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jeudi 23 avril 2015

Veille

     Ce matin, pas de quoi se réjouir. Un attentat déjoué par hasard visait des paroisses catholiques. Une jeune femme est morte de résistance. C’est la France d’aujourd’hui. Notre pays. Son image figée par un instantané à peine reprise sur Photoshop. On imagine sans peine le carnage absolu résultant d’une telle entreprise. On conçoit moins son nihilisme revendiqué. Je transpose mentalement la chose au sein de ma paroisse. J'imagine en frissonnant. Le dimanche matin, à 11h00, l’Église est bondée, elle sourit. Elle se recueille. Elle chante. Elle est pleine de vieux, de jeunes parents, d'adolescents, scouts et autres, d’enfants, de poussettes chargées, de familles – pour peu que ce mot ait encore un sens. Afin de ne pas gêner les autres paroissiens, nous nous asseyons un peu à l’écart avec notre marmaille, sur les marches d’une petite chapelle boisée située à la droite du chœur, juste devant la toile du Christ Mort, peinte par Philippe de Champaigne. C'est là notre habitude. Lorsque le regard du curé nous cherche, il sait où nous trouver. Il mesure ainsi notre assiduité, même s'il ne dit jamais rien de nos absences. J’imagine – je vois les visages connus, les petits enfants passant devant nous, leur démarche maladroite et un peu grotesque, j’entends leurs babillages – et l’effroi me gagne. Ce matin, évidemment, ça communique à tout va. Valls fait planer son lyrisme de pacotille au-dessus de cette France qui soudainement semble se souvenir qu’elle fut chrétienne - rassurez-vous, cela ne durera qu'un temps. Cazeneuve ne dit rien, comme à son habitude. Il fait acte de présence, au milieu des français. Ils ont tous l’air surpris, comme si le fait que des catholiques puissent être visés dans le contexte actuel n’était pas une chose attendue. Comme si tout cela ne découlait pas d’une froide logique. Alors qu'il en meurt partout dans le monde et que les survivants n'ont d'autre perspective que de fuir. Les récents propos du Pape François au sujet de l'apathie occidentale résonnent avec davantage de force ce matin. Pour ma part, je me demandais simplement combien de temps cela prendrait avant qu’une assemblée de paroissiens catholiques ne soit la proie de ces hommes dont les rêves humides sont peuplés de nos morts. Je dis hommes, j’insiste, non pas barbares, sauvages, que sais-je encore, parce que c’est ce qu’ils sont, des hommes et que c’est en homme qu’ils seront jugés. Que se serait-il passé si ce projet de mort avait abouti ? La France se serait-elle levée d’un seul élan pour proclamer : Nous sommes catholiques ? Je n’en sais rien. Je m’en fiche, à vrai dire. Toute cette hypocrisie me débecte.
     Depuis plusieurs mois, je m’interroge sans cesse. Je scrute ce que les chrétiens appellent les signes des temps. J’y cherche matière à optimisme, en vain. Alors, je leur cherche un sens. Un dessein. L’image du soldat me revient sans cesse. Non celle d’un soldat en armes et uniforme, non celle d’un pur soldat, c'est-à-dire dénué de conscience, toute fonction, mais celle d’un soldat libre, libre et fier, tenant fermement sur ses jambes. Etre un soldat du Christ, fort de cette conviction que même l’ennemi est à aimer, que le bourreau est plus à plaindre que la victime. L’idée est difficile, elle semble folle et impossible ; je ne suis pas certain d’être assez fort pour l’adopter pleinement. Pour qu'il ne s'agisse pas, en ce qui me concerne, de simples mots dont je me paierais. Cette idée, c’est une coquille. Une coquille dure, incassable. Je suis encore à ma colère, à regarder tout autour de moi de quelles armes je puis disposer. Il faut se tenir prêt, se dit-on. Il faut veiller maintenant. Nous le pressentons. Intimement. Nous en parlons à la maison. Étrangement, nous en parlons sans tristesse. Nous en parlons sereinement. Même les enfants le pressentent. Les prières de la cadette le trahissent. Une question surnage au-dessus des autres : Qu’attend-t-on de nous ? Il n'y en a pas d'autres, en réalité. Comme il n'y a pas d'autre optimisme que notre foi.

jeudi 14 mars 2013

Habemus papam


Lorsque le cardinal Tauran, protodiacre nommé par Benoit XVI, apparut au balcon de la Basilique St Pierre de Rome, il y eut une grande clameur. Quand il révéla le nom du nouveau pape à la populace joyeuse et bigarrée, il ne récolta tout d’abord qu’un grand silence. Qu’a-t-il dit ?, demandèrent les uns et les autres. Bergoglio ? Personne ne le connaissait cet homme là. Une surprise, disait-on sur KTO. Miracle de l’internet, ce matin, tout le monde sait qui est le Pape François. Et tout le monde sait qu’il a étroitement collaboré avec la dictature de Videla et même contribué à faire torturer certains de ses collègues.

Hier, La Croix, quelques minutes après l’annonce de l’élection du jésuite argentin, relayait avant l’heure une information plus nuancée – devrais-je dire, mieux informée.


« De ses années de curé à Buenos Aires et dans la sierra, il a gardé un sens pastoral affirmé, ne répugnant pas à confesser régulièrement dans sa cathédrale et faisant tout pour rester proche de ses prêtres pour lesquels il a ouvert une ligne téléphonique directe. (...) il n’a pas hésité, en 2009, à venir loger dans un bidonville chez un de ses prêtres menacé de mort par des narcotrafiquants. » (…) 

« Ayant fait de la pauvreté un de ses combats – « une violation des droits de l’homme », affirmait-il en 2009 – ce pourfendeur du néolibéralisme et de la mondialisation est ainsi devenu une autorité morale incontestable en Argentine et au-delà. Au point où il apparaît aujourd’hui, dans un pays où l’opposition est quasi inexistante, la seule véritable force à s’opposer au couple Kirchner dont il ne cesse de dénoncer l’autoritarisme. Il leur semble suffisamment dangereux pour que la presse pro-Kirchner ressorte en 2005 une vieille affaire accusant le P. Bergoglio, provincial des jésuites d’Argentine pendant la dictature, d’avoir dénoncé deux de ses confrères qui furent enlevés et torturés dans la sinistre École mécanique de la marine. D’autres témoignages, au contraire, rappellent l’énergie qu’il a dépensée pour obtenir leur libération. Et tandis que, l’ancienne médiatrice argentine, Alicia de Oliveira, qu’il a sauvée des militaires, évoque sa grande richesse affective, la plupart des jésuites argentins gardent de lui l’image d’un homme qui a su apaiser une province divisée et qui sait gouverner en situation de crise. »  

Ce matin, toute nuance a disparu. Les lobbies Kirchneriens ont disparu du récit, les témoignages contredisant cette vision unilatérale d’une histoire que personne ne connaît vraiment en France sont passés sous silence. La grande désinformation commence et le petit tribunal - mélenchoniste entre autres - de France a prononcé sa sentence.

Pour ma part, je ne sais rien des actes du pape François pendant la dictature de cet ignoble boucher que fut Videla, même si je sais que Mme Kirchner n’en serait pas à sa première manipulation, elle qui déterra il y a peu cette vieille histoire des Malouines pour faire mousser l'opinion. Je ne sais rien, ce matin, du nouveau pape, si ce n’est ce que j’en ai vu et entendu. Une grande humilité et un certain goût de la prière. Une volonté de ramener la pauvreté au sein des préoccupations premières de l'Eglise, ne serait-ce qu'à travers le choix de son nom.

A l’instar des catholiques et à l’inverse des procureurs émérites et fainéants qui peuplent la blogosphère et les médias, je sais, quoi qu’il en soit, que la pire des fautes peut être rachetée, amendée. Je ne condamne, ni ne juge. C’est là toute la différence entre l’espérance et le néant.

Viva el Papa !

lundi 10 décembre 2012

A 4 sur un vieux !

Je crois que je ne parlerais pas tant du catholicisme ou de l’Eglise catholique si on n’en donnait pas une image si distordue, si éloignée de la réalité.

Dernier exemple en date, samedi soir : je suis affalé dans mon canapé, je fais défiler les chaines paresseusement, sans y penser. Sur la 2, l’émission de Bruce Toussaint commence avant d’en finir prochainement – la télé est une jungle pleine de bons sentiments. Générique débilitant, micro-trottoir bidonné, sommaire. Applause ! Au menu entre autres choses, la sortie idiote et opportuniste de Cécile Duflot, vous connaissez ! Visez mon doigt suspendu au-dessus de la touche Prog + de la télécommande.

Pour représenter l’Eglise catholique, on a invité le Père Guy Gilbert, vous souvenez-vous du Père Gilbert ? Qui ne se souvient du père des loubards, qui porte le même vieux perfecto depuis 30 piges. Aïe, me dis-je, ça commence mal. Je n’ai rien contre le Père Gilbert, pour tout dire, mais je me demande si on n’aurait pas pu trouver un peu mieux que lui, un peu plus…enfin… – et un peu moins daté sans verser dans le jeunisme – pour représenter les catholiques de France. On n’aurait pu mais on n’a pas voulu. Applause ! Ce n’est pourtant pas les interlocuteurs qui manquent dans l’Eglise catholique. Il y a quantité de prêtres, quantité de responsables qui auraient pu porter la voix du diocèse parisien, mais non, on a choisi le Père Gilbert. Le Père Gilbert coûte que coûte. Le Père Gilbert, connu pour être une sorte de mascotte cathodique. Les médias avaient besoin d’un catholique pour démontrer par l’exception qu’on était tous des ringards rétrogrades. C'est l'office du père Gilbert. Le Père Gilbert, au-dessus de la mêlée des bourgeois qui feuillettent à n’en plus finir des catalogues Ciryllus pour démontrer qu’on peut très bien être prêtre catholique et super cool tout à la fois. Enfin, cool, cool, c’est quand même vite dit : cool, tel que l’on pouvait l’être il y a 30 ou 40 ans. Aujourd’hui, il faudrait penser à prochainement renouveler le stock, un prêtre en survète Nike peut-être ou en baggy, parlant le verlan, hyper branché question breakdance, je ne sais pas. Ou un curé qui sillonnerait les raves et goberait des cachets d’ecsta ! Comme si les gens étaient incapables de détacher la question de l’orientation idéologique du vêtement. Je suis fatigué, moi…

L’Église a-t-elle besoin de représentants cool, qui n’aurait par exemple pas peur de dire des grossièretés ou de se comporter comme un va-nu-pieds ? L’Église a-t-elle besoin d’un Père Gilbert pour démontrer qu’elle accepte sans mal en son sein les diversités d’opinion ? C’est la question à cent mille !

