(s) puisqu’il y en a bel et bien deux, parallèles, se répondant l’une l’autre : l’histoire d’une femme, malade et désemparée, et celle d’une grande entreprise de produits cosmétiques. On le voit gros comme une maison : les deux lignes qui dessinent la course de ces deux destins (l'un fabuleux et l'autre d'une terrible banalité) se rencontreront bientôt, fusionneront ou entreront violemment en collision. Cela ne gâche étrangement rien. Ce travail de construction n’en reste pas moins remarquable, tout autant que cette minutie, ce goût du détail qui permet à l’ensemble de tenir debout, sans vaciller un seul instant.

Si j’en parle ici, c’est parce que c’est en ce domaine que la littérature américaine me semble supérieure aux autres. Kundera avait peut-être raison en proclamant la mort du roman européen. L’Europe est trop riche de romans, trop opulente de romanciers aussi intimidants qu’encombrants. Riche de Balzac, Cervantès ou Tolstoï. Elle a trop écrit, trop conçu, trop vu naître d’œuvres démesurées, prenant toutes les formes, traitant tout sujet. Tout a été dit et l’on vient trop tard. Les européens savent cela, ils n’ont plus d’illusions à ce sujet. Aussi leurs romans davantage non construits que déconstruits sont des romans de jean-foutre, de fainéants, des romans de peu de choses. Les américains, quant à eux, ne semblent pas avoir été touchés par la sentence de mort prononcée par Kundera. Peut-être ne soupçonnent-ils même pas son existence. A moins qu’ils préfèrent ignorer ce vieux grincheux nostalgique. Ils ont encore l’innocence de concevoir des romans comme des édifices, de les construire pierre après pierre, d’y plonger leurs mains, de s’y rompre le dos.

En pensant à cela, j’ai donc aussi pensé à Kundera, par association d’idées. Je me souviens l’avoir lu compulsivement lorsque j’avais 18 ans. Comme on lit les oeuvres d'une sorte de maître à penser. Tout Kundera, tout ce qui était paru, ce qu’il avait retraduit, essais, recueil de nouvelles et romans, comme une sorte de collectionneur, de conservateur d’autres mémoires. Je me demande si Kundera résisterait à une seconde lecture. Je me souviens notamment que La vie est ailleurs avait produit sur moi une impression des plus fortes. Que m’en reste-t-il aujourd’hui : peu de choses, je dois l’avouer. Le relire me semble pourtant depuis quelques jours une urgente nécessité. A laquelle je succomberai sans doute. Par curiosité malsaine peut-être...peut-être pour mieux connaitre le jeune adulte que j'étais alors...

lundi 23 juillet 2012

Les coquelicots

Je suis revenu samedi de vacances. Les prévisions de Bison Futé se sont révélées justes, bravo à lui ! La circulation fut délicate dans le sud-est avant d’étaler comme prévu une complète fluidité passé l’agglomération lyonnaise. Ce que je vous raconte là est sans intérêt, j'en ai bien conscience, si ce n’est celui de démontrer que le salarié de France est bien une saloperie de robot coincé paradoxalement à je ne sais quel stade de l'évolution. Il me faut louer aussi les mérites des méduims de Météo France. Il a fait beau temps pendant les deux semaines que j'ai passées dans la région varoise. Il a même fait sans doute trop beau. Trop beau et trop chaud. Peut-on dire qu'il fait beau lorsqu'il a fait trop beau ?, c'est une question dont la résolution me dépasse. Je me trouve en tout cas fort ravi d’être revenu dans la Capitale. Il y fait plus beau que dans le sud finalement puisque la chaleur y est plus clémente, plus supportable, en ce qui me concerne en tout cas. Pendant ces deux semaines de repos, nous n’avons pas fait grand chose. Nous avons écumé les lacs de la région, mangé dans un restaurant étoilé situé à la Celle, avons diné avec une amie à Arles. Nous avons gravi avec les filles - qui râlaient - la montagne qui mène au Sanctuaire dédiée à Marie-Madeleine : une grotte, située sur les hauteurs de Plan d’Aups, dans laquelle cette sainte femme acheva son existence. J’ai lu. Un peu. Le 2666 de Roberto Bolaño. Je suis incapable d’en dire quoi que ce soit et j'en suis bien désolé. Ce roman est une chose étrange, pas totalement dénuée de qualités. C'est un énorme pavé de presque 1500 pages dont je ne comprends pas la raison d’être, ce qui ne signifie pas qu'il n'en a pas. J’ai toujours été attiré par la démesure. Par les œuvres démesurées en particulier. Ce ne sont pas tant leurs proportions qui m’impressionnent d'ailleurs, mais ce que j’imagine de leur conception, du travail insensé qu'elles ont sans doute nécessité. Comment s'y retrouver dans pareil foutoir ? C’est pourquoi suis-je sans doute plus indulgent avec ces auteurs qui se sont parfois lancés dans ces sortes de quêtes peut-être trop grandes pour eux. Toujours est-il que je n’ai rien à dire de ce livre, parce qu’hélas, je n’ai pas réussi à en penser quoi que ce soit. J’ai aussi entamé la lecture du premier tome de la Comédie Humaine, dans la Pléiade. La Maison du-chat-qui-pelote, que je n'avais jamais lu, nouvelle qui inaugure cette œuvre proprement obèse,  m’a fait grand effet. Un effet que je qualifierais d'intime. J’ai, au passage et bien humblement, cru comprendre grâce à elle, ce qui faisait peut-être la solidité (ou la fragilité) d’un mariage. Après cette lecture, la chose me semblait en tout cas claire et entendue. Un mariage ne peut être couronné de succès que s'il y a adéquation d'intelligence. Je reste persuadé qu'en amour - mis à part pour les boeufs peut-être - la question physique est secondaire. Un homme peut bien sûr aimer follement une femme plus laide que lui (et vice versa). Cela se voit tous les jours. En revanche, partager toute son existence avec une femme plus sotte que soi – ou imperméable à certains sentiments – me semble bien plus improbable. Passés les premiers instants de passion amoureuse, qui ne reposent sur pas grand chose d’autre que la baise et l’idiotie partagée, que peut-il rester à un couple ? Sur quoi peut-il s’appuyer pour avancer tout à fait lié dans l’existence ? J’ai eu mon lot de relations avec des femmes idiotes ou plus limitées que je ne l’étais. J’ai constaté à chaque fois que ce type de relations était impossible. Les mêmes barrières finissaient par nous séparer. Je concevais de la honte à avoir ces femmes à mon bras, j'ose l'avouer, il me semblait que leur proximité me dépréciait et je finissais invariablement pas leur en vouloir, alors que je n’aurais dû en vouloir à personne d’autre que moi-même. Le destin d’Augustine, similaire à celui que connut Laurence, la sœur de Balzac, est un destin d’une grande cruauté. C'est aussi en cela qu'il me touche, sans doute. La passion amoureuse n’a qu’un temps et surtout, elle a un prix, et il peut être trop élevé pour celui qui s’y abandonne avant d'avoir mesuré l’étendue de la tâche qui lui incombera une fois ce temps béni écoulé. La société française a sans aucun doute beaucoup changé depuis que Balzac a entrepris un jour d’en disséquer les mœurs. Pourtant, je reste persuadé qu’il y encore beaucoup d’Augustine (homme ou femme) pour se briser contre les falaises inamovibles de la mésalliance. Ces drames font sans doute le succès de ces sites sordides qui, sur internet, vantent la qualité de leur service et promettent de vous amener sur un plateau les meilleurs plans cul près de votre région. Cette adéquation entre deux intelligences, je crois bénéficier aujourd'hui de ses bienfaits. Je ne doutais pas de l’avoir trouvée au matin de mon mariage, il y a huit ans. 8 ans, c’est peu de choses, me diront certains, pour avoir la certitude que l’on passera le restant de sa vie avec la même femme. C’est pourtant ma certitude et c’est une certitude qui ne me quitte pas depuis ce 30 juillet 2004 où je fis le choix d’épouser celle qui partage chaque instant de ma vie. Si la chose est possible, j'aime mon épouse encore plus que ce jour où je la vis venir vers moi, nus pieds, vêtue d’une robe rouge soulignant pudiquement les formes de son corps. Prête à prendre mon nom et à m'accompagner en dépit de mes grandes imperfections. Je ne sais si nous sommes intelligents ensemble. Il est possible que ce ne soit pas le cas. Peut-être sommes-nous parfaitement idiots et ignorants. Et bien nous le sommes et je sais que nous le serons encore longtemps, mais d’égale manière.

lundi 25 juin 2012

Ces hommes qui aiment les foutèses !


