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lundi 15 juin 2015

C'est la vie

     Dans Abattoir 5, le plus célèbre roman de Kurt Vonnegut, l’expression C’est la vie revient sans cesse. On la retrouve à chaque fois que le narrateur évoque la mort de quelqu’un ; et l’on meurt beaucoup dans Abattoir 5. On y meurt beaucoup parce que la vie est ainsi faite naturellement mais aussi parce qu’une bonne part de l’action du roman se déroule pendant la Seconde Guerre Mondiale et plus particulièrement à Dresde peu avant (et pendant) les trois jours de bombardement qui rayèrent quasiment la ville de la carte. Je me suis demandé, en lisant ce court roman, si l’expression C’est la vie était une expression que j’employais fréquemment. Je n’ai pas trouvé de réponse à cette question. Je n’ai pas l’impression de l’employer à tort et à travers. Je l’utilise, ni plus ni moins que les autres sans doute. Cela m’arrive, comme à vous tous. Que faire d’autre ? La vie est ainsi faite : nous sommes en quelque sorte ses jouets. L’on ne sait jamais quelle part nous revient, quelle influence pourrait bien nous être attribuée dans ce qui constitue nos existences. La vie commence, se poursuit, s'étend, décline puis s’arrête : c’est la vie. Ce qui est remarquable dans l’emploi de l’expression dans Abattoir 5 – de cette expression si banale et ridicule à force de l’être – c’est que si elle ne change jamais, si elle revient avec la régularité d’un réflexe pavlovien, on y perçoit toutefois d’infinitésimales variations d’intention. C'est à travers elle, autrement dit, que l'on distingue la patte de l'écrivain. L’expression tient ainsi, alternativement, du comique de répétition, du fatalisme, de la mélancolie, du grand éclat de rire, de l’incompréhension humaine face à la fragilité de l’existence. Quand le narrateur l’emploie tout du moins. Quand les Tralfamadoriens l’emploient, eux (les Tralfamadoriens sont ces extraterrestres qui ont enlevé le narrateur et lui ont permis de décoller du temps selon son expression (encore que, cela ne soit pas très clair ; on ne sait si cette capacité est née de cette rencontre ou si c'est cette capacité qui lui valut cette rencontre), c'est-à-dire d’y voyager de manière arbitraire et aléatoire, un peu comme on le ferait à l’intérieur du paysage de sa propre conscience) l’expression devient alors rigide, droite, influctuante, dénuée d’affects, puisque selon leur philosophie première, le temps n’existe pas et n’est qu’un assemblage d’instants, d’éternités successives. Ainsi, la mort perd de son cachet. La vie triomphe sans fin. Abattoir 5 est un roman assis sur ces deux philosophies distinctes : la philosophie tralfamadorienne de l’instant roi et celle des hommes, constitution disparate de métaphysiques angoissées. Abattoir 5 est une suite, une suite de scènes, d’instants, un assemblage de courts romans à la manière tralfamadorienne (les romans tralfamadoriens sont en effet très courts et ne narrent que des instants, par lesquels on atteint l’éternité) et c’est la notion d’assemblage même qui en fait un roman humain, parce que c’est de cet assemblage que l’on parvient à reconstituer une chronologie, une trame temporelle. L’on voyage dans cette vie – la vie de Billy Pèlerin – au gré de souvenirs, d’allers et de retours, obéissant à un mécanisme d’association d’idées. Et pourtant, quelque chose nous retient de décorréler ces instants : notre persistance à vouloir considérer l’existence comme un tout, avec un  début, un développement, une fin, un tout déclinable sous forme de courbes dont on pourrait à force de méditations dégager un sens. Ainsi, nos vies ressemblent à autant de romans. Ainsi, plus exactement, nous faisons de notre vie un roman. C’est peut-être pour cela que nous employons si souvent l’expression, C’est la vie (qui ne signifie sans doute rien en elle-même) : par peur d’affronter tout ce qui témoigne du néant dans l’existence, tout ce qui pourrait nous faire croire que nos vies sont insignifiantes, autant d’accidents malheureux. Ainsi, face à la mort, nous usons de l’expression c’est la vie, non pour dire que la mort fait effectivement partie de la vie, qu’elle en est même la matrice suprême, mais pour refuser de la reconnaître pour ce qu’elle est. Lorsque nous employons l’expression c’est la vie, nous sommes comme ces soldats paniqués, slalomant en hurlant sous une pluie d’obus : survivants parmi les morts, après le carnage, nous baissons les yeux devant nos vainqueurs et nous déposons les armes, avec l’espoir de retourner dans nos foyers, pressés d’oublier.