Passent le folklore et la télégénie du prêtre de cuir vêtu. Pins et badges anarchy in the UK ! Applause ! Get louder ! Le Père Gilbert dissipe assez vite quelques doutes. Il lui faut dix minutes en tout et pour tout avant que l’affaire ne sa gâte. C’est qu’il est avant tout catholique : il est contre le mariage gay, il défend la chasteté en tant qu’idéal d’amour. Pire, il se dit contre l’avortement. Personne n’applaudit. Silences sur silences. Voilà qui vous fait perdre toute cool attitude en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Comment ? Aussitôt, Clémentine Autain bondit (car Clémentine est devenue chroniqueuse), l’œil indigné : « Il ne peut y avoir aucune liberté pour les femmes sans celle qui leur cède le droit [inaliénable ?] de disposer de leur corps. » Derechef, l’indispensable Guy Birenbaum, œil rivé sur son écran tactile, sapé comme l’as de pique, s’empresse de signaler que Twitter est en émoi. « Sur internet, dit-il, l’air à peine réveillé, ce genre de propos ne passent pas ! » A cet instant là, j’ai comme une sorte de hoquet. Ou de rire pathétique. Il s’agit peut-être d’un vague remugle. Je sifflerais bien un verre de bas armagnac, moi… Et ça continue. C’est le tour de Pierre Arditi de marquer son désaccord. En peu de mots, en moins d’arguments encore, c’est la curée homéopathique.

Le hic, c’est que le Père Gilbert, a désormais passé l’âge de la vivacité d’esprit ; s’il ne l’a jamais eu. Il balbutie et bredouille et bute désormais sur chaque mot tandis que se succèdent attaques et contre-attaques, survenant de partout. Tir groupé. Le voilà cerné, du haut de ses presque 80 balais, à peine remis d’une convalescence, des suites d’un AVC. Il parvient à placer le mot « vie » après de mémorables efforts entre deux saillies mais sans préciser ce qu’il entend par là. Sa tentative s’évanouit, s’évapore. On ne l’entendra pas parce que l’on n’a pas le temps, qu’il faut passer à un autre sujet, parce que c’est comme ça la télé. Les autres le savent. Le père Gilbert a oublié. Il a perdu la main. Si l’on avait invité ce soir là quelqu’un d’autre que lui, moi par exemple, j’aurais sans doute dit à Clémentine Autain qu’elle définissait sans se moucher la liberté des femmes, comme nombre de féministes, en fonction d’une limitation de celle des hommes. Car, cela va de soi, si toute femme est aujourd’hui libre d’avorter sans rien demander à personne, cela implique qu’elle peut prendre cette décision sans demander l’avis de la personne avec qui elle a conçu l’enfant ((oui, conçu, même si personne n’a fait exprès) ou l’hypothèse d’un enfant). Je lui aurais peut-être aussi dit que la vie n’est pas seulement une question de biologie (essaie donc de voir plus loin que le bout de ton nez, Clèm ! je peux t’appeler Clèm ?), que la question n’est pas de savoir si un embryon peut être qualifié d’être humain après 3 mois de gestation, mais d’envisager la question sous un angle plus philosophique. Mettre un terme à une grossesse, ce n’est peut-être pas tuer un être humain (à dire vrai, je n’en sais rien) mais c’est en tout cas, empêcher une vie d’éclore. L’embryon avorté, n’est pas un être humain mais ce pourrait en être un, ce pourrait être moi, vous, Clémentine Autain, Pierre Arditi ou Guy Birenbaum. Je sais, Guy, ça ne passe pas chez les twittos... Quid, aurais-je sans doute ajouté, de cette liberté (qui conditionne l’ensemble de la liberté féminine selon Clémentine Autain (comme s’il y avait une liberté pour les femmes et une liberté pour les hommes, toutes deux de nature différentes)) alors que l’arsenal contraceptif (dit-on !) est aujourd’hui supérieur à tout ce que nous avons jamais connu. Hélas, la discussion en restera là, prisonnière des préjugés, des arguments tout faits, des capacités désormais limitées du Père Gilbert et de cette ligue improvisée qui ne pouvait décemment laisser dire une opinion interdite.

Je suis fatigué, moi…

lundi 3 décembre 2012

Faut-il déloger Cécile Duflot ?

Taper sur l'Eglise catholique est en passe de devenir un véritable sport national. La preuve, on ne compte plus le nombre de licenciés. Ce qui ne signifie pas que tout le monde soit doué pour sa pratique. Le football a aussi ses footballeurs du dimanche. Ce sport n'est pas bien compliqué, il est vrai et majoritairement soutenu qui plus est - et c'est pour cela qu'il est pratiqué par le plus grand nombre. Les règles en sont simples et quiconque assiste à une partie peut sans peine les comprendre. Mais que voulez-vous, il y en a qui ne sont bons à rien. A rien du tout. Cécile Duflot par exemple a réussi à se prendre les pieds dans ce tapis des plus fins, si bien qu'on finit par se demander si elle sait nouer sans aide les lacets de ses propres chaussures.

Ainsi, dans une interview au Parisien, la Ministre du Logement a parlé des fameuses réquisitions de logements vides et en a appelé à la solidarité de l'Eglise Catholique. Je la cite :

« Je le ferai sans mollesse, comme l'avaient fait De Gaulle ou Jacques Chirac (...) J'ai bon espoir qu'il n'y ait pas besoin de faire preuve d'autorité. Je ne comprendrais pas que l'Église ne partage pas nos objectifs de solidarité. »

Hélas, son tir au but est passé plus de 2 mètres à coté du poteau gauche et a occasionné, comme le veut la tradition, un renvoi aux vingt-deux des plus expéditifs ; l'Eglise ne l'ayant pas attendu pour agir. Il se trouve que l'opération de renvoi s'est effectuée avec l'aimable participation de Charles Gazeau, délégué épiscopal pour la solidarité du diocèse de Paris et diacre au sein de ma paroisse - un homme bon comme le bon pain et peu enclin à l'emportement.

Nous espérons que Cécile appréciera et qu'elle ne laissera pas échapper la prochaine occasion de se taire...



lundi 19 novembre 2012

Lettre ouverte à Boby - Avant fermeture de ban


Boby,


Te répondre ici à un commentaire posté ailleurs pourrait sembler étrange ou pour le moins surprenant. C’est que je sais Nicolas relativement à cheval sur la question. Tu ne liras peut-être pas ma réponse, mais j’ai préféré privilégier le respect du taulier à l’efficacité.

Revenons à ton commentaire. Je l’ai, sois-en certain, apprécié à sa juste valeur. Tout d’abord, il est argumenté, ce qui est plutôt rare ces temps-ci. Ensuite, il aborde plusieurs points qui fondent non seulement mon avis sur la question du mariage gay, mais qui ont grandement contribué à m’inciter à briser ma coquille ; car se dire catholique aujourd’hui, quand on est de gauche, et quand la majeure partie de sa famille ou la majorité de ses amis ne le sont pas, ressemble étrangement à une sorte de coming out. Il convient aussi d’en faire un deuxième lorsque l’on est de gauche au sein d’une communauté catholique ; ce dernier étant étrangement mais logiquement le moins douloureux. Mais c’est une autre histoire. Je ne mets, sache-le, pas les deux situations sur le même plan. Révéler à autrui que l’on est catholique peut susciter incompréhensions et rejets (parfois) mais la souffrance (je prends le soin de mettre le mot en italiques) du catholique qui se décide à s’assumer n’est en rien similaire à celle d’un individu homosexuel affrontant le jugement moral de sa famille ou de ses amis. Le mouvement n’est pas le même, les tenants et les aboutissants non plus.

Je vais essayer de te répondre, point par point. Tu écris, pour commencer :

« Le symbole peut améliorer l’égalité, hé ! Oh ! Et grandement ! C’est l’une des principales raisons pour lesquelles je suis partisan de cette réforme. Le mariage en soi ne m’importe guère, personnellement, comme tu peux t’en douter. D’autant que là, avec un compagnon du tiers de mon âge, je te dis pas les nouveaux remous ! Sacro-sainte morale judéo-chrétienne.

Mais j’ai vu tant de souffrances. »

Il me semble que ton commentaire comporte une contradiction et je ressens du reste cette contradiction chez nombre des partisans du mariage gay. C’est bien le symbole, qui vous intéresse au premier chef, bien que vous vous empressiez de mettre en lumière l’inégalité de droits. Le mariage est certes aussi, entre autres choses, un symbole. Mais c’est un symbole auquel vous ne croyez pas vous-même. Je n’ai entendu que ça, ces derniers jours. Nous voulons les droits, nous voulons le symbole mais on se contrefout de celui-ci. Le mariage en soi n’a aucune importance mais il faut à tout prix que les couples homosexuels puissent y avoir accès. Franchement, c’est à n’y rien comprendre. Et c'est un peu insultant vis à vis de ceux qui se sont mariés et qui croient encore à la valeur de l'institution.

La suite est plus intéressante. Tu poursuis ainsi, en réponse à ce que j’avais dit à propos de la distinction mariage civil/mariage religieux :

« Là est la pierre d’achoppement, Dorham ! Je me fiche de ce qui peut être un enjeu pour les catholiques ! Ils représentent une minorité de pensée dans la République, et je ne leur reconnais pas le droit de bloquer l’évolution d’une institution laïque et républicaine, et de prétendre régenter ma vie. Qu’ils réfléchissent, qu’ils s’interrogent, qu’ils s’expriment au sein de leurs Eglises. Mais qu’ils ne viennent pas me dire ce que je dois penser et faire. »

Il y a beaucoup de choses là-dedans si bien que je ne sais pas trop par quel bout le prendre. Commençons peut-être par le début. Tu te fiches de ce qui peut être un enjeu pour les catholiques. Que dirait-on si j’écrivais pour ma part : « je me contrefous du désir des homosexuels d’être reconnus et acceptés dans notre société. » Les homosexuels sont pourtant une minorité également, encore plus minoritaire que la communauté catholique – je pourrais du reste te démontrer que ton assertion est contestable puisque ce sont les catholiques pratiquants qui sont minoritaires, en réalité, une majorité de français se dit catholique – et cette question me préoccupe pourtant, m’intéresse, tout autant que sa future résolution, si la chose est possible tant on sait que l’homme aura toujours au fond de lui ce petit quelque chose qui l’empêchera toujours d’accepter naturellement ce qui lui est étranger.