Nous connaissions la tragi-comédie. Il y a désormais la pitrerie tragique. Peut-être inventée par Will Self, écrivain de son état, britannique de nationalité (nobody's perfect !) – j’écris peut-être parce que je n’ai ni le temps ni tout à fait l’envie d’entreprendre une foutue thèse sur la question.
Car Le Livre de Dave est en premier lieu une pitrerie. Une pitrerie puérile et grave – peut-être grave puisque puérile du reste. Ou l'inverse. Pensez-donc : le monde réduit à la taille d’un taxi londonien, où le soleil devient antibrouillard, le ciel un pare-brise, le Livre propre à guider l’humanité une déclinaison insensée, hypnotique d’itinéraires londoniens, avec ses orientations et ses points de passage (à réciter pieusement et avec le bon accent), où les heures deviennent des tarifs et les guides spirituels des chauffeurs, leurs patrons des archi-chauffeurs, où l’autorité religieuse est le P.C.O. (Public Carriage Office). Comment considérer la chose autrement qu’une pitrerie ?

Ce monde là, ce monde du pire qui est ratiboisé dans un taxi, est le monde d’après le déluge. Celui que nous avons tous en tête. L’Angleterre d’après la grande vague. Nos lointains descendants (enfin, ceux des anciens sujets de la Reine) sont - aussi - des Hamsteriens. Ham est un petit bout d'ile, une chiure de mouche sédimentée miraculeusement émergée. Les hamsteriens vivent d'après le Livre de Dave, le carnet de notes d’un chauffeur de taxi mort il y a des siècles qu’on ne sait qui a déterré un beau matin. Ils parlent comme des ploucs illettrés. Le monde que nous avons connu, le monde que Dave connaissait pour eux, a sombré dans l’oubli. La figure du Christ bien sûr, on s'en serait douté, a disparu, supplantée par celle de ce chauffeur de taxi fou rongé par la solitude et la colère.

C’est ce qui fait du Livre de Dave une tragédie. Non la tragédie de l’humanité – parce que l’humanité est intrinsèquement tragique, dans l’esprit de l’écrivain tout du moins, qu’elle soit fondue dans le christianisme ou dans le simple témoignage d’un chauffeur de taxi rendu fou par la solitude (kif-kif en somme pour Self) – mais la tragédie d’un homme. Dave. Chauffeur de taxi de son état. Divorcé. Privé du droit de voir son fils. Qui n'est peut-être même pas son fils. Privé de sa vie. Paumé. Mal dans sa peau. En colère contre tout. Contre sa femme et donc contre toutes. Contre les hommes et donc contre lui. Le livre est à son image. Tant est si bien que dans ce monde nouveau, moins évolué que ne l'était le Moyen Age, ce monde qui l’a reconnu comme nouvelle Bible plus de 500 ans plus tard, les hommes sont exclusivement des papas et les femmes des mamans, les enfants sont partagés en fonction des règles de l’alternance, la structure familiale traditionnelle est reconnue comme une forme d’hérésie. Les textes traitant des errances de Dave font ainsi écho à ceux qui racontent les temps nouveaux, comme le rire fait écho à la compassion, la moquerie à la pitié. Étrange sentiment que celui-là, étrange lecture semblable à un lent mouvement de balancier.

L’œuvre de Will Self s’inscrit dans une entreprise de dystopie. Pas seulement Le Livre de Dave. [La dystopie, pour ceux qui ne seraient pas au courant, c’est le contraire de l’utopie, soit la description d’une société du pire. 1984 d’Orwell ou Le Meilleur des Mondes de Huxley sont des œuvres dystopiques pour ne citer que les plus fameux exemples.] Mais, à la différence de ces prédécesseurs, d’Orwell ou de Huxley, Will Self n’utilise pas le mode dystopique pour avertir ses congénères, pour les préparer au pire en espérant qu’un sursaut les rende meilleurs. Il n'y a rien de prophétique dans sa littérature. Son approche me semble déjà davantage similaire à celle de Zamiatine qui, dans son Nous Autres, décrivait avec un peu d’avance ce qu’il allait advenir de l’utopie communiste. Mais le monde en pire que décrivait Zamiatine était en quelque sorte déjà là. On le sentait sur le point de se révéler, comme une eau frémissante sur le point de bouillir. Il était peut-être même bien là, tout court. Will Self, lui, via son entreprise de dystopie, établit une relation d’interdépendance entre notre monde et celui de demain, comme si ce monde en pire n’était pas à venir, ni sur le point d’advenir, mais comme s'il était déjà là, comme s’il n’était pas véritablement plus sombre que celui d’hier mais seulement différent grâce au regard nécessairement tronqué que nous portons sur lui. Comme si l’Humanité était toujours la même, obéissait aux mêmes cycles d’évolution, se répétant sans cesse, infiniment. Répondant à ses mêmes sempiternels besoins. Il semble évident à la lecture du Livre de Dave que Self ne croit pas en la possibilité d’un sursaut. L’humanité a chez lui un caractère immuable qui la fait invariablement sombrer dans la violence et l’idolâtrie. L’humanité est indécrottablement idiote et sanguinaire. Et le sera toujours. Ce qui vous semble absurde dans le futur de l'humanité, décrit par Self, représente (bougre de cons !) ce que vous vivez, représente ce que vous êtes aujourd'hui sans en avoir conscience. Le Livre de Dave se veut moins une œuvre d’anticipation qu’une sorte de miroir déformant. Ce que recherche Will Self, c’est peut-être à tromper un lecteur qui se gausserait de ce futur absurde tout en oubliant que son monde n’est pas tellement différent, tant il est vrai que tout comme son reflet futuriste, il excelle en raffinement dès lors qu’il s’agit de s’endoctriner à coups de croyances absurdes, de superstitions insensées - je parle pour Will Self, là, et tant pis si il m'en tient grief ! (mais comme il ne subodore même pas mon existence, on va choisir de s'en foutre) Cette œuvre constitue donc encore moins une mise en garde à l’attention de l’Humanité. L’Humanité est déjà, pour Will Self, telle qu’il la décrit dans ce livre. Déjà enfermée dans des raisonnements abscons, déjà guidée par des religions idiotes. Elle a déjà son Livre. Elle se laisse déjà guider par les œuvres de fous. Elle refuse déjà de prendre à bras le corps l’arme de la raison pour se libérer. Et elle ne changera jamais véritablement.

Le chrétien fervent que je suis aurait pu et sans doute dû bondir à chaque page. Il a pourtant ri de bon cœur et pardonné à l’auteur son aveuglement. Une évidence m’est apparue pendant toute la lecture : ce que Will Self écrit dépasse sa pensée. Ce qu’il veut décrire décrit plus finement qu’il ne l’aurait sans doute voulu. Oui, objectivement, les religions semblent absurdes. Je dis bien "semblent". Plus exactement, les pratiques qui découlent des religions semblent absurdes. Oui, des religions peuvent émerger d’écrits à dormir debout. Mais ce qui les rend sottes, ce ne sont pas les œuvres qui les ont fondées, même lorsqu’elles sont l’œuvre de déments, mais la manière dont les hommes les ont retranscrites. La manière dont ils figent leur propos. Ce qu'ils en font. Ce qui crée la société absurde que décrit Will Self dans ce livre ne trouve pas son origine dans l’œuvre pathétique du chauffeur de taxi ; qui n’imaginait sans doute pas en écrivant ces lignes qu’elles fonderaient une religion nouvelle dans un monde post-diluvien. Ce qui a fondé ce nouvel environnement spirituel, c’est la distorsion née de l’incapacité de l’Humanité à comprendre le monde dans lequel elle vit et la place qu’elle doit y tenir. Pour tout dire, il me semble que ce livre constitue une description par l’absurde de ce qui a fait l’Histoire du christianisme. Le problème du message chrétien n’est pas ce qu’il contient, bien évidemment – car, ce qui ne manque pas de sel, il n’est ni le produit d’un fou, encore moins un héritage aliénant – mais la déformation qu’opèrent sur celui-ci les limites de la compréhension humaine, l’incapacité de l’homme à le vivre, à aller au bout de ce qu’il dit.

Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer ici un petit extrait que je trouve particulièrement savoureux. Pour resituer le contexte, le passage se situe dans le futur. Un homme, nommé Symun Devùsh, a été condamné à l’emprisonnement pour avoir fondé une hérésie – hérésie plus raisonnable que les préceptes religieux en vigueur. Pour faire court, Dave, le nouveau prophète l’aurait visité en rêve pour récuser lui-même son Livre et en apporter un nouveau. Celui-ci défend l’Amour et prétend que s’aimer les uns les autres, c’est l’aimer lui-même (œil qui cligne)… Le narrateur décrit les châtiments réservés aux prisonniers confondus en hérésie qui ne parviennent pas à se conformer aux exigences des autorités religieuses.

« Le châtiment le moins sévère était le marquage au fer rouge et l’exil, suivi de l’ablation de la langue et de l’exil. La peine la plus sévère – dont l’application était fréquente – était la mort. On faisait tournoyer les papas sur la roue jusqu’à l’hémorragie cérébrale, avant de les éviscérer. Puis, tandis que le pauvre malheureux regardait sans comprendre ses boyaux sur le sol à ses pieds, on lui coupait les parties génitales et on les lui fourrait dans la bouche. La mort survenait en l’affaire de quelques unités. La tête du papa mort était tranchée et fichée sur une pique à la porte donnant sur le fleuve ; en dessous, une affiche était accrochée qui disait : C’T’HOMME DI DES FOUTÈSES. »

jeudi 24 mai 2012

In DeLillo - Les Joueurs - Le marché aux enchères


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Il y a quelque chose de tordu dans les dialogues de DeLillo. De foireux même, allons-y franchement. Dans un premier temps, je ne parvenais pas vraiment à mettre le doigt sur ce qui me démangeait les muqueuses. C'était pourtant là, indéfinissable. Ce n’était pas cette ironie froide que semblent partager tous ses personnages, uniformisant leur tempérament, ni cette absence d’implication (de chaleur, de pulsations, de chair) qui les caractérise tous.

C’est en lisant Les Joueurs que cela m'est apparu comme une évidence : les dialogues de DeLillo me font l'effet d'un spectacle de ventriloque. Derrière chacun d’entre eux, on entend la pensée de l'auteur avec autant de subtilité que si il utilisait un porte-voix. Est-ce pour autant un reproche qui vaut la peine d'être formulé à son encontre ? Pourquoi se gêner. Si DeLillo a la réputation d'être barbant, c'est en partie à cause de ces dialogues téléguidés dont il abuse. DeLillo ne fait pas dans l’étude de caractère mais ce n’est pas vraiment l’objectif de sa littérature non plus. Il y aura toujours une distance entre l’objectif de l’écrivain et les souhaits du lecteur. La littérature n’est pas un divertissement. Ni un essai psychanalytique. A vrai dire, on lui serait presque reconnaissant d’être aussi jusqu’auboutiste dans sa démarche, tant Freud a causé de torts à la littérature contemporaine. Sous la plume de DeLillo les êtres humains sont interchangeables, c’est un fait. Ils partagent la même aspiration au vide, le même lymphatisme, le même cynisme défensif. C'est un fait. Mais c'est aussi parce que chez DeLillo tout le monde pieute dans le même lit. Tout le monde loge à la même enseigne. C’est la conséquence naturelle, organique du projet de constitution d’une œuvre-miroir.


Chez DeLillo, il y a quand même de quoi se consoler. Ou se perdre. Prenez donc Les Joueurs, son 3ème roman, cette phrase qui jaillit proprement du texte, qui vous bouscule, et vous fait l'effet d'une beigne :

Après les cris des courtiers, les cotes, les enchères, la cadence et la sonnerie d’un marché aux enchères, il y avait toujours un prix final, bon ou mauvais, un aplanissement des désirs matériels du monde. Les participants du marché étaient terre à terre. Ils se jouaient des tours. Ils ne dérivaient pas au-delà de la marge des choses.Une curiosité que cette phrase. Une curiosité en fait que ce roman tout entier. Petit, chétif, fulgurant, maigre. Je ne saurais dire s’il est magnifiquement raté ou piteusement réussi.

Peut-être faut-il commencer par évoquer Lyle, pion de la finance new-yorkaise, qui en est un des personnages centraux ; statut qu’il partage avec sa compagne dont on suit en parallèle les errances. Lyle est un automate, un rouage, rien de plus. Porté plus qu'incarné, il comprend intuitivement qu’ici est l’alpha et l’oméga du monde libre, sa puissance et son talon d’Achille, l’épée qui à la fois le fait vivre et le fera périr. Wall Street, son symbole. Un univers absurde que ne renierait pas le plus desespéré des héros kafkaïens. Le centre névralgique de New York palpite comme un coeur sous respirateur artificiel ; des employés se perdent dans l’absurdité des étages et des ascenseurs des Tours Jumelles, de pauvres gens errent sans but, et l'on croise là où l'argent s'échange jusqu'à ce qu'il en perde toute valeur, mendiants, exclus, crève-la-faim. Et cet homme tout debout, fait tout debout, que l’on retrouve chaque jour au pied des buildings, telle une fourmi insignifiante, et qui porte haut des pancartes noircies de revendications. Est-ce cet homme qui fait comprendre à Lyle ce que ce monde à de factice, d'inhumain, de fou ? Ou le meurtre d'un collègue en pleine bourse, au milieu des courtiers dingues et vociférants ?

Est-ce parce qu'il reconnait vivre sur la base de sentiments vaporeux et incertains, une existence toute entière devenue un jeu qui ne laisse même plus la force de la désespérance. Au sein duquel toute lutte - y compris mortifère - n'est que pitreries et gesticulations.


Qu'est-ce qui incite Lyle à projeter de poser une bombe dans le saint des saints de la finance américaine : le 11 de Wall Street ? Comment glisse-t-on de la peau de trader patenté à celle de terroriste ? Et bien naturellement, il faut croire. DeLillo énonce son credo en définissant l’existence moderne, qui peu à peu se vide de signification. D’importance, et donc de conséquence.

Piteusement raté ou magistralement réussi. Comment comprendre ce séjour que Karen effectue dans le Maine en compagnie de ses deux amis homosexuels ? Séjour aux accents buccoliques et désespérés. Alors que son compagnon, Lyle, nage en eaux troubles, glissant en pleine folie, au milieu d’idéologues cinglés, d’agents de la CIA louches... Est-ce là simplement un parralèle établi entre contraires, entre un monde qui n'est créateur que de mort et de souffrance et un autre, fait d'inconscience, de latence et de suspension. Le parallèle semble lourd ? Rigide. Et pourtant, tout s'inverse, car ce sentiment de découvrir un monde vivant, palpitant, même sournoisement tapi est instantanément perçu comme une menace. La découverte également d’une forme d’érotisme absolu, quintessent, dans laquelle peuvent encore se réunir les corps et les âmes, est quant à elle quasiment insoutenable. Comment comprendre autrement le suicide de Jack, l'ami homosexuel, qui s’immole par le feu après avoir couché avec Karen, un après-midi de désoeuvrement ? Comment comprendre cela ? Roman raté, trop intello ? Chef d'oeuvre prophétique ? Parabole mettant en valeur l’individu face aux systèmes ? L’idée que l’existence consisterait à retrouver le gout de sa propre existence et le sens de sa propre fin, ceci en qualité de résistant, par opposition à ce monde qui nous nie en ne faisant de nous que des rouages (fonctionnels ou destructeurs) de tel ou tel système ?