Par ailleurs, il ne me semble pas que les catholiques aient à cœur de régenter la vie des homosexuels, ni même que cette question les préoccupe. Ce serait plutôt l’inverse qui se produirait si la Loi était votée. Sur la question du mariage gay, force est de constater que la population est divisée. Selon l'enquête réalisée fin octobre par BVA pour Le Parisien/Aujourd'hui en France, 58% des Français se disent favorable au mariage homosexuel, alors qu'ils étaient 63% en 2011, avant l'élection de François Hollande dont c'était en effet une promesse de campagne. L'avis des Français devient même minoritaire pour le droit à l'adoption pour les couples de même sexe et passe de 58% à 48%. On constate que plus la parole se libère, plus le débat avance, plus la population éprouve de la méfiance vis à vis du projet de Loi. Vous êtes donc loin de constituer une majorité très nette. C’est peut-être cela qui vous incite à demander aux catholiques de se taire et de tailler le bout de gras entre eux, dans leurs églises, portes fermées de préférence.

Tu poursuis ainsi, sur l’épineuse question de la laïcité, laquelle refuserait à tout catholique le droit d’émettre un avis sur les évolutions de son pays – en qualité de catholique.

« Tu apprécies le « Sieur 23 ». Soit. Mais ce qu’il a dit, il l’a dit dans un cadre que la loi de 1905 ne lui autorise pas. Les français ont voté, notamment sur cette proposition de « mariage pour tous ». La démocratie veut que l’ensemble des français se plie au suffrage universel. »

On me dira que je ne suis pas un laïcard convaincu et cela sera sans doute vrai mais je trouve ta conception de la Loi de 1905 terriblement restrictive. La démocratie, ce serait en quelque sorte pour tout le monde, sauf pour les croyants. Il serait permis aux croyants d’intervenir dans le débat public, à la condition qu’ils nient leur foi, en quelque sorte. André 23, à mon sens, n’a aucunement porté atteinte à la laïcité en intervenant comme il l’a fait. A ce que je sache, aucune Loi n’assigne à résidence la parole des hommes d’Eglise. Les propos du Pape ne sont pas frappés d’interdiction, ni celui des évêques. Tu imagines peut-être que leur pouvoir est supérieur à ce qu’il est en réalité mais je te rappelle que la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est pas en péril parce qu’un cardinal porte une déclaration sur la voie publique. Ces propos n’ont pas encore la capacité de faire retoquer une loi, comme on le voit très bien du reste puisqu’elle semble en bonne voie. Je trouve cet argument assez amusant, du reste, car on se félicitait il y a peu des déclarations d’André 23, lorsqu’il fustigeait les actions récentes de Civitas et des intégristes, comme on se félicitait de la levée de boucliers de l’Eglise lorsque le précédent gouvernement traita les Roms avec une brutalité inouïe. Il me semble que les hommes d’Eglise sont tout à fait légitimes dans le débat public et que leur parole, parfois éclairée, parfois plus obscure parce que toute humaine, ne met pas en péril l’équilibre laïc, tel que défini par la Loi de 1905.

Ce que tu dis du suffrage universel est tout aussi restrictif que ce que tu dis de la laïcité. Prétendre qu’élire un Président est semblable au fait de voter pour une série de mesures est absurde et faux. Absurde et faux parce que de ces mesures, chacun sait qu’un certain nombre ne verront jamais le jour, et ce, sans pression populaire. Le plus naturellement du monde. C’est le résultat de la confrontation entre un programme et la réalité du pouvoir. On peut prendre l’exemple du vote des étrangers aux élections locales. Cette Loi ne verra pas le jour, pour des raisons qui légitiment cela très bien. Dont acte. Dans ce cas, que prévoit la constitution ? Pourrait-on considérer qu’il y a pour ainsi dire rupture de contrat ? Bien sûr que non. Le quinquennat continuera comme avant et se terminera à la même échéance. Il peut donc en être de même, vis-à-vis de la Loi sur le mariage gay.

Tu évoquais dans un commentaire précédent la détresse de nombre d’homosexuels. Je la connais pour avoir connu et fréquenté des homosexuels qui souffraient en effet très intimement et très profondément. Heureusement, aucun n’a mis fin à ses jours. Toutefois, je crois que vous vous illusionnez en pensant que cette loi guérira de l’homophobie ou qu’elle aidera les homosexuels à vivre mieux dans notre société. Le regard d’un père sur son fils homosexuel ne changera pas parce que le mariage lui sera désormais ouvert. Le regard des badauds à la sortie des mairies, les jours de mariage gay, ne sera pas différent parce que les couples auront désormais le droit d’adopter des enfants. Des pères et des mères diront encore à leurs enfants : « tu n’es plus notre fils, tu n’es plus notre fille ». Il y aura toujours des abrutis pour se moquer, de loin, pour crier des « sales pédés » devant les mairies tandis qu’on jettera des poignées de riz sur un couple de femmes ou d’hommes. Quel sera alors leur sentiment ? Je ne dis pas qu’il faille se résigner à cette violence, à cette sorte de rejet compulsif mais il me semble de mon droit d’affirmer que l’arme que vous avez choisie ne sera d’aucune efficacité en la matière. Pire, elle sera contre-productive. Elle contribuera à détruire une institution déjà mal en point, à en faire un simulacre.

Ma position sur la question est donc la suivante. Créer les conditions d'une égalité de droits, oui. Donner aux homosexuels le droit de se marier : pour ma part, je le refuse :

mercredi 24 octobre 2012

En plus, elles venaient de manger de l'ail...



Blogoland est hystérique. Rendez-vous compte. Deux gonzesses en train de se rouler une pelle devant des vieillards pro-vie, ça en jette plus que tout. C’est carrément la rebellitude incarnée, figée pour la postérité. Elles sont jeunes, elles sont jolies, elles sont même un peu bandantes, elles ne semblent pas faire partie de ce genre camionneur qui rebute tant – sans qu’il se l’avoue – l’hétérosexuel pourtant gay friendly, voilà une pointe de fantasme, gardée secrète, dans un gumbo fumant de révolte ultra-positive et non violente. Genre Gandhi qui serait super bien gaulé. Voyez comme on s’aime, voyez comme on s’aime… Doisneau ressuscité dit-on. Et puis blablabla et gna-gna-gna, re-gna-gna-gna… Parent 1 et parent 2 à l’assaut des grands-parents. Les Vivants galocheurs à l’assaut des bientôt morts. Amusant. Intéressant. On distingue un brontosaure (et même deux, purée !!!) en arrière plan qui fait un grand O-shocking ! avec sa vieille bouche fripée. Et d’autres qui semblent un peu s’en contrebalancer, il faut dire, y en a même une qui se marre ; si on vous dit, qu'ils sont tous choqués ! C’est le progrès, ça : la galoche en réunion. Le happening est bien sûr toléré. Non, il est recommandé. Le mariage pour tous avait besoin d'icônes. Transposons maintenant la situation. Mettons que je me radine un peu colère en pleine Gay Pride, pour inciter les galocheurs et les galocheuses à poil et rainbow à revenir dans le giron sacré de l’hétérosexualité… Comment m’en sortirais-je ? Avec quelques ecchymoses, quelques membres retournés ? une volée d’insultes, dans le meilleur des cas. Moins bien en tout cas que ces deux jeunes filles… M’enfin, si Blogoland est heureux, je suis heureux moi aussi…

Blablabla
Blablabla
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lundi 20 août 2012

A quelques encablures de la fin des temps

Le mois d’août, c’est de la merde. Je ne savais pas si on l’avait assez dit donc je me lance. C’est à croire que j'ai été le seul juilletiste de Paris. Depuis plusieurs semaines, tout ressemble à une putain d’expédition : trouver un tabac, une presse, un endroit où manger le midi. Tout est fermé. Tabacs, presses, échoppes placardent tous leur éloge de la glande. Gloire aux congés payés. Et moi, je marche, je remonte les boulevards, étouffe au pied des petites rues sans oxygène, le regard perdu, morve au nez. Le 17ème arrondissement, cette espèce de zoo pour marquises défraichies, est vide comme les gourdes des soldats d’Alexandre le Grand en pleine traversée du désert. C’est déprimant. Pourtant, j’aime bien Paris en août habituellement. Les marchés clairsemés, les dimanches matin sans personne dans ses rues, comme un lendemain d’apocalypse. La canicule ? Elle ne me gêne pas vraiment. Il faut dire que je n'ai pas 75 ans. Je n'ai pas à m'humidifier la peau, à glander ensuite à quelques centimètres d'un ventilateur, parce que je ne sue pas comme les autres, à donner fréquemment de mes nouvelles à mes proches, comme le serine le Ministère de la Santé à nos petits vieux comme s'ils étaient des débiles légers. J’aime suer, en bon méditérranéen, c’est une occupation dans mes cordes. Laissez, je m'occupe de l'odeur. La chaleur ne me dérange pas, c’est le soleil qui m’insupporte. Ce mois d’août serait parfait si le tabac qui est à coté de chez moi était ouvert, si le petit restau de pates qui est à coté de mon boulot était ouvert, si le kiosque un peu plus loin… Vous avez compris et il y a fort à parier que vous vous contrefoutez de ce que je raconte. J'arrête donc là. Non, la canicule ne me dérange pas. Avec mon épouse, ce week-end nous avons même continué à faire des travaux. "Par cette chaleur ?", s'est exclamé ma voisine de bureau... Samedi, chez O., nous avons fait un sort à la penderie de Madame. Le dimanche, nous l'avons passé à nous engueuler dans les rayons de Leroy Merlin, d'accord sur rien, puis à rénover les placards dans la touffeur de l’appartement, unanimement d'accord (je sais) en contemplant le résultat. En temps de grande chaleur, il faut maitriser la science inexacte du courant d’air. Une science ? Un art même. Ouvrir telle fenêtre et telle autre, maintenir l’une avec du fil de chanvre noué ici et là, l’autre avec un tabouret, ou un classeur et laisser le vent chaud rafraichir nos vêtements humides. Et se remettre à turbiner. De la poésie, n'est-ce pas ?

J'ai encore à dire.

Je crois que je me suis réconcilié samedi soir avec Lars Von Trier. Il l'ignore sans doute. Notre brouille était pourtant sérieuse et motivée mais depuis que j’ai vu son Mélancholia, notre relation est au beau fixe. Ce matin, j’ai lu par curiosité quelques anciennes critiques du film sur les sites de Télérama et de Chronic’Art. Je me demande si on paye vraiment des types pour écrire des conneries pareilles. Je me doute bien qu’on les paye mais j’espère alors qu’on les paye au lance-pierres. C'est tout ce qu'ils mériteraient ! J’espère même qu’on n’accorde pas à ces salopards le moindre ticket restaurant. De toute façon, en ce mois d’août, vu que tout est fermé, il leur faudrait les dépenser au McDo du coin, ce qui constituerait déjà une punition en soi. J’espère donc finalement que c’est le cas et qu’ils sont en train de choper sans s’en douter une intoxication alimentaire de premier choix. Et qu'ils n'ont pas de mutuelle par dessus le marché. Je me demande si ces types ont bien compris que le cinéma, c’était surtout et avant tout l’art de filmer. L’esthétisme d’un plan, c’est un truc qui les défrise. Ils ont leur petit adjectif pour ça. « C’est esthétisant », écrivent-ils. Ces rédacteurs plumes-et-goudron sont tous semblables finalement, comme l'est tout être humain dans la salle d’attente d'une Caisse Primaire d’Assurance Maladie ; des numéros qui espèrent être appelés avant la fermeture. Je veux bien qu’on le trouve casse-couilles, Von Trier, j’avais détesté chacun de ces films jusque-là – le tire-larmes Breaking the waves, le pathétique et dégoulinant Dancer in the Dark, ce grand foutage de gueule conçu pour choquer le petit bourgeois qu’est Dogville – je veux bien. Casse-couilles, Von Trier l’est indubitablement. Quand bien même, je ne comprends pas comment on peut décemment reprocher à un cinéaste d’être trop pessimiste ou trop sombre ou trop complaisant vis-à-vis de ses propres sentiments. Principalement parce que ces sentiments, ce sont les siens. Von Trier devrait-il s’interdire certaines pensées intimes parce que les plumitifs de Télérama et de Chronic’Art préfèreraient un peu plus de nuances là, un peu de plus de gentillesse ici et aussi une pointe d’espoir en toile de fond ?

C’est la fin du monde, bande de cons !

Evidemment, il faut dire qu’on n’est pas habitués. Dans les films de fin du monde, dont les genres catastrophe et SF semblent avoir l’exclusive propriété (sinon, attention les doigts !!!) le monde ne s'achève jamais tout à fait. Tout explose, tout meurt, tout brule, tout périclite, tout je sais pas quoi, mais une petite élite survit toujours et un nouveau monde prend alors le relais. Dans Melancholia, il n’y aura pas d’après. Pour ce faire, Von Trier a remplacé les éruptions solaires, les soubresauts inopinés de magma ou les astéroïdes à la manque par une planète (une planète toute entière) transitant qui menace de (et va) s'écraser sur la nôtre. J’ai pensé au roman de Mc Carthy pendant que je regardais le film. Non pas parce que les deux œuvres s’articulent autour d’une apocalypse mais parce que la fin du monde, du nôtre, de notre fin en somme, pose nécessairement la question de Dieu. Dans les films catastrophe, Dieu est bien évidemment absent. Il y a bien sûr toujours un conard pour faire une prière aussi creuse que factice au détour de quelques scènes inutiles mais la question est bien sûr évacuée au profit d’une débauche de moyens, du spectaculaire, d’une succession de faits, d’événements plus ou moins arbitraires. Ces films ne sont pas des œuvres à part entière, il est donc normal qu’ils ne posent aucune question à ceux qui les consomment en vidant des seaux de maïs soufflés. Chez McCarthy, Dieu est sans doute absent, comme dans le film de Von Trier, mais ces absences sont différentes. L’absence de Dieu, chez McCarthy est in fine exactement celle qu’annonça le Christ avant de laisser ses apôtres. Elle est pour ainsi dire conforme aux Evangiles. Il s’agit d’une absence purement physique, d’un refus décrété d’interventionnisme, s'inscrivant dans le plan que Dieu a conçu pour l'homme. Dieu ne sera plus cet être tout-puissant qui ouvre la Mer Rouge pour sauver son peuple. Plus ce Dieu qui donnera à Noë la mission de tout recommencer. Il sera avec nous, mais d’une autre manière. Invisible, imperceptible mais là. D'une manière plus intime qui doit résonner en nous. Car Dieu est en réalité ultraprésent chez McCarthy, à chaque page de La Route. Il est dans cette persistance du bien, dans cette résistance de l’amour, quand tout concourt à les annihiler totalement. Dieu rayonne à travers les êtres, à travers l’amour inextinguible qu’éprouve un homme pour son fils et on le voit irradier pleinement à travers cette famille qui accueille l’orphelin à la toute fin du récit. Dieu est tel qu’annoncé par le Christ, dans cette question de l’enfant cherchant à distinguer le bien et le mal, à savoir si le bien existe toujours, si lui et son père sont des hommes de bien, quand bien même seraient-ils les derniers. Chez Von Trier, Dieu est absent mais il l’est parce que les rares personnages qui attendent leur fin, dans une sorte de monde factice, fabriqué, isolé, de monde rabougri (un château et un 18 trous), ne pensent plus à Lui. Dieu, dans ce monde finalement taré, est une question que les hommes ne se posent même plus. Par lassitude et sans doute, sous l’effet d'une mélancolie qui serait allée trop profondément, c'est à dire jusque dans les tréfonds de l'âme humaine. Pourtant, le personnage joué par Kirsten Dunst a une dimension prophétique, une dimension qui dépasse les limites que nous confère notre humanité. Elle sait l’inéluctabilité du désastre, elle sait qu’il n’y a pas d’autre monde que le nôtre, d’autre conscience que la nôtre et c'est pourquoi elle parvient à l’accueillir, presque sereinement, en ne tremblant que lors des derniers instants (comme le Christ avant de se faire arrêter), à la fois en qualité de prophète mais aussi d’amante.

Von Trier envoie se faire foutre les codes hollywoodiens, les questions de vraisemblance, les codes qu’il a accessoirement édictés en fondant le Dogme, tout en y faisant constamment référence. Ainsi, son œuvre gagne deux qualités qui lui semblaient étrangères : l’humour et l’érotisme. Et sans doute une pointe de mysticisme. Putain, que demander de plus ?, ai-je envie de demander à ces abrutis de critiques cinématographiques. Oui, les images saisies par Von Trier sur pellicule sont belles. Oui, Durer et Brueghel sont convoqués (c’est intello à mort), l’art contemporain y est piétiné, la Renaissance célébrée, c’est ringard et sans doute très mal vu dans les séances de rédaction de Chronic’Art, oui, le Tristan et Isolde de Wagner décline ses airs mélancoliques et doux dans l'attente du dernier cataclysme. Et bien quoi ? Von Trier vous dit d’une voix calme que l’on ne peut vivre en ce monde qu’à force de résignation, d’oubli, que la connaissance, la mise en perspective de notre monde conduisent l’être à l’auto-destruction, ou plutôt à l'effacement, l’oblige à se mettre en marge de l’humanité, ce qui paradoxalement la sublime. C’est une expression terriblement pessimiste, il est vrai à ceci près que, à l’instar des dernières pages de La Route, la dernière scène du film laisse percevoir la beauté qui persiste en l’être humain, même, et surtout à l’heure de sa fin.

jeudi 16 août 2012

Hier, à Saint-Médard

Hier, je ne suis pas allé à la messe. C'était pourtant, le 15 août, une date majeure pour les catholiques. Je n'ai donc pas participé à la prière universelle, rédigée par notre Archevêque, dont on a tant parlé cette semaine. Je ne sais d'ailleurs pas trop quoi en penser, si ce n'est qu'elle ne me semble pas vraiment différer de centaines de prières universelles qui sont dites chaque années au sein de toutes les paroisses de France. Mon avis sur le mariage homosexuel ? Je ne suis pas pour. Je ne suis pas certain d'être farouchement contre non plus. Le mariage est-il encore une valeur de nos jours ? A-t-il une importance pour ceux qui se marient, chaque année ? L'accès des homosexuels au mariage fait-il plus de mal à l'institution que toutes les lois qui ont assoupli l'accès au divorce (on remercie la droite au passage qui a beaucoup oeuvré en ce sens) ? Fait-il plus de mal que l'idée très répandue selon laquelle le mariage ne serait qu'une sorte de contrat administratif que l'on peut briser dès que l'envie nous en prend, sans motif sérieux ? Entend-t-on l'Eglise bousculer les certitudes de ces catholiques pour qui le prochain est une sorte de concept lointain ? L'entend-t-on encore proclamer l'Evangile avec force, conviction et enthousiasme ? 

J'affine depuis quelques jours ma réflexion, sans bien savoir où elle me portera. Ce n'était de toute façon pas l'objet de ce billet. Je souhaitais seulement signaler un article de Marianne2 qui est allé enquêter - le mot est sans doute un peu fort - au sein de ma paroisse. On peut y lire les avis mesurés de certains paroissiens ainsi que celui du Père Dufour, que je connais bien et qui, à mon sens, est un homme de très grande qualité. Pour le lire, c'est par ici. 