J’en reviens à cette phrase qui est comme une fulgurance dans une œuvre qui me semble un peu trop théorique tout de même pour être bien catholique. J’y reviens parce qu’elle identifie très clairement ce que je pense moi-même depuis très longtemps. Ceci : "il y avait toujours un prix final, bon ou mauvais, un aplanissement des désirs matériels du monde. Les participants du marché étaient terre à terre." Nos grandes figures politiques auront beau gesticuler en enfilant des Y’a qu’à comme des mantras, le marché (notre système) est déjà régulé, et il l’est depuis l’origine. Cela fait partie de son programme initial en quelque sorte. Cela ne vous semble peut-être pas flagrant, tant le monde semble sous l’emprise d’un chaos généralisé, tant l’ampleur de ses déséquilibres parait abyssal, mais c’est un fait, le marché est régulé, selon ses propres critères certes (qui peuvent nous sembler inhumains et donc absolument désordonnés), mais régulé quand même ; n’en déplaise à nos nouveaux hérauts pleins de volonté qui prétendent disposer du pouvoir de moraliser un système qui - en tant que système - ne peut connaitre la moralité (comme on ne peut apprendre la compassion à une bête sauvage ou la pitié à une machine). La crise elle-même, oui, cette crise là y compris, dont on nous rebat les oreilles (et toutes celles qui ont précédé), ne sont que des éléments de cette régulation autoprogrammée. Loin d’être de bruyantes manifestations du grand désordre, elles ne sont que l’étape tumultueuse (et récurrente) d’un seul et même cycle. Invulnérable, se rebootant sans cesse. Les crises sont l’élément nécessaire qui permet au système de se purger – naturellement. D’aucuns pensent que le capitalisme s’est transformé avec le temps ; ils ont tort. Le capitalisme s’est certes développé. Il a sans doute étendu son influence. Ses moyens se sont accrus avec le progrès technologique. Il est même parvenu à détruire son seul ennemi historique au bout d’une lutte qui fut faussement âpre et terrifiante. Tout cela est sans doute vrai. Mais c'est un écran de fumée, tout comme cette connerie de progrès qui agit comme un lubrifiant avant une double sodomie. Le capitalisme n’a en vérité jamais cessé de creuser inlassablement le même sillon, de poursuivre le même but.

Le capitalisme est un jeu, un jeu qui obéit à des cycles. Et les spéculateurs – comme leurs adversaires – en sont les joueurs amoraux. Des joueurs amoraux tout entiers prisonniers de ce tumulte, de cet univers de beuglements, de chiffres, de devises et de courbes graphiques. Le credo de DeLillo et ça l’était déjà dans Mao II, c’est d’unir des opposants idéologiques dans le même élan nihiliste. Capitaliste et anticapitaliste militants pieutent dans le même lit. Entre autres. Sont l’engeance du système lui-même qui les a créés afin d’assurer éternellement sa propre subsistance.

Si je parle de système, c’est bien entendu parce qu’il ne met pas en scène que le marché. Comme le laisse supposer l’œuvre de DeLillo, formant un tout obsessionnel visant à en dessiner progressivement les contours (et à en identifier les diversités), la structure est complexe, protéiforme : marché, politique, capitalisme, entreprises, finance, médias. Soldats et adversaires ont pourtant la même origine.

Comment ne pas considérer que les médias constituent la condition sine qua none de l’existence de la lutte terroriste. N’est-ce pas évident que ces deux mondes ne semblent conçus que pour se nourrir l’un et l’autre. L’acte terroriste vise toujours un symbole. Le carnage tout spectaculaire qu’il soit y sera limité, circonscrit. Seuls les médias et leur traitement du drame permettront à cet acte de devenir signifiant, de s’étendre, d’entrer en phénomène de contagion et donc d’unir un peuple entier dans la même compassion, la même tristesse et la même terreur. Sans médias rien ne serait possible. Ne resterait que la guerre totale et aveugle comme issue à toute cause bien décidée à obtenir gain de cause.

Le début du roman est a posteriori une parabole très éclairante de tout ce qui est exposé ici. Les passagers d’un avion regardent un film muet, dont la musique est jouée simultanément par un pianiste ne connaissant rien de l’intrigue du film. Une scène absurde qui préfigure peut-être ce ratage de justesse qu’est tout le roman. Des golfeurs innocents en train de jouer se font massacrer à l’automatique par une poignée de terroristes dévalant des roughs et des bunkers. Subtil, n’est-ce pas ? Les golfeurs (occidentaux bouffeurs de Corn Flakes convertis à l’American way of life) sont inconscients du danger qui les guette. Ils ne songent qu’à jouer à leur jeu absurde dans leurs fringues idiots. Les terroristes eux-mêmes sont sans doute inconscients de la réelle portée de leurs actes. Ils massacrent. Ils jouent. Ils opposent leur idéologie à celle de leur adversaire, leur idéologie qui n’est jamais qu’une représentation physique de celle-ci. Rien n’aurait de sens en réalité sans le pianiste – le média – qui rend le film signifiant, grâce aux inflexions de la musique qu’il joue, tour à tour guerrières, poignantes, racoleuses, burlesques, ultra-démonstratives, larmoyantes. Il est le noyau ou le stigmate hollywoodien de la scène. Rien n’aurait non plus de sens si les passagers ne contemplaient ce spectacle total de mort, dont ils se repaissent avant de se disperser, d’observer un retour aux sentiments, de retrouver leur « vraie vie [qui] est en bas et commence maintenant à se reconstituer, rappelant leur chair de là-haut, dans le courrier qui attend d’être ouvert, dans les téléphones qui sonnent et le travail qui s’amoncelle sur des bureaux, dans l’énonciation fortuite d’un nom. »

Cette évocation d’un acte terroriste en pleine bourse de New York a accessoirement renforcé l’aura de prophète qu’a DeLillo. Les raccourcis sont tentants. Mais nous les laisserons à ceux qui les aiment. Nous préférons les chemins de traverse.

jeudi 29 mars 2012

Terrasse de l'hôtel Raphaël, 9h00 du matin



Il fait beau ce matin quoiqu’un peu frisquet. Je porte un jean dont le prix est indécent, une paire de Clarks semi-montante en cuir de couleur ébène et à l’intérieur, des chaussettes dépareillées, l’une beige, l’autre marron clair. Une veste bleue-nuit en velours et un t-shirt noir uniqlo sur lequel figure en surimpression la pochette du seul disque que J.R. Monterose a enregistré en leader (en 1956) chez Blue Note Records. Marie-Lou me fixe de ses grands yeux verts. Ses cheveux châtains reflétant la lumière du matin bouclent adorablement aux pointes. J’ai envie de lui demander combien de temps il lui a fallu ce matin pour obtenir un tel résultat. Je m’abstiens toutefois ; mieux vaut ne pas parler à tort et à travers, je m’en voudrais de déstabiliser la professionnelle consciencieuse qu’elle est. Marie-Lou porte un grand pantalon à carreaux qui s’évase à mi-cuisses, un chemisier très légèrement décolleté et un gilet verts, parfaitement assortis. Le pantalon est tellement large aux chevilles que je ne vois que la pointe de ses chaussures noires ; certainement des chaussures à talon. Je suis déçu de ne pouvoir savoir si elle a le pied fin ou non. Devant elle, sur la table, il y a une dizaine de petites fiches, disposées en éventail. Il y en a des jaunes, des roses et des parmes. Je tourne la tête un instant et je la vois sourire et rougir légèrement. Ma parole, elle en veut à mon corps cette petite. La vue de la terrasse de l’hôtel Raphaël, elle-même surprenante de verdure, est splendide. La lumière descend en flèches sur le sommet de l’arc de triomphe. On entend le murmure de la circulation, faible indice de l’agitation qui règne tout en bas. J'ai le sentiment illusoire que nous sommes en quelque sorte à l'abri. « On commence ? », demande-t-elle en m’adressant un clin d’œil. J’attends un peu avant de répondre, je sais comment économiser mes effets, je hausse les épaules, boit une gorgée de mon ristretto fumant et répond d’une voix très douce, quasi inaudible : « Je suis tout ouïe Marie-Lou. » Elle regarde ses fiches, se bande les yeux avec une main et pioche au hasard. La fiche est de couleur parme. Elle sourit, inspire profondément et se lance.

Marie-Lou Carpentier, journaliste chez Elle – Si vous pouviez partir en vacances avec un écrivain, qui choisiriez-vous ?

Dorham – Et bien ! Une terrible chose que le hasard. Une question bien offensive pour commencer, je me demande s’il ne serait pas judicieux que je commande sans plus attendre au barman un gin tonic - au diable les horaires et les convenances - afin de me donner du courage parce que je subodore qu’il m’en faudra pour vous affronter, sans grand risque de sortir vainqueur.

M.L. – C’est ainsi que vous voyez les choses ? Comme un affrontement ?

D. – Peut-être devrais-je plutôt répondre à votre première question avant celle-ci. Qu’en pensez-vous ?

M.L. – Comme bon vous semble. Attendez (elle fouille dans son sac, en sort un petit appareil noir, appuie sur un de ses boutons), voilà, le dictaphone vous écoute. Rien ne pourra nous échapper.

D. – Je ne sais qui je choisirais Marie-Lou. Serait-ce si amusant de partir en vacances avec un écrivain célèbre ? Faut-il qu’il soit vivant, Marie-Lou ?

M.L. – Vous êtes déjà parti en vacances avec un mort ?

D. – Non, vous avez raison, je suis bien stupide. J’en reviens à ma première question, alors ? Que gagnerais-je à partir en vacances avec un écrivain ? Les écrivains ont beaucoup de choses à écrire, mais c’est bien souvent parce qu’ils n’ont rien à dire. Ils sont souvent assommants, tristes et leur hygiène est très souvent douteuse. Mais il me faut choisir, je suppose, comme je vous vois, je devine que vous ne me laisserez aucune échappatoire. Et bien, je suppose que s’il me fallait choisir…de partir en vacances avec un écrivain célèbre…plutôt qu’avec vous… (Marie-Lou sourit de toutes ses dents) Je suppose que je choisirais David Lodge.

M.L. – David Lodge…

D. – J’aime bien ce type. Je n’ai pas lu grand-chose de lui. Thérapie, que j’avais trouvé très jouissif lors de la lecture, mais qui, je dois l’avouer, ne m’a presque rien laissé. Jeux de Maux, roman d’une cruauté remarquable qui raconte par le menu détail les péripéties de couples catholiques dans les années 50, 60. Et puis Hors de l’Abri, roman très autobiographique qui commence en plein blitz de Londres. Une merveilleuse chose que ce livre, sur l'enfance, l'adolescence, les premiers émois amoureux, la difficulté de devenir un homme, un très beau roman qui fait pleurer et rire, parfois en même temps. Magnifiquement écrit, ce qui ne gache rien.

M.L. – Vous partiriez en vacances avec un écrivain dont vous n’avez lu que trois livres ?

D. – J’ai aussi lu L’Auteur ! L’Auteur ! Un roman biographique sur un autre écrivain : Henry James. (Elle fait une moue d'impatience) C’est ce roman qui est décisif en ce qui me concerne. Pas seulement pour ses qualités d’érudition, réelles, mais plutôt parce qu’il donne des indications sur la personnalité de Lodge. Une personnalité multiple. Il y a quelque chose de très différent dans ce roman. Différent de ce que j'avais lu auparavant. David Lodge est un écrivain moqueur. Acide. Qui aime manier l’ironie. Son humour est très anglais, vous comprenez, plein d’autodérision, de philosophie. Dans Jeux de Maux, il y avait quelque chose de très cruel, une absence de retenue, une volonté de dissection, scientifique, très violente en fait. On retrouve cela, dans une moindre mesure, dans Thérapie. Dans L’Auteur ! L’Auteur !, cette cruauté parfaitement dosée a totalement disparu. L’ironie y est douce. Crémeuse. Tout y est subtilement esquissé. La personnalité de James nécessitait sans aucun doute cette approche, cette délicatesse. Il fallait cela pour aborder son choix de l’asexualité. Les sentiments très forts et très contradictoires que lui inspire l’absence d’une réelle reconnaissance. Les petits mensonges qu’il s’est raconté à lui-même pour continuer de vivre et repousser loin de lui cette homosexualité latente qui sommeillait en lui. Son appétit insatiable des choses mondaines malgré son intention déclarée de se consacrer essentiellement à la chose littéraire. David Lodge est certainement un homme très drôle, qui n’a pas peur des vérités, mais aussi, et c’est ce qui fait son charme si particulier, un homme éduqué, parfaitement au fait des convenances. Un homme qui sait parfaitement quand être bienveillant et qui sait comment utiliser cette bienveillance à bon escient. Bref, Monsieur Lodge est un anglais parfait.

M.L. – J’adore les anglais et j’adore l’humour anglais.

D. – Moi aussi, Marie-Lou, que de points communs nous nous découvrons en si peu de temps, n'est-ce pas ? Dans L’Auteur ! L’Auteur !, il y a une partie que j’affectionne tout particulièrement. Celle qui traite du fiasco d’une des pièces de Henry James : Guy Domville. J’aime beaucoup en littérature, ce processus qui vise à dilater le temps et à multiplier l’espace. Quelques instants seulement, dans la peau d’une multitude de personnages. Cette impression d’effervescence. De grouillements. L’humanité dans ce qu’elle a de plus… De plus…

M.L. – Humain ?

D. – Oui, tout à fait. Donc, cette troisième partie du roman. On y suit Henry James, bien sûr. A la fin de la deuxième partie, il formule la résolution de se laisser un an pour percer dans le monde du théâtre. Un an, c’est à peu près le temps qui le sépare à cette époque de la première de Guy Domville. Il y a quelque chose de très symbolique dans cet espoir qu’entretint James d’acquérir la reconnaissance du milieu littéraire par le biais du théâtre. Ces romans ne se vendaient pas très bien, vous savez... Et quant à ses nouvelles, elles laissaient froid. Et l’homme en souffrait, bien que ses ambitions littéraires en soi, l’incitaient à produire une littérature qui ne pouvait pas – à l’époque – être celle du plus grand nombre. Dans cette volonté de passer du roman à la forme théâtrale, il y a celle qui consiste à détruire les intermédiaires. Un courage fou, presque déraisonnable, une témérité inconsidérée en fait. Henry James, par ce vecteur, allait au devant du public parce qu’il ne venait pas à lui naturellement. Cette entreprise symbolisait ce pas en avant que nous faisons envers ces personnes rétives dont on souhaiterait capter l’attention, le désir, la considération.

M.L. – Un désir de chair, pour un homme l’ayant refusée toute sa vie…

D. – Tout à fait, Marie-Lou, c’est très juste. Un désir de chair. La chair, chez Henry James, passe par les mots, les applaudissements, les vivas, les félicitations, les articles laudateurs. Nous le suivons donc au théâtre. Refusant d’assister à la première, nous le retrouvons à une représentation d’Un Mari idéal d’Oscar Wilde, l’esprit ailleurs, bien sûr. Nous le voyons tourner en rond, se faire du mauvais sang, Lodge nous plonge dans ses tourments. Et nous suivons aussi les critiques de l’époque : Shaw, Wells en particulier. Et les amis de James qui viennent à la représentation. Et ces gens du poulailler qui le couvriront de quolibets et de sifflets. Parce qu’il s’imaginait, à la sortie de la pièce de Wilde, venir au théâtre, recueillir les applaudissements après avoir entendu ces L’auteur ! L’auteur ! qui les appelait usuellement sur scène. Il les entendit, ces appels, mais ils l’appelèrent pour pouvoir le conspuer. Terrible partie du roman. Terrible vie de l’artiste. Voilà. Voilà pourquoi je choisirais Lodge. Pour toutes ces raisons, la troisième partie de ce roman, cette délicatesse, ces petits traits qui font un ensemble, qui permettent de se forger une idée d’un homme, de ce qu’il fut intimement, sans voyeurisme, sans volonté hypocrite de s’immiscer dans une intimité. C’est un peu désordonné, mais c’est cela, pour cela que je choisirais Lodge. Ce n’est peut-être pas très sensé, ça ne vole sans doute pas très haut, mais je vous fais part de mes sentiments, Marie-Lou, je n’ai pas d’autres arguments que ceux-là.

M.L. – Et la seconde question ?

D. – Pardonnez-moi, j’ai perdu le fil.

M.L. – Voyez-vous notre entretien comme une sorte de lutte ?

D. – Mais tout est une lutte, Marie-Lou ! Ne le voyez-vous pas ? Un combat ! Tout ! Respirer est un combat. Tout n’est que combat. Il y en a simplement de plus agréables à mener que d’autres.