lundi 23 juillet 2012

Les coquelicots

Je suis revenu samedi de vacances. Les prévisions de Bison Futé se sont révélées justes, bravo à lui ! La circulation fut délicate dans le sud-est avant d’étaler comme prévu une complète fluidité passé l’agglomération lyonnaise. Ce que je vous raconte là est sans intérêt, j'en ai bien conscience, si ce n’est celui de démontrer que le salarié de France est bien une saloperie de robot coincé paradoxalement à je ne sais quel stade de l'évolution. Il me faut louer aussi les mérites des méduims de Météo France. Il a fait beau temps pendant les deux semaines que j'ai passées dans la région varoise. Il a même fait sans doute trop beau. Trop beau et trop chaud. Peut-on dire qu'il fait beau lorsqu'il a fait trop beau ?, c'est une question dont la résolution me dépasse. Je me trouve en tout cas fort ravi d’être revenu dans la Capitale. Il y fait plus beau que dans le sud finalement puisque la chaleur y est plus clémente, plus supportable, en ce qui me concerne en tout cas. Pendant ces deux semaines de repos, nous n’avons pas fait grand chose. Nous avons écumé les lacs de la région, mangé dans un restaurant étoilé situé à la Celle, avons diné avec une amie à Arles. Nous avons gravi avec les filles - qui râlaient - la montagne qui mène au Sanctuaire dédiée à Marie-Madeleine : une grotte, située sur les hauteurs de Plan d’Aups, dans laquelle cette sainte femme acheva son existence. J’ai lu. Un peu. Le 2666 de Roberto Bolaño. Je suis incapable d’en dire quoi que ce soit et j'en suis bien désolé. Ce roman est une chose étrange, pas totalement dénuée de qualités. C'est un énorme pavé de presque 1500 pages dont je ne comprends pas la raison d’être, ce qui ne signifie pas qu'il n'en a pas. J’ai toujours été attiré par la démesure. Par les œuvres démesurées en particulier. Ce ne sont pas tant leurs proportions qui m’impressionnent d'ailleurs, mais ce que j’imagine de leur conception, du travail insensé qu'elles ont sans doute nécessité. Comment s'y retrouver dans pareil foutoir ? C’est pourquoi suis-je sans doute plus indulgent avec ces auteurs qui se sont parfois lancés dans ces sortes de quêtes peut-être trop grandes pour eux. Toujours est-il que je n’ai rien à dire de ce livre, parce qu’hélas, je n’ai pas réussi à en penser quoi que ce soit. J’ai aussi entamé la lecture du premier tome de la Comédie Humaine, dans la Pléiade. La Maison du-chat-qui-pelote, que je n'avais jamais lu, nouvelle qui inaugure cette œuvre proprement obèse,  m’a fait grand effet. Un effet que je qualifierais d'intime. J’ai, au passage et bien humblement, cru comprendre grâce à elle, ce qui faisait peut-être la solidité (ou la fragilité) d’un mariage. Après cette lecture, la chose me semblait en tout cas claire et entendue. Un mariage ne peut être couronné de succès que s'il y a adéquation d'intelligence. Je reste persuadé qu'en amour - mis à part pour les boeufs peut-être - la question physique est secondaire. Un homme peut bien sûr aimer follement une femme plus laide que lui (et vice versa). Cela se voit tous les jours. En revanche, partager toute son existence avec une femme plus sotte que soi – ou imperméable à certains sentiments – me semble bien plus improbable. Passés les premiers instants de passion amoureuse, qui ne reposent sur pas grand chose d’autre que la baise et l’idiotie partagée, que peut-il rester à un couple ? Sur quoi peut-il s’appuyer pour avancer tout à fait lié dans l’existence ? J’ai eu mon lot de relations avec des femmes idiotes ou plus limitées que je ne l’étais. J’ai constaté à chaque fois que ce type de relations était impossible. Les mêmes barrières finissaient par nous séparer. Je concevais de la honte à avoir ces femmes à mon bras, j'ose l'avouer, il me semblait que leur proximité me dépréciait et je finissais invariablement pas leur en vouloir, alors que je n’aurais dû en vouloir à personne d’autre que moi-même. Le destin d’Augustine, similaire à celui que connut Laurence, la sœur de Balzac, est un destin d’une grande cruauté. C'est aussi en cela qu'il me touche, sans doute. La passion amoureuse n’a qu’un temps et surtout, elle a un prix, et il peut être trop élevé pour celui qui s’y abandonne avant d'avoir mesuré l’étendue de la tâche qui lui incombera une fois ce temps béni écoulé. La société française a sans aucun doute beaucoup changé depuis que Balzac a entrepris un jour d’en disséquer les mœurs. Pourtant, je reste persuadé qu’il y encore beaucoup d’Augustine (homme ou femme) pour se briser contre les falaises inamovibles de la mésalliance. Ces drames font sans doute le succès de ces sites sordides qui, sur internet, vantent la qualité de leur service et promettent de vous amener sur un plateau les meilleurs plans cul près de votre région. Cette adéquation entre deux intelligences, je crois bénéficier aujourd'hui de ses bienfaits. Je ne doutais pas de l’avoir trouvée au matin de mon mariage, il y a huit ans. 8 ans, c’est peu de choses, me diront certains, pour avoir la certitude que l’on passera le restant de sa vie avec la même femme. C’est pourtant ma certitude et c’est une certitude qui ne me quitte pas depuis ce 30 juillet 2004 où je fis le choix d’épouser celle qui partage chaque instant de ma vie. Si la chose est possible, j'aime mon épouse encore plus que ce jour où je la vis venir vers moi, nus pieds, vêtue d’une robe rouge soulignant pudiquement les formes de son corps. Prête à prendre mon nom et à m'accompagner en dépit de mes grandes imperfections. Je ne sais si nous sommes intelligents ensemble. Il est possible que ce ne soit pas le cas. Peut-être sommes-nous parfaitement idiots et ignorants. Et bien nous le sommes et je sais que nous le serons encore longtemps, mais d’égale manière.

mardi 22 mai 2012

Et le monde les a pris en haine parce qu'ils ne sont pas du monde

Est-ce que nous allons crever ? Et disparaitre purement et simplement, nous, les catholiques ? Et si tel est le cas, est-ce à cause de Vatican II, du mariage homosexuel, du remboursement total de l’avortement ou d’une Loi légalisant en douceur l’euthanasie ? N’est-il pas incroyable, ce défaitisme généralisé qui se propage comme un virus, chez les ouvriers, les traders compulsifs, les patrons de PME, les immigrés et ceux qui ne le sont pas, et même dans l’ADN que l’on pensait blindé des catholiques… Incroyable et méchant comme un teigne, tenace et vil comme une tique planquée dans le pli d’un bourrelet.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Je n’ai pas de réponse. La France est-il un pays de trouillards, de tarés, de mythomanes ou de martyrs autoproclamés ? De gens qui souffrent, comme ils disent dans le tube ? Trop d’immigrés par ci, pas assez d’économies par là, trop de fonctionnaires par ci, pas assez de fidèles dans les Eglises par là. La faute à quoi et à qui ? Aux gouvernements de gauche, aux gouvernements de droite, au Grand Capital, à l’Idéologie Rouge, à l’abandon de la messe en latin ? Que de maux à recenser, que de paroisses pour lesquelles prêcher !

Il y a quelques jours, les tradis ont défilé dans les rues de Paris. Refusant une France rouge et laïciste, CIVITAS appelle le pays réel, celui des terroirs et des clochers, attaché à la France éternelle, ses traditions et ses coutumes, et fidèle à ses racines chrétiennes et à la foi de ses ancêtres, à se rassembler le 13 mai à 14h30, place St Augustin à Paris. Qu’est-ce que c’est que ces conneries encore ? Le pays réel comme s’il y avait un autre pays, à côté de celui-ci, le pays des fées et des lutins peut-être, des mirages et des oasis multiculturels. Les fameuses racines chrétiennes, comme si nous étions des putain d’arbres, immobiles et bientôt secs. La France des terroirs et des clochers… Et du paté. La foi de nos ancêtres ? Est-ce que Dieu en est issu aussi, de la foi de nos ancêtres ? Où est-il d’ailleurs, ce Dieu qui laisse se vider ses Eglises et n’appelle plus assez d’hommes en cette triste époque de crise des vocations ? Est-ce sa faute, sa grande faute - nous abandonne-t-Il ? - ou est-ce celle de ces catholiques présumés tièdes, effacés, discrets, muets au point d’être désormais invisibles. Je ne parviens plus à faire la synthèse de toutes les vilénies que je peux lire ici ou là. Les opinions sont jetées dans le monde à défaut de disciples, à défaut d’individus éclairés, et s’affrontent, se cognent le front, se culbutent et s’écorchent. Croyez-moi, je suis au-delà de la simple saturation, du simple écœurement. Il m’arrive de penser que si je n’étais pas marié, et père de trois enfants, je n’hésiterais pas à entrer dans la vie monastique. Une vie de peu, conçue de silences et d’offrandes… Je me demande pourquoi les catholiques ne parviennent plus à se désengluer du monde. A dépasser ses contingences, ses limites. Pourquoi ne parviennent-ils plus à voir au-delà, au-delà des questions de rite, de société. Leur foi est-elle trop tendre, trop branlante pour qu’ils se sentent ainsi menacés, quand ils devraient savoir que rien, rien ne peut réellement les atteindre, les toucher, entamer leur identité. Que veulent-ils donc ces chrétiens traditionnalistes ? Vivre dans un pays qui ne les rejette pas, qui fait la part belle à leurs préceptes, dans un pays acquis à leur cause, qui les écoutera sagement et dira de chacune de leurs paroles : « c’est là la vérité qui doit conduire notre vie ! Convertissez-nous et portons ces saints aux nues, subito ! » Le Christ ne les avait-il pas prévenu que le monde ne les accepterait jamais tout à fait, qu’il leur faudrait non pas combattre mais témoigner, non pas trembler de colère mais rester humbles et porteurs de lumière. Ne leur a-t-il pas montré l’exemple, en ne répondant pas aux fausses accusations portées contre lui, ne leur opposant que la valeur de son sacrifice ?

Je pense encore à l’extrait de l’Evangile selon St Jean (17, 11b-19), lu ce dimanche, qui tourne depuis dans ma tête et qui, il me semble, répond à toutes ces questions.

À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, les yeux levés au ciel, il priait ainsi : « Père saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom que tu m’as donné en partage, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Quand j'étais avec eux, je les gardais dans la fidélité à ton nom que tu m'as donné. J'ai veillé sur eux, et aucun ne s'est perdu, sauf celui qui s'en va à sa perte de sorte que l'Écriture soit accomplie. Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, en ce monde, pour qu'ils aient en eux ma joie, et qu'ils en soient comblés. Je leur ai fait don de ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu'ils ne sont pas du monde, de même que moi je ne suis pas du monde. Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du Mauvais. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu'ils soient, eux aussi, consacrés par la vérité. »

Nous ne sommes pas de ce monde.

jeudi 3 mai 2012

Etre catholique et voter François Hollande


Certains se demandent comment certains catholiques parviennent à établir une cohérence entre leur Foi et leur volonté de voir Hollande atteindre le sommet de l’Etat - c'est à dire, en dépit de certaines avancées sociétales pronées par le candidat socialiste. Ce matin, Cyrille Schott, Préfet de la République, répond à cette question dans les pages du Monde, d’une manière précise, claire, justifiée. Je souscris en grande partie à ses propos, plus particulièrement à leur introduction.



"Le religieux a fait intrusion dans la campagne électorale à travers la polémique autour du prétendu soutien de l’Islam à François Hollande. En revanche, le christianisme y est peu visible. Certes, quelques échanges sur la laïcité ont eu lieu, mais sans aller très loin. L'on sait cependant que les catholiques pratiquants ont majoritairement offert leur vote à la droite. J'appartiens à ces croyants, mais n'ai pas suivi le mouvement majoritaire. En tant que chrétien, j'apprécie la préférence pour les pauvres, que je distingue dans le programme de la gauche. Cette préférence est chrétienne, même si ceux qui la promeuvent se réclament de la laïcité. Encore faut-il rappeler que celle-ci n'est que la séparation des domaines, temporel et spirituel, qui résulte du message même de Jésus-Christ.

Il y a autre chose dans mon choix de François Hollande. Je distingue en lui les quatre vertus cardinales, qui me paraissent nécessaires chez un homme ambitionnant la magistrature suprême. Dans le christianisme, ces vertus sont dites cardinales, en raison de leur rôle capital - cardo en latin signifie pivot, point capital, sur lequel tout roule - dans l'action humaine. Elles s'appellent la prudence, le justice, la force, la tempérance."