M.L. – Oh, Dorham…

mardi 15 novembre 2011

Avant d'aller dans le monde


Il y a dans le terme amitié quelque chose qui échappe à la compréhension. Le terme est imparfait, indéfini. Insaisissable sans une donnée complémentaire. Qu’est-ce qu’un ami d’ailleurs ? Une béquille, une balise, quelqu’un qui serait là pour vous quand vous en ressentez le besoin, quelqu’un qui vous écouterait, qui saurait vous rassurer ? Un ami, considéré de la sorte – conçu par soi et pour soi pour ainsi dire – ne serait donc rien de moins qu’un réceptacle élu parmi les autres pour déverser sa peine, ses frustrations, un objet quotidien à utiliser in extremis en cas de coup dur. La moindre tempête ne ferait qu'une bouchée de cette amitié là. Avoir un ami implique naturellement d'en être un soi-même. Si votre ami est pour vous une balise, il vous faut donc être une balise pour lui. On voit bien dès lors le possible déséquilibre qui peut éventuellement prévaloir dans ce type de relations, lorsque l'on voit notamment dans l’ami celui qui vous soutient avant de voir en lui celui qu’il faut soutenir.

Ce déséquilibre subsiste parce que le concept en lui-même est incomplet. Parce qu’une amitié n’en est pas une si elle n’est pas également complétée par la notion de camaraderie. D’un ami, il faut partager la condition. Un homme sans moyen ne peut pas être l’ami d’un homme riche, (et vice-versa) si ce dernier ne consent pas à abandonner tout ce qui lui donne l’illusion d’une supériorité. Ce que le Christ exigeait des hommes qu’Il rencontrait à l’égard de leur condition ne dément pas cette assertion. Aux êtres disposant de peu de moyens, Il demandait simplement qu’ils partagent ; qu’ils partagent selon leurs moyens. Mais des riches, Il exigeait bien plus. Il exigeait le dénuement pur et simple. A ceux-là, Il demandait de se dépouiller. Le Christ se disait l’ami de tous les hommes (y compris de celui qui allait plus tard le trahir, quelques minutes même avant l'arrivée des gardes) mais Il savait ne pouvoir l’être véritablement avec ceux qui avaient consacré leur vie aux honneurs les plus factices (l’argent, le pouvoir, l’orgueil, l’amour de soi, la reconnaissance) s’ils refusaient de s'engager sur le chemin du renoncement. Les riches, pour devenir ami des autres hommes selon le Christ, devaient tout abandonner. Sans limite ni restriction. Pour devenir amis de tous, les riches devaient en premier lieu se dépouiller, s'abaisser, adopter la condition de pauvre, de faible, d'humble, devenir pleinement camarade.

Steinbeck, avec Tortilla Flat, a écrit l’un des plus beaux livres d’amitié et de camaraderie. Un roman sans véritable intrigue, constellé de récits multiples. Une suite de paraboles et d’anecdotes morales. Tortilla Flat, c’est la vie de quelques camarades qui partagent à peu près tout. A peu près tout, parce qu’ils sont de ces hommes qui n’ont que peu à partager et dont on ne peut exiger le dénuement. Ils se volent parfois les uns les autres, et punissent sévèrement entre eux leurs larcins, ne se comprennent pas toujours, mais ils partagent la même condition, la même existence, le même vin, les mêmes repas, échafaudent ensemble ces coups tordus qui font le sel de l’amitié et de l’entraide. Les hommes que l’on y croise ne sont pas des saints, même s’il semble parfois qu’une sorte de voix intérieure les y fasse tendre. Ils regardent de loin la Loi, respectueusement, tout en comprenant qu’ils peuvent moralement s’en affranchir. Ils sont souvent grotesques, simples d’esprit, menteurs, affabulateurs, portés sur la bouteille plus que de raison, sur les femmes plus que de raison, ils se querellent, se battent, se réprimandent, mais ils ont la science de la rencontre et du don. Ils savent unir leurs efforts pour de justes causes, savent s'attendrir du mauvais sort d'autrui et connaissent d’instinct ce qui porte intrinsèquement les germes de la division : l’argent, la propriété, la passion amoureuse, l’égoïsme et l’indifférence.

Ce livre est bien sûr un livre de joie. Un livre de joie sainte. Pas un réquisitoire moisi en faveur de l'affliction ou de la pénitence. Ces hommes ne possèdent rien si ce n’est une maison dont a hérité l’un d’entre eux. Mais ils mesurent la chance qui leur est offerte. Cette maison, ces quelques murs, ils les partagent et les font résonner de rires, d'histoires, de beuveries et de sagesse. Cette joie, ils ne la trouvent que dans le partage, l’écoute mutuelle, la sagesse des paraboles, le dévouement, le vin, l’esprit d’aventure, en dépit de leurs imperfections, de leur bêtise, bien souvent confondante, de leur infantilisme, de ce qui parfois les fait retomber lourdement dans l’égoïsme pour toujours s'en relever. S’il en était besoin, ce roman simple, limpide et drôle, démontre bien que comme le Christ le pensait, l’amitié n’est rien sans camaraderie, sans le partage d'une même condition, que l’amitié est impossible sans dépossession - ne serait-ce que morale - mais qu’elle se dissout paradoxalement quand il n’y a plus rien à partager. Lorsque l'un des amis mourra, la maison sera du reste volontairement réduite en cendres, exclue de la vulgarité que constitue la propriété. Les amis d'hier, mélancoliques et privés d'une partie d'eux-mêmes, n'auront plus qu'à prendre la route, en empruntant chacun des chemins différents.

vendredi 28 octobre 2011

Une conversion


En 1920, lorsque Giovanni Papini écrit sa Vie du Christ, sa réputation est déjà faite. Imprécateur, blasphémateur impénitent, anticlérical violent, contempteur bileux et compulsif du christianisme, auteur vénéneux de L’Homme Fini - autobiographie de la démesure, écrite qui plus est à l’âge de 30 ans, ce qui constitue déjà pour l’intelligentsia littéraire italienne de l’époque un crime de présomption – du Crépuscule des philosophes annonçant sans faillir ni trembler la mort de la philosophie, nationaliste hystérique, l’écrivain, d'une laideur physique déjà remarquable, attire et rebute tout à la fois. Rares sont ceux qui parviennent à susciter autant de dégoût en un seul et même élan.

Cette Vie du Christ est pourtant le résultat d’une conversion. Ce n’est pas tout à fait exact. La conversion et la rédaction de ce livre semblent en réalité concomitantes. Mieux, corrélées. Elles se nourrissent l’une l’autre. Semblent prendre ensemble de l’ampleur, comme deux adolescents fantasmagoriques qui se forceraient à grandir pour ne pas être plus petit que l’autre.

L’œuvre de Papini eut du reste un immense succès, à tel point qu’il ne se dément toujours pas aujourd’hui. Les lecteurs ont donc sans doute identifié dans cette œuvre une forme de vérité. La réalité de la conversion de Papini fut toutefois sujette à caution. Les ennemis d’hier, les prêtres salis, les chrétiens de tradition se souvenant d’infâmes blasphèmes, les pratiquants de la pleine lumière non seulement, mais aussi tant d’autres parmi les écrivains, journalistes, observateurs admis du monde des lettres italiennes, s’empressèrent de renifler autour du livre comme un chien autour du pied d’un lampadaire, espérant trouver de quoi démontrer sa présupposée fausseté. Papini, après s’être tant – et parfois si méchamment – moqué de tous, ne pouvait avec cette histoire de conversion que chercher un nouveau moyen de tromper ceux qu’il tenait en en horreur. Des les trainer dans sa propre boue. L’homme était sans aucun doute assez fou pour écrire un livre-énigme dont il serait seul à détenir la solution. L’homme était sans aucun doute assez vil pour s’humilier sans sincérité et rire de la méprise de tous. Papini était sans aucun doute de ces hommes qui concevaient et riaient de blagues qu’eux-seuls pouvaient comprendre. Et ces hommes-là comptaient parmi les plus dangereux, dangereux par delà leur solitude forcenée qui les conduisait à haïr jusque l’intégralité (ou quasi) de l’espèce humaine.

La correspondance de Papini, ouverte aujourd’hui, permet raisonnablement de ne plus douter de cette conversion. Son athéisme était de toute façon un athéisme branlant. Un athéisme mal fondé. L’athée qui réfute Dieu en toute sérénité est un être qui doit logiquement se désintéresser de la question. Dieu n’existant pas, il ne peut le considérer, il ne peut ressentir le besoin de lutter avec lui, comme le fit Papini avec tant de violence et sans doute de frustration, avant de céder d’un coup d’un seul devant l’éclatante beauté des Evangiles.