Le reste est à lire sur le site du Monde.

mardi 27 mars 2012

Imbrication(s)


Jusqu’à quel point peut-on aimer ses enfants ? Les défendre ? Excuser leurs tares ? Leurs crimes ? Que feriez-vous si votre enfant se radinait chez vous avec le cadavre d’une joggeuse dans les bras ? Vous l’aideriez à planquer le corps ? A l’enterrer ? Seriez-vous prêt à vous parjurer éventuellement ? Continueriez-vous à aimer votre fils s’il était un violeur ou un assassin ?

Le père de Mohammed Merah a indirectement répondu à cette question (pour lui-même) en déclarant son intention de porter plainte contre l’état français. Parce que, affirme-t-il, l’état français a tué son fils. L’intention sera-t-elle suivie d’effet ? L’avenir nous le dira.

Qui a réellement tué Mohammed Merah ? C’est bien sûr une question qui fera débat. Le type du RAID qui lui a fait sauter le caisson ? Je ne le crois pas une seule seconde. L'acte n'est issu d'aucune intention. Il ne constitue que la continuité logique et cohérente d’une fonction. Ce doigt qui appuie sur la détente d'une arme d'assaut n'est que l'aboutissement d'une fatalité (et non d'un choix), d'une suite d'événements logique. Les actes du jeune homme, alors ? Plus sûrement à mon sens. Ce sont eux qui l’ont conduit à cette extrémité. Peut-on véritablement envisager une seule seconde que la responsabilité de l’état soit engagée ? Non, on ne le peut pas. A moins d’être complètement tordu. L’Etat a rempli sa mission : prémunir la majorité des citoyens français des agissements d’un meurtrier à sang froid qui ne projetait aucunement de s’arrêter en si bon chemin. En somme, Il a agi en état de légitime défense. A-t-il respecté les procédures d’usage ou non... Il s’agit là, à mon sens, d’une question annexe, sans aucune espèce d’importance, si ce n'est pour les spécialistes. La menace du père de Merah – qu’on écartera de toute façon d’un revers de main – est évidemment indécente. Humainement minable. Mais elle fait ressurgir en moi cette simple question : continuerais-je à aimer mon fils s’il devenait un monstre ? A le défendre ? Envisagerais-je de demander ainsi réparation, si ces actes le conduisaient légitimement à la mort ?

La question est difficile à aborder car je ne suis pas le père de Mohammed Merah. Je suis un père impliqué, affectueux, aimant, soucieux de l’éducation de ses enfants. Porteur de valeurs. Ma religion récuse toute forme de violence. Elle défend la paix, l’esprit de sacrifice, en particulier le plus grand respect pour l’innocence de l’enfance. Elle ne connait ni les races, ni les origines, ni les nations. Elle ne mesure aucune existence sur aucune échelle de valeurs que ce soit. Elle exige de chaque homme qu’il aime son prochain, en dépit de tout, y compris celui qui consacrerait son existence à nuire. Chaque âme perdue, celle de Merah comprise, est pour l’homme chrétien une mortification. Ma religion n'est pas un combat contre les autres mais un combat contre soi-même. Je la tiens pour la religion de vérité. Et je n’ai pas honte de la croire supérieure aux autres, en tout point ; sans mépris aucun pour les autres religions (même polythéistes) ou même pour tous ceux qui ont fait le choix de n'en adopter aucune. Et, cela va sans dire, c’est dans l’esprit de cette religion que j’éduque mes enfants(*). Dans cet esprit de partage, de considération de l’autre, dans cette exigence ultime d’amour. Autant le dire sans prendre d’hypocrites précautions, il y a relativement peu de chances que mes enfants deviennent des monstres. Rien ne les y prédispose en tout cas. Au petit jeu des probabilités, les risques présentés dès l’enfance par Merah étaient nettement supérieurs à ceux que l’on pourrait appliquer à l’avenir hypothétique de mes enfants ; même si rien n'est impossible, bien sûr. Mais la question du déterminisme, dont on peut certes relativiser l'influence par la considération du libre arbitre (si tant est qu'il soit exercé), ne peut être ignorée. Et d’une certaine manière, en poussant plus loin la réflexion, on pourrait sans doute établir un lien entre les récentes déclarations du père de Merah et les agissements horribles de son fils. Ils sont en quelque sorte corrélés. Logiquement corrélés. Non seulement, mes enfants ne deviendront vraisemblablement pas des monstres, mais s’ils le devenaient en dépit de tous mes efforts, de toute ma volonté, ils cesseraient alors d’avoir un père. Car je les renierais alors, de toutes mes forces.




(*) Comment pourrais-je - à l'instar de ces parents qui envisagent de laisser le choix de leur religion à leurs enfants - vouloir autre chose pour eux puisque je pense que le christianisme est le chemin de vie et dé vérité ?

jeudi 15 mars 2012

Leaving Goldman Sachs


Aujourd’hui, c’est mon dernier jour chez Goldman Sachs.

Ainsi commence la lettre de Greg Smith – directeur exécutif chez Goldman Sachs, responsable du département des produits dérivés pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique – parue dans le New-York Times et le Herald Tribune, retranscrite ce jour par Courrier International. Sûrement un dangereux communiste endoctriné à la solde de quelque groupuscule crypto-rouge. J’attends la réponse de la Direction de la communication de Goldman Sachs qui ne manquera pas de nous démontrer que le Directeur en question n’était qu’un jean-foutre, en bisbille avec sa hiérarchie, qui aurait fini par être licencié s’il n’avait démissionné de lui-même.

Ce qu’écrit cet ancien haut placé de Goldman Sachs est néanmoins édifiant. Il ne fait que décrire ce que disent depuis plus de 20 ans les opposants au libéralisme. Le fait qu’un de ses représentants accrédite ces soupçons, même de manière indirecte, de l’intérieur, ne leur apporte que plus de crédit. Un crédit inespéré. Le capitalisme, conçu idéalement pour favoriser les échanges et permettre à davantage d’individus d’accéder à une existence plus aisée, n’existe plus. Il importe peu de savoir si le péché du capitalisme est originel ou s’il traduit un dévoiement de son objectif initial – l’auteur semble du reste pencher pour la seconde hypothèse puisqu’il évoque un temps où l’institution avait à cœur de veiller aux intérêts de ses clients*. Le résultat est absolument le même. Le capitalisme n’est plus aujourd’hui – peut-être ne le fut-il jamais – au service des hommes. Il constitue une excroissance indépendante des sociétés humaines, qui ne vit que pour faire de l’argent au bénéfice d’une élite de plus en plus réduite. Quitte à manipuler, à mentir, à vendre des produits déficients, à aller à l’encontre des intérêts des clients, des investisseurs les plus naïfs (ou les plus confiants, comme on voudra). Le constat semble simple, mais la lecture de ce témoignage de l'intérieur, sans concession, ne dit pas autre chose. Il est donc impensable de valider les thèses qui défendent aujourd’hui encore, en dépit de tous les indicateurs, en dépit de toutes les réalités, une libéralisation totale des échanges et des flux financiers. La crise récente nous le démontre et ce genre de témoignages renforce l’idée que l’autorégulation fantasmée par les libéraux n’est guère qu’une chimère, doublée d’un indécent mensonge.

J’en profite pour communiquer un peu sur la Fraternité des Chrétiens indignés, qui à sa manière, lutte contre ce capitalisme qui a oublié en chemin sa raison d'être : la pleine réalisation des hommes.



* Il me semble utile de préciser que Greg Smith a travaillé chez Goldman Sachs pendant près de 12 ans. On ne peut donc difficilement le soupçonner d'être un anticapitaliste fervent.

mercredi 18 janvier 2012

Des Eglises pleines de sourds


Nous ne sommes pas capitaine de ferry mais nous savons que nous sommes à quelques encablures de la grande élection présidentielle, qui nous permettra de choisir notre prochain monarque pour cinq ans. Et croyez-moi, qui que ce soit, il profitera sans remords du blanc seing que le peuple de France lui aura offert. Vous pensiez vraiment que ces mecs là se proposaient par esprit de sacrifice ? C’est que vous ne mesuriez pas l’importance des frais de bouche et des multiples avantages de la fonction. Quand Sarkozy nous dit, la mine toute allongée, qu’être Président, c’est dur, terrible, harassant,
quand il nous fait des poèmes noirs et terrifiants sur le poids des responsabilités qui écrase les épaules d’un seul homme, l’Atlas bavard et plein de tics qu’il est en ces instants là me foutrait presque la larme à l’œil.

Les Présidentielles, c’est surtout intéressant avant. L’instant d’après le résultat de l’élection n’a que peu d’intérêt. François Hollande remontera peut-être les Champs Elysées en berline et un journaliste un peu plouc de TF1 ou de France 2, en équilibre sur une moto, tentera d’arracher au monarque ses premiers mots. Pour l’Histoire. Et le monarque parlera sans doute du travail qui l’attend ; terrible travail, harassantes responsabilités. Aucun intérêt, je vous dis. Tout cela est sans saveur, sans surprise. La campagne est plus intéressante...enfin…pas vraiment non plus. Heureusement qu’il y a les sondages. Eux au moins sont divertissants.

Et ce matin, ça tombe très bien parce qu’on on nous a réalisé un très beau sondage qui mesure les penchants politiques des catholiques de France. On les savait un tantinet de droite les catholiques. Pas de surprise, la Sofres confirme cette tendance. Au premier tour, les catholiques envisageraient en effet de voter massivement pour le Président sortant. Ils seraient 33 % à voter pour lui, contre 25 % en faveur de François Hollande. Marine Le Pen totaliserait 21% d'intentions de vote, suivie par François Bayrou (12%). Aucun autre candidat ne franchirait la barre des 5%.

Je ne suis pas choqué outre mesure par les tendances droitières du vote catholique. Il y a dans ce vote une part de tradition électorale qui perdure et quelque chose qui découle sans doute de l’Education bourgeoise. Mais voir Marine Le Pen à 21 % auprès de cet électorat, comment dire, ça me fait un peu mal au cul, même si ça ne me surprend guère. Je me demande très sincèrement comment on peut se dire catholique et envisager de voter pour un parti nationaliste. Ce n’est pas seulement dérangeant, c’est le signe d’une véritable schizophrénie. Tant et si bien que je demande également très honnêtement – je vous l’assure – s’il est arrivé à ces gens-là, une fois dans leur vie d’ouvrir un Evangile ou de comprendre ce qu’ils lisaient ; le christianisme et le nationalisme étant bien sûr totalement étrangers l'un à l'autre. Incompatibles. Il suffit de lire et de ne pas confondre les ronds et les carrés.

Au deuxième tour, chez les seuls catholiques, le président actuel recueillerait 53% des voix, contre 47% pour le candidat socialiste, et l’emporterait donc, ce qui traduit une forme de logique.