Cette Vie du Christ est différente des autres. Elle est unique. Elle n’est ni l’œuvre d’un homme d’Eglise, ressassant douillettement sa théologie personnelle, ni celle d’un philosophe, épuisant la sève des Évangiles à force de les décentrer, de les recentrer, ni encore celle d’un historien soucieux de rétablir une vérité qui lui échappera forcément, faut de moyens. Elle ne constitue qu’une simple lecture. Droite. Univoque. Fidèle. Croyante. Fiévreuse parfois. Une lecture qui traduit une volonté ferme de ne pas trahir les paroles du Christ et son enseignement. Un postulat de Foi. A peine accouché. Refusant les accommodements, les consensus, les retours en arrière, les mises en contexte, les approches philosophiques imparfaites.

En se convertissant, Papini ne perdit rien de sa férocité. Rien de ce qui fit de lui un pamphlétaire. Dans ce livre, son style est toujours sur-démonstratif, accusateur, acide. Hélas aussi, plein d’anathèmes. Paradoxalement, il sait aussi se faire d’une redoutable précision. Tout d’abord parce que la base de ce livre est restreinte à la seule lecture des Evangiles et de quelques apocryphes. Ensuite, parce qu’il sait aussi s’adoucir parfois et transmettre ce qui fait la force d’une conversion : l’émerveillement. Et évidemment, la reconnaissance de la singularité absolue du christianisme. Quelle que soit l'époque que l'on considère.

Que peut bien faire un écrivain des Évangiles pour dire vrai ? L’on voit bien que la littérature est l’ennemi du bien. Elle ne peut pas se départir d’une forme d’orgueil. Les vrais écrivains ne peuvent, s’ils ne refusent pas toute forme d’ambition littéraire, suivre la voie de Évangile. Ce faisant, ils s'extraient du champ littéraire. Deux raisons à cela. Premièrement : les Évangiles n’ont pas de faille. Ils ont déjà fait ce qu’il y avait à faire et aucune littérature, aucune forme poétique, ne peut égaler leur beauté simple, sans sophistication. Deuxièmement : toute œuvre littéraire est par nature un artifice et les artifices qu'elle emploie n’atteignent la beauté qu’à condition de naviguer entre ombre et lumière. En littérature, le bien n’existe pas, la douceur n’existe pas, l’Amour n’existe pas sans passions, donc il n’existe pas. Papini se vouait donc ici à une entreprise impossible.

Comme tout converti, il faisait déjà l’erreur de juger les croyants de tradition, les gardiens du temple. Les nouveaux pharisiens ou supposés comme tels. Il s'y enfonçait sans délicatesse en condamnant formellement les impies, les païens, les renieurs de Christ, et bien sûr, les juifs déicides, voués pour cela à l’éternelle damnation, à l’éparpillement, à un destin apatride. Car l’antisémitisme est présent dans cette Vie du Christ. Plus que nulle autre, cette haine-là transpire du livre. Rien d’étonnant à cela. La tradition était encore bien ancrée dans l’Église catholique elle-même. Pie X, pape de 1903 à 1914 avait déclaré en 1904 : « Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, nous ne pouvons reconnaitre le peuple juif. » En 1917, Benoit XV, son successeur avait affirmé que « les juifs [n’avaient] aucun droit de souveraineté sur la Terre Sainte ». Il fallut attendre l’avènement de Pie XI pour célébrer l’émergence d’un pape favorable à l’égard des juifs et cette célèbre phrase datant de 1938 : « L’antisémitisme est inadmissible. Spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Une parole d'une grande force et d'une très simple justesse. Papini, en 1920, héritait en se convertissant d’une tradition mais il faisait également l’erreur de celui qui découvre une nouvelle réalité et pense alors qu’elle est la seule. L’établissement de la Nouvelle Alliance lui faisait croire que la première, qui fonda la relation de Dieu avec les Juifs, était devenue par lien de cause à effet caduque. Narrant magnifiquement la primauté du pardon divin, narrant la passion du Seigneur avec le brio du grand écrivain qu’il fut, du Seigneur mort pour racheter les fautes de l’ensemble de l’Humanité, il ne pût s’empêcher d’établir un acte d’accusation.

Il y a dans cette œuvre, comme dans toutes celles qui abordent les Évangiles, l’idée récurrente que l’Humanité n’est pas digne de l’exigence chrétienne. Papini le démontre aussi par l'absurde. Une poignée seulement de saints, d’hommes véritables, parviennent à s’y conformer. Pourtant, rien ne sépare véritablement les hommes du Christ, rien, si ce n’est eux-mêmes, ne les empêche de parvenir à cet absolu. C’est un chemin qui n’est semé d’aucune embuche, même s’il est escarpé, difficile. De Sainte Catherine de Sienne à René Girard, en passant même par la lecture, plus futile, du célèbre roman gothique, Melmoth, de C. R. Maturin, c’est là un constat partagé, presque évident. Il est invariablement fait par quiconque a le dessein de réfléchir à la possibilité de la transformation du monde par les Évangiles.

Tous ne cèdent pas pour autant à la condamnation des imparfaits. Ou de ceux qu'ils pensent imparfaits, car c'est là la pierre d'achoppement. Sainte Catherine de Sienne, par exemple (qui n'est donc pas sainte pour rien) sait le mal qui se niche - subtilement dissimulé sous une enveloppe de bien - dans le jugement du prochain. Elle sait aussi le respect obéissant que le chrétien doit aux membres de l’Église - choisis par Dieu lui-même - même lorsqu’ils cèdent aux pires déviances, aux pires avarices, aux pires corruptions.

Il y a chez Papini tout ce qu’il faut pour croire à la réalité d’une conversion, tout ce qu'il faut pour parfois s'en réjouir, mais on comprend aussi qu’il lui manque ce petit quelque chose qui aurait pu la rendre complète. Complète, cette véritable et puissante conversion du cœur. Quelque chose en moins devient un quelque chose en plus. La mise de coté de la nécessité d'une abstinence de jugement devient bientôt une forme d’antisémitisme larvé. Un horrible dévoiement. L’histoire personnelle de Papini est à étudier sous cet angle, car l’on voit bien que ce manque finira par le ronger, que ce manque, bientôt comblé par une tumeur qui ne fera que s’étendre, et pulser sous son épiderme, l’éloignera plus tard du message chrétien. Cet homme fera de son antisémitisme son obsession, de sa prime erreur un combat. Et l’on voit bien qu’il s’éloignera davantage du christianisme encore lorsqu’il se rapprochera du fascisme ; cette idéologie malade qui ne honnit rien tant que le pauvre, le loqueteux, l’estropié, le difforme, qui ne célèbre rien tant que le fort, le violent, le puissant. Cette idéologie qui dans sa particularité italienne n’aura d’autre souci que celui de recréer une petite aristocratie bourgeoise, insouciante, inconséquente, malgré le tumulte de la guerre et son cortège de massacres. Cette idéologie guidée par un homme pacotille ne glorifiant que sa personne, son orgueil, l’amour de soi et l’argent ; ce petit homme à femmes, infidèle, inconstant, obsédé par le sexe, violent parce que faible, cruel parce que grotesque. On n’erre jamais que dans les méandres de la seule âme dont on dispose : la sienne. Papini se souvenait-il en 1943, à la chute du triste Duce, lorsqu’il partit se réfugier dans un monastère, des pages ferventes et habitées qu’il avait écrite plus de vingt ans plus tôt sur l’Amour infini du Christ envers les enfants (à qui chaque croyant doit ressembler), les pauvres, les malades, les rebuts de la société, les incultes, les simples ? Sur la beauté du pardon. Sur l’Amour sans limite que le Christ porte à tous les hommes. La Vie du Christ de Papini se termine par une longue prière. En pleine guerre, la conscience de l’écrivain souhaite le retour du Fils. Implore sa venue. Jamais, écrit-il, nous n’avons eu autant besoin de Ta présence. Cet appel sans réponse précipita sans doute Papini vers le destin que l’on connait. Sa vie s’acheva dans l’indifférence, dans les moqueries. Papini n’avait su suivre le chemin de ces saints qui, ne recevant plus de signes du Christ, avaient compris qu'il leur fallait redoubler de prières.