Chose intéressante dans ce sondage si on entre dans le détail : les pratiquants réguliers sont 75% à se prononcer au second tour pour Nicolas Sarkozy (plus ils entendent l’Evangile, plus ils sont de droite donc), suivis par les pratiquants occasionnels (62%), tandis que les non pratiquants ne sont que 45%, lui préférant François Hollande à 55%. Accessoirement, je commence à me demander si ce sondage a un sens. Qu’est-ce donc qu’être catholique non pratiquant ? Est-ce possible ? Cela me semble à peu près aussi logique que d’être catholique et d’envisager offrir sa voix à Marine Le Pen.

Passons à ce qui m’a le plus choqué dans ce sondage. Passons donc aux préoccupations des catholiques. Normalement, le catholique, épris de justice, de charité devrait se distinguer. Tenez-vous bien, on va voir ce qu’on va voir. C’est la défense de l’emploi qui préoccupe le plus l’homo catholicus (26%). En d’autres termes, les catholiques se disent prêt à voter pour un Président qui aura sans doute été celui qui s’est le moins préoccupé de l’emploi dans toute l’Histoire de la 5ème République, parce qu’il s’agit là du premier critère sur lequel ils affirment baser leur choix. Vous n’y comprenez rien ? Et bien moi non plus. Vient ensuite la défense du pouvoir d'achat (17% pour l'ensemble des Français, 18% pour les catholiques). Oui, bien sûr, pour un catholique, la consommation, c’est absolument essentiel comme chacun sait. Vient enfin la réduction des inégalités et de la pauvreté (17% pour l'ensemble des Français, 13% pour les catholiques). Nous y sommes. Les catholiques sont donc moins préoccupés par la pauvreté que le reste de leurs concitoyens. La différence n’est pas insignifiante. Chaque dimanche, ces gens-là entendent la lecture des Evangiles qui font de la protection du pauvre, du faible, du malade, la priorité des priorités. Chaque dimanche, ils entendent les récits de la vie du Christ, les récits de ses rencontres avec les plus pauvres, les plus démunis. Chaque dimanche, ils entendent ce que répondait le Christ à ses disciples ou aux pharisiens quand ils lui reprochaient d’aller à la rencontre de publicains, de païens, de prostituées ou de mendiants. Ils entendent, écoutent et ne comprennent pas, ou comprennent mais repoussent loin d’eux ce qui constitue l’un des fondements du message chrétien : la charité.

Que font ces hommes et ces femmes pendant la messe ? C’est un mystère. Ils dorment sans doute. Se disent qu’ils auraient mieux fait de regarder le Jour du Seigneur sur France 2. Ils pensent à leur pouvoir d’achat qui s’amenuise - bien que l'on puisse raisonnablement douter qu'ils soient les plus atteints par cette dépréciation. Ils courent après leurs enfants indisciplinés. Regardent leur montre. Des suites de mots volent jusqu’à eux et rebondissent sur leur crâne avant de s’évaporer dans l’atmosphère chargée de l’haleine de leurs voisins. Me revient ironiquement cette parole du Christ que j’ai cité il y a quelques temps en d’autres lieux : « Aucun homme ne peut servir deux maîtres : car toujours il haïra l'un et aimera l'autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. (Matthieu 6:24) ». Qu’attendent donc les catholiques de ce pays pour devenir pleinement serviteurs du Christ ?

mercredi 16 novembre 2011

Ils ont choisi Barabbas

Le christianisme est-il à la croisée des chemins ? Je ne le crois pas. Il a à résoudre les mêmes équations depuis l’origine. Les soubresauts qui agitent l’océan catholique ces derniers temps voient s’opposer deux camps bien distincts. Celui de ceux que l’on appelle les fondamentalistes, par raccourci. Celui de ceux qui se rangent derrière l’autorité sacerdotale.

Le combat des fondamentalistes s’appuie sur un constat. Les traditions catholiques se seraient perdues, notamment par la faute du Concile Vatican II. La société, quant à elle, se serait fourvoyée, par le biais – entre autres choses – d’une coupable libéralisation des mœurs.

De l’autre coté, nous avons celui de ceux dont on moque la tiédeur, la soumission volontaire au diktat moderne. Celui de ceux qui n’ont pas rompu avec l’Eglise. Ce combat s’appuie à l’évidence sur d’autres valeurs. Il rappelle la nécessité d’humilité, à l’exemple du Christ qui consacra l’essentiel de son existence terrestre aux plus faibles, aux plus pauvres, aux plus démunis, à tous ceux que les sociétés humaines naturellement repliées sur elles-mêmes, refusaient de considérer, d’accueillir, de rencontrer. On le voit bien, ce combat, ne consiste pas à enfoncer des portes mais au contraire à les ouvrir grandes, il ne consiste pas à violenter les êtres et les pécheurs, mais à les écouter et à les comprendre. Parce que leurs péchés sont aussi les nôtres.

Cette opposition qui secoue l’Eglise catholique n’est pas nouvelle. Elle ne constitue en rien une croisée des chemins. Elle est aussi vieille que le christianisme lui-même. Elle est l’illustration du choix qui fut proposé au peuple juif par Ponce Pilate : la vie du Christ ou celle de Barabbas. Jean nous dit dans son Evangile que « Barabbas était un bandit ». Le terme bandit n’était pas un terme neutre à l’époque. Il ne servait pas à identifier le simple délinquant de droit commun. Il qualifiait les insurgés. Ceux qui remettaient en question l’autorité. Marc quant à lui nous révèle que Barabbas avait participé à une émeute et Luc qu’il était par ailleurs accusé d’avoir commis un homicide. Mathieu, quant à lui, affirme que « Barabbas était un prisonnier bien connu » ce qui en fait un véritable meneur de l’émeute, en quelque sorte une figure de la résistance.

Voici ce qu’écrit Benoit XVI à ce sujet dans le premier tome de son Jésus de Nazareth :

« Autrement dit : Barabbas était une figure messianique. Le choix entre Jésus et Barabbas n’est donc pas fortuit : deux figures messianiques, deux formes du messianisme s’opposent. Cela devient encore plus évident lorsque nous prenons en compte que « Bar-Abbas » signifie fils du père. C’est une désignation typiquement messianique, le nom religieux d’un des chefs éminents du mouvement messianique. La dernière grande guerre messianique des Juifs a été menée en 132 par Bar-Khobba, fils de l’étoile. Le nom est formé de la même façon, [avec] la même intention.

Chez Origène, nous trouvons un autre détail intéressant : dans beaucoup de manuscrits des Evangiles jusqu’au IIIe siècle, l’homme en question s’appelait « Jésus Barabbas », Jésus fils du père. Il se présente comme une sorte d’alter ego de Jésus, qui revendique la même prétention, mais de manière très différente. Le choix est donc entre un messie qui est à la tête d’un combat, qui promet la liberté et son propre royaume, et ce mystérieux Jésus, qui proclame de se perdre soi-même pour trouver le chemin vers la vie. Faut-il s’étonner que les foules aient préféré Barabbas ? »

Faut-il s’étonner qu’il se trouve encore des catholiques aujourd’hui pour préférer Barabbas, ajouterais-je donc ? Le chemin du combat est évidemment la solution de facilité. Bousculer, organiser des prières de rue pour provoquer l’athée de base, appeler l’autre à la vertu plutôt que soi-même, sont également des chemins qu’il est aisé et séduisant d’emprunter. En premier lieu parce que ces chemins sont extérieurs à soi.

Ce dimanche, j’ai vu un reportage que Canal Plus a consacré à ceux de la Fraternité Saint Pie X et de Civitas qui militent contre la domination d'une présupposée christianophobie organisée. L’abbé Beauvais, tête de gondole du mouvement, qui officie à St Nicolas du Chardonnet , y était interrogé par un journaliste qui lui faisait remarquer que l’usage de la violence se situait en contradiction avec le message chrétien. Se mordant les lèvres, manifestement prompt à la colère, piqué au vif, l’abbé répliquait d’un ton dur et haut : « le Christ a bien chassé les marchands du temple ! » On se serait cru au café du commerce et c’était un homme d’Eglise qui venait de faire cette réflexion. Quel respect pour les Évangiles que de les utiliser pour légitimer ses propres actions ! L'homme les avait sans doute étudiés, il avait sans doute lu attentivement une grande partie de leurs exégèses, il avait parcouru les textes des docteurs honoris causa qui ont fondé l'Histoire du catholicisme ; ce nouveau temple de l'esprit. Il ne distinguait pourtant dans ce geste que l'acte de résistance, de rejet, d'opposition. Réduire le Christ à cet événement, à cette colère, sans identifier son contexte, sans comprendre qu'ils s'inscrivirent dans la volonté d'établir la Nouvelle Alliance, on le voit bien, c’est le réduire à taille humaine, assujettir sa volonté à celle de Barabbas, son alter ego sauvé par la population. Les fondamentalistes ne se cachent donc plus de préférer Barabbas au Christ, le combat de Barabbas à celui du Christ, l’insurrection civile à l’insurrection intérieure. Ce choix, vieux comme le christianisme, ne voit pas au-delà du monde qui nous occupe, ne voit pas au-delà de nos propres existences. C’est un choix d’orgueil aussi, parce qu’il n’a de valeur que dans l’opposition, parce qu’il ne vaut que par le rejet qu’il suscite. Que serait ce Barabbas sans l’autorité romaine ? Il n’aurait aucun combat à mener, aucune cause à défendre. Le Christ, que les hommes n’ont pas choisi, et que certains refusent de choisir encore en prétendant promouvoir la vraie foi, défendait lui une cause qui n’avait pas besoin d’opposition pour être défendue - nulle opposition si ce n’est en soi-même - qui disposait en elle-même de sa raison d'être.

A la lumière de ces quelques éléments, les propos d’André XXIII à propos des fondamentalistes n’en semblent que plus justes et éclairés : « l’authenticité de la foi n’est pas de s’imposer par la violence. » La Foi ne peut pas être utilisée pour légitimer une lutte, comme le fit en son temps Barabbas, dont l’appel aux armes et à la désobéissance séduit encore le cœur des hommes.

vendredi 28 octobre 2011

Une conversion


En 1920, lorsque Giovanni Papini écrit sa Vie du Christ, sa réputation est déjà faite. Imprécateur, blasphémateur impénitent, anticlérical violent, contempteur bileux et compulsif du christianisme, auteur vénéneux de L’Homme Fini - autobiographie de la démesure, écrite qui plus est à l’âge de 30 ans, ce qui constitue déjà pour l’intelligentsia littéraire italienne de l’époque un crime de présomption – du Crépuscule des philosophes annonçant sans faillir ni trembler la mort de la philosophie, nationaliste hystérique, l’écrivain, d'une laideur physique déjà remarquable, attire et rebute tout à la fois. Rares sont ceux qui parviennent à susciter autant de dégoût en un seul et même élan.