mercredi 5 octobre 2011

Sur le dos des blondes


Simon Liberati, cet ancien journaliste F.H.M. fait écrivain (sic) est un type intéressant, en ce sens qu’il est tout à fait représentatif de ce qu’est aujourd’hui la littérature française. En premier lieu, autant l’avouer tout de suite, sa gueule me revient bien. Si la littérature était du rock n’roll (ce qu’elle n’est pas au grand désespoir de certains – tant pis pour eux), cette trombine serait même tout à fait parfaite. Ses cheveux touffus, en bataille, son allure soigneusement négligée, son regard halluciné ont quelque chose de mystérieux. D’attirant. Pour tout dire, Liberati a une gueule de plateaux télé. Pas de plateaux télé façon Drucker, c’est entendu, mais de plateaux télé tout de même. Naturellement, voilà un milieu au sein duquel l’écrivain qui noircissait autrefois des pages dans un magazine rempli de femmes dépoilées, se sent bien. Comme un poisson dans l'eau. Auréolé d’une réputation un peu suintante, post-punk mal dégrossie, il joue à merveille l’écrivain dégingandé, indifférent, au-dessus de la mêlée, cradingue dandy, qui aime plonger dans la vase et les ténèbres de l’espèce humaine. Il y eut L’Hyper Justine, ce roman sadien lauréat du Prix de Flore (opportunément présidé par son grand pote, Frédéric Beigbeder), il y a aujourd’hui ce roman dédié à la triste fin de Jayne Mansfield. Cet amour des ténèbres est donc récurrent, obsessionnel peut-être, mais cette fois-ci il le fait plonger dans des ténèbres blanches et irradiantes, de celles qui résultent d’une pellicule surexposée.

Liberati parle de son dernier livre avec un détachement mesuré et délicatement condescendant qui appâte. L’attitude – la forme – est absolument impeccable. On croirait un individu à la limite de l’autisme et de l’hystérie. Il semble de ces êtres lointains, que rien ne peut atteindre, qui nous paraissent vivre dans des strates intellectuelles qui nous sont inaccessibles. Oui, l’attitude est absolument impeccable au point de laisser penser qu’elle est peut-être étudiée jusqu’à la maniaquerie. La littérature Française – qui n’avait franchement pas besoin de ça – se cherche depuis longtemps un clone de Bret Easton Ellis ; et bien, si Liberati et Beigbeder s’accouplaient, on obtiendrait sans aucun doute son parfait rejeton.

Je mentirais si je n’avouais pas que j’éprouve une sorte d’attirance morbide pour tout ce qui touche à cet Hollywood surexposé qui broie tant d’existences. J’éprouve la même attirance pour les histoires de déchéance. Inutile de le nier, il y a dans cette attirance une forme de voyeurisme aiguë, d’amour fou du ragot, de la boue, de la crasse humaine. Jayne Mansfield est une des existences qui ont le mieux incarné cette tendance boulimique. Une illustration presque parfaite du caractère primitif et cannibale de la Cité Hollywoodienne.

Il y a quelques semaines, Liberati était présent chez Ruquier. Son livre fut encensé par Audrey Pulvar, très gentiment égratigné par Natacha Polony. J’aurais dû me méfier – et je me suis méfié, c’est sans doute là le pire ; quel type assez dingue choisirait ses livres en regardant cette émission sordide ? – mais la tentation était trop forte. Le nom de Jayne Mansfield clignotait en lettres de néon vénéneuses. Ma tendance voyeuriste, toujours. Le regard sous ecstasy de Liberati m’avait envoûté, son détachement cruel, sa froide ironie m’avaient privé de raison. Je pressentais en passant en caisse, au moment de l’achat, livre en main, l’inéluctable désastre mais c’est d’un cœur vaillant que je m’y précipitais. Pendant cette petite sauterie télévisuelle, deux choses m’avaient mis la puce à l’oreille. Pulvar avait tout d’abord sottement comparé le style de Liberati à celui d’Ellroy et je me doutais que cette comparaison ne pouvait être que factice, voire purement factuelle. Tout d'abord parce que j'ai du mal à trouver Audrey Pulvar crédible dans le rôle de critique littéraire. Ensuite, parce que tout le monde croit écrire comme Ellroy. Cependant, absolument personne n’écrit comme lui. Aujourd’hui, il suffit d’écrire un livre sur une femme morte pour que l’on évoque le Dahlia de l’écrivain californien. Il suffit d’écrire dans un style épuré, noir et sec, à l’américaine, pour mériter la référence. Même lorsqu'il ne s'agit que de singeries, de mimétisme littéraire. A cet instant, le regard fou de Liberati perdit du reste d’intensité, ses lèvres n’avaient pas besoin de bouger, de former des mots pour que l’on saisisse malgré lui le passage furtif d’un réflexe en guise de démenti. La seconde puce me grignota l’épiderme quand il fut question de la méthode employée par Liberati pour construire son roman. L’auteur ne se démonta pas. Sa documentation provenait, dit-il, essentiellement d’internet et de quelques livres. Voilà qui sentait fort le dilettantisme. Liberati objectait à juste titre que le travail du romancier consistait aussi à créer des réalités, à former des illusions, parfois à partir du rien, de on-dit, de quelques éléments aussi pauvres qu’épars mais cet aveu semblait toutefois – à cause de la nonchalance avec laquelle il était proféré – dissimuler une forme de paresse, un manque d’exigence envers soi, que l’on reconnait chez un trop grand nombre d’écrivains contemporains.

Qu’en est-il réellement du roman de Liberati ? Est-ce d’ailleurs un roman, à proprement parler ? D’à peine deux cents pages, il est construit sur 1 fait divers et 3 anecdotes rapprochées. Tout commence bien sûr par l’accident de voiture dans lequel Jayne Mansfield a perdu la vie. Froid, clinique, le récit est circonstancié comme peut l’être un rapport de police ; une technique quelque peu éculée qui sent d’emblée le plat réchauffé. Ce récit s’ensuit de 3 moments clés illustrant la déchéance de l’artiste : son expulsion d’un festival de cinéma intello à San Francisco (figurant sa rupture avec le Hollywood officiel et respectable), sa rencontre avec Anton LaVey, gourou libidineux, paranoïaque et venimeux d’une secte sataniste (très connu par tous les illuminés du net qui pensent qu’une sorte de malédiction occulte pesait sur la vie de Jayne et de son petit ami du moment), son dernier spectacle dans un bouge merdique de Biloxi quelques heures avant le funeste accident. Rien d’autre ? Non, rien d’autre. Il a suffi à Liberati d’entrecouper son récit de micro-anecdotes, de références diverses, d’impressions dilatées, de descriptions d’objets, des perruques, des chihuahuas ou de clichés privés de la star pour donner l’illusion d’avoir conçu un roman. L’illusion ne tient pas au plus léger examen. Un roman se pense, se construit, s’atmosphérise, un roman se travaille. Ce livre est l’œuvre d’un fainéant pensant sans doute que l’écriture se suffit à elle-même. Brisant la chronologie, il parvient certes à profiler la nature sous-jacente de l’enfer hollywoodien, à effleurer quelques caractéristiques de la personnalité de Jayne Mansfield et du symbole que son existence représente pour qui veut étudier l’Hollywood souterrain, mais il n’en fait rien, il ne s’en sert pas pour donner de l’épaisseur à son livre. A force de linéarité, d’une absence totale de hiérarchisation, le livre et son ersatz de propos échouent dans une sorte d’affligeante platitude. Ce livre est ainsi vide et creux. C’est un livre de rien. Un encéphalogramme plat de 200 pages.

Il ne m’en faut pas plus pour penser que ce Liberati, bien que tout à fait cathodique, est une sorte d’escroc comme la littérature en produit désormais trop. Un escroc peu redoutable qui plus est. Ayant conçu son faux roman comme Mansfield confectionnait des books de coupures de presse, il n’a abouti qu’à une œuvre-chose pleine de points de colle, de papiers déchirés, d’impressions gondolées. Son œuvre, sobrement intitulée Jayne Mansfield, 1967, n’en est pas une. Grasset en vendra toutefois, à n’en pas douter, un grand nombre d’exemplaires.