Cette Vie du Christ est pourtant le résultat d’une conversion. Ce n’est pas tout à fait exact. La conversion et la rédaction de ce livre semblent en réalité concomitantes. Mieux, corrélées. Elles se nourrissent l’une l’autre. Semblent prendre ensemble de l’ampleur, comme deux adolescents fantasmagoriques qui se forceraient à grandir pour ne pas être plus petit que l’autre.

L’œuvre de Papini eut du reste un immense succès, à tel point qu’il ne se dément toujours pas aujourd’hui. Les lecteurs ont donc sans doute identifié dans cette œuvre une forme de vérité. La réalité de la conversion de Papini fut toutefois sujette à caution. Les ennemis d’hier, les prêtres salis, les chrétiens de tradition se souvenant d’infâmes blasphèmes, les pratiquants de la pleine lumière non seulement, mais aussi tant d’autres parmi les écrivains, journalistes, observateurs admis du monde des lettres italiennes, s’empressèrent de renifler autour du livre comme un chien autour du pied d’un lampadaire, espérant trouver de quoi démontrer sa présupposée fausseté. Papini, après s’être tant – et parfois si méchamment – moqué de tous, ne pouvait avec cette histoire de conversion que chercher un nouveau moyen de tromper ceux qu’il tenait en en horreur. Des les trainer dans sa propre boue. L’homme était sans aucun doute assez fou pour écrire un livre-énigme dont il serait seul à détenir la solution. L’homme était sans aucun doute assez vil pour s’humilier sans sincérité et rire de la méprise de tous. Papini était sans aucun doute de ces hommes qui concevaient et riaient de blagues qu’eux-seuls pouvaient comprendre. Et ces hommes-là comptaient parmi les plus dangereux, dangereux par delà leur solitude forcenée qui les conduisait à haïr jusque l’intégralité (ou quasi) de l’espèce humaine.

La correspondance de Papini, ouverte aujourd’hui, permet raisonnablement de ne plus douter de cette conversion. Son athéisme était de toute façon un athéisme branlant. Un athéisme mal fondé. L’athée qui réfute Dieu en toute sérénité est un être qui doit logiquement se désintéresser de la question. Dieu n’existant pas, il ne peut le considérer, il ne peut ressentir le besoin de lutter avec lui, comme le fit Papini avec tant de violence et sans doute de frustration, avant de céder d’un coup d’un seul devant l’éclatante beauté des Evangiles.

Cette Vie du Christ est différente des autres. Elle est unique. Elle n’est ni l’œuvre d’un homme d’Eglise, ressassant douillettement sa théologie personnelle, ni celle d’un philosophe, épuisant la sève des Évangiles à force de les décentrer, de les recentrer, ni encore celle d’un historien soucieux de rétablir une vérité qui lui échappera forcément, faut de moyens. Elle ne constitue qu’une simple lecture. Droite. Univoque. Fidèle. Croyante. Fiévreuse parfois. Une lecture qui traduit une volonté ferme de ne pas trahir les paroles du Christ et son enseignement. Un postulat de Foi. A peine accouché. Refusant les accommodements, les consensus, les retours en arrière, les mises en contexte, les approches philosophiques imparfaites.

En se convertissant, Papini ne perdit rien de sa férocité. Rien de ce qui fit de lui un pamphlétaire. Dans ce livre, son style est toujours sur-démonstratif, accusateur, acide. Hélas aussi, plein d’anathèmes. Paradoxalement, il sait aussi se faire d’une redoutable précision. Tout d’abord parce que la base de ce livre est restreinte à la seule lecture des Evangiles et de quelques apocryphes. Ensuite, parce qu’il sait aussi s’adoucir parfois et transmettre ce qui fait la force d’une conversion : l’émerveillement. Et évidemment, la reconnaissance de la singularité absolue du christianisme. Quelle que soit l'époque que l'on considère.

Que peut bien faire un écrivain des Évangiles pour dire vrai ? L’on voit bien que la littérature est l’ennemi du bien. Elle ne peut pas se départir d’une forme d’orgueil. Les vrais écrivains ne peuvent, s’ils ne refusent pas toute forme d’ambition littéraire, suivre la voie de Évangile. Ce faisant, ils s'extraient du champ littéraire. Deux raisons à cela. Premièrement : les Évangiles n’ont pas de faille. Ils ont déjà fait ce qu’il y avait à faire et aucune littérature, aucune forme poétique, ne peut égaler leur beauté simple, sans sophistication. Deuxièmement : toute œuvre littéraire est par nature un artifice et les artifices qu'elle emploie n’atteignent la beauté qu’à condition de naviguer entre ombre et lumière. En littérature, le bien n’existe pas, la douceur n’existe pas, l’Amour n’existe pas sans passions, donc il n’existe pas. Papini se vouait donc ici à une entreprise impossible.

Comme tout converti, il faisait déjà l’erreur de juger les croyants de tradition, les gardiens du temple. Les nouveaux pharisiens ou supposés comme tels. Il s'y enfonçait sans délicatesse en condamnant formellement les impies, les païens, les renieurs de Christ, et bien sûr, les juifs déicides, voués pour cela à l’éternelle damnation, à l’éparpillement, à un destin apatride. Car l’antisémitisme est présent dans cette Vie du Christ. Plus que nulle autre, cette haine-là transpire du livre. Rien d’étonnant à cela. La tradition était encore bien ancrée dans l’Église catholique elle-même. Pie X, pape de 1903 à 1914 avait déclaré en 1904 : « Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, nous ne pouvons reconnaitre le peuple juif. » En 1917, Benoit XV, son successeur avait affirmé que « les juifs [n’avaient] aucun droit de souveraineté sur la Terre Sainte ». Il fallut attendre l’avènement de Pie XI pour célébrer l’émergence d’un pape favorable à l’égard des juifs et cette célèbre phrase datant de 1938 : « L’antisémitisme est inadmissible. Spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Une parole d'une grande force et d'une très simple justesse. Papini, en 1920, héritait en se convertissant d’une tradition mais il faisait également l’erreur de celui qui découvre une nouvelle réalité et pense alors qu’elle est la seule. L’établissement de la Nouvelle Alliance lui faisait croire que la première, qui fonda la relation de Dieu avec les Juifs, était devenue par lien de cause à effet caduque. Narrant magnifiquement la primauté du pardon divin, narrant la passion du Seigneur avec le brio du grand écrivain qu’il fut, du Seigneur mort pour racheter les fautes de l’ensemble de l’Humanité, il ne pût s’empêcher d’établir un acte d’accusation.

Il y a dans cette œuvre, comme dans toutes celles qui abordent les Évangiles, l’idée récurrente que l’Humanité n’est pas digne de l’exigence chrétienne. Papini le démontre aussi par l'absurde. Une poignée seulement de saints, d’hommes véritables, parviennent à s’y conformer. Pourtant, rien ne sépare véritablement les hommes du Christ, rien, si ce n’est eux-mêmes, ne les empêche de parvenir à cet absolu. C’est un chemin qui n’est semé d’aucune embuche, même s’il est escarpé, difficile. De Sainte Catherine de Sienne à René Girard, en passant même par la lecture, plus futile, du célèbre roman gothique, Melmoth, de C. R. Maturin, c’est là un constat partagé, presque évident. Il est invariablement fait par quiconque a le dessein de réfléchir à la possibilité de la transformation du monde par les Évangiles.

Tous ne cèdent pas pour autant à la condamnation des imparfaits. Ou de ceux qu'ils pensent imparfaits, car c'est là la pierre d'achoppement. Sainte Catherine de Sienne, par exemple (qui n'est donc pas sainte pour rien) sait le mal qui se niche - subtilement dissimulé sous une enveloppe de bien - dans le jugement du prochain. Elle sait aussi le respect obéissant que le chrétien doit aux membres de l’Église - choisis par Dieu lui-même - même lorsqu’ils cèdent aux pires déviances, aux pires avarices, aux pires corruptions.

Il y a chez Papini tout ce qu’il faut pour croire à la réalité d’une conversion, tout ce qu'il faut pour parfois s'en réjouir, mais on comprend aussi qu’il lui manque ce petit quelque chose qui aurait pu la rendre complète. Complète, cette véritable et puissante conversion du cœur. Quelque chose en moins devient un quelque chose en plus. La mise de coté de la nécessité d'une abstinence de jugement devient bientôt une forme d’antisémitisme larvé. Un horrible dévoiement. L’histoire personnelle de Papini est à étudier sous cet angle, car l’on voit bien que ce manque finira par le ronger, que ce manque, bientôt comblé par une tumeur qui ne fera que s’étendre, et pulser sous son épiderme, l’éloignera plus tard du message chrétien. Cet homme fera de son antisémitisme son obsession, de sa prime erreur un combat. Et l’on voit bien qu’il s’éloignera davantage du christianisme encore lorsqu’il se rapprochera du fascisme ; cette idéologie malade qui ne honnit rien tant que le pauvre, le loqueteux, l’estropié, le difforme, qui ne célèbre rien tant que le fort, le violent, le puissant. Cette idéologie qui dans sa particularité italienne n’aura d’autre souci que celui de recréer une petite aristocratie bourgeoise, insouciante, inconséquente, malgré le tumulte de la guerre et son cortège de massacres. Cette idéologie guidée par un homme pacotille ne glorifiant que sa personne, son orgueil, l’amour de soi et l’argent ; ce petit homme à femmes, infidèle, inconstant, obsédé par le sexe, violent parce que faible, cruel parce que grotesque. On n’erre jamais que dans les méandres de la seule âme dont on dispose : la sienne. Papini se souvenait-il en 1943, à la chute du triste Duce, lorsqu’il partit se réfugier dans un monastère, des pages ferventes et habitées qu’il avait écrite plus de vingt ans plus tôt sur l’Amour infini du Christ envers les enfants (à qui chaque croyant doit ressembler), les pauvres, les malades, les rebuts de la société, les incultes, les simples ? Sur la beauté du pardon. Sur l’Amour sans limite que le Christ porte à tous les hommes. La Vie du Christ de Papini se termine par une longue prière. En pleine guerre, la conscience de l’écrivain souhaite le retour du Fils. Implore sa venue. Jamais, écrit-il, nous n’avons eu autant besoin de Ta présence. Cet appel sans réponse précipita sans doute Papini vers le destin que l’on connait. Sa vie s’acheva dans l’indifférence, dans les moqueries. Papini n’avait su suivre le chemin de ces saints qui, ne recevant plus de signes du Christ, avaient compris qu'il leur fallait redoubler de prières.