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lundi 19 novembre 2012

Lettre ouverte à Boby - Avant fermeture de ban


Boby,


Te répondre ici à un commentaire posté ailleurs pourrait sembler étrange ou pour le moins surprenant. C’est que je sais Nicolas relativement à cheval sur la question. Tu ne liras peut-être pas ma réponse, mais j’ai préféré privilégier le respect du taulier à l’efficacité.

Revenons à ton commentaire. Je l’ai, sois-en certain, apprécié à sa juste valeur. Tout d’abord, il est argumenté, ce qui est plutôt rare ces temps-ci. Ensuite, il aborde plusieurs points qui fondent non seulement mon avis sur la question du mariage gay, mais qui ont grandement contribué à m’inciter à briser ma coquille ; car se dire catholique aujourd’hui, quand on est de gauche, et quand la majeure partie de sa famille ou la majorité de ses amis ne le sont pas, ressemble étrangement à une sorte de coming out. Il convient aussi d’en faire un deuxième lorsque l’on est de gauche au sein d’une communauté catholique ; ce dernier étant étrangement mais logiquement le moins douloureux. Mais c’est une autre histoire. Je ne mets, sache-le, pas les deux situations sur le même plan. Révéler à autrui que l’on est catholique peut susciter incompréhensions et rejets (parfois) mais la souffrance (je prends le soin de mettre le mot en italiques) du catholique qui se décide à s’assumer n’est en rien similaire à celle d’un individu homosexuel affrontant le jugement moral de sa famille ou de ses amis. Le mouvement n’est pas le même, les tenants et les aboutissants non plus.

Je vais essayer de te répondre, point par point. Tu écris, pour commencer :

« Le symbole peut améliorer l’égalité, hé ! Oh ! Et grandement ! C’est l’une des principales raisons pour lesquelles je suis partisan de cette réforme. Le mariage en soi ne m’importe guère, personnellement, comme tu peux t’en douter. D’autant que là, avec un compagnon du tiers de mon âge, je te dis pas les nouveaux remous ! Sacro-sainte morale judéo-chrétienne.

Mais j’ai vu tant de souffrances. »

Il me semble que ton commentaire comporte une contradiction et je ressens du reste cette contradiction chez nombre des partisans du mariage gay. C’est bien le symbole, qui vous intéresse au premier chef, bien que vous vous empressiez de mettre en lumière l’inégalité de droits. Le mariage est certes aussi, entre autres choses, un symbole. Mais c’est un symbole auquel vous ne croyez pas vous-même. Je n’ai entendu que ça, ces derniers jours. Nous voulons les droits, nous voulons le symbole mais on se contrefout de celui-ci. Le mariage en soi n’a aucune importance mais il faut à tout prix que les couples homosexuels puissent y avoir accès. Franchement, c’est à n’y rien comprendre. Et c'est un peu insultant vis à vis de ceux qui se sont mariés et qui croient encore à la valeur de l'institution.

La suite est plus intéressante. Tu poursuis ainsi, en réponse à ce que j’avais dit à propos de la distinction mariage civil/mariage religieux :

« Là est la pierre d’achoppement, Dorham ! Je me fiche de ce qui peut être un enjeu pour les catholiques ! Ils représentent une minorité de pensée dans la République, et je ne leur reconnais pas le droit de bloquer l’évolution d’une institution laïque et républicaine, et de prétendre régenter ma vie. Qu’ils réfléchissent, qu’ils s’interrogent, qu’ils s’expriment au sein de leurs Eglises. Mais qu’ils ne viennent pas me dire ce que je dois penser et faire. »

Il y a beaucoup de choses là-dedans si bien que je ne sais pas trop par quel bout le prendre. Commençons peut-être par le début. Tu te fiches de ce qui peut être un enjeu pour les catholiques. Que dirait-on si j’écrivais pour ma part : « je me contrefous du désir des homosexuels d’être reconnus et acceptés dans notre société. » Les homosexuels sont pourtant une minorité également, encore plus minoritaire que la communauté catholique – je pourrais du reste te démontrer que ton assertion est contestable puisque ce sont les catholiques pratiquants qui sont minoritaires, en réalité, une majorité de français se dit catholique – et cette question me préoccupe pourtant, m’intéresse, tout autant que sa future résolution, si la chose est possible tant on sait que l’homme aura toujours au fond de lui ce petit quelque chose qui l’empêchera toujours d’accepter naturellement ce qui lui est étranger.

Par ailleurs, il ne me semble pas que les catholiques aient à cœur de régenter la vie des homosexuels, ni même que cette question les préoccupe. Ce serait plutôt l’inverse qui se produirait si la Loi était votée. Sur la question du mariage gay, force est de constater que la population est divisée. Selon l'enquête réalisée fin octobre par BVA pour Le Parisien/Aujourd'hui en France, 58% des Français se disent favorable au mariage homosexuel, alors qu'ils étaient 63% en 2011, avant l'élection de François Hollande dont c'était en effet une promesse de campagne. L'avis des Français devient même minoritaire pour le droit à l'adoption pour les couples de même sexe et passe de 58% à 48%. On constate que plus la parole se libère, plus le débat avance, plus la population éprouve de la méfiance vis à vis du projet de Loi. Vous êtes donc loin de constituer une majorité très nette. C’est peut-être cela qui vous incite à demander aux catholiques de se taire et de tailler le bout de gras entre eux, dans leurs églises, portes fermées de préférence.

Tu poursuis ainsi, sur l’épineuse question de la laïcité, laquelle refuserait à tout catholique le droit d’émettre un avis sur les évolutions de son pays – en qualité de catholique.

« Tu apprécies le « Sieur 23 ». Soit. Mais ce qu’il a dit, il l’a dit dans un cadre que la loi de 1905 ne lui autorise pas. Les français ont voté, notamment sur cette proposition de « mariage pour tous ». La démocratie veut que l’ensemble des français se plie au suffrage universel. »

On me dira que je ne suis pas un laïcard convaincu et cela sera sans doute vrai mais je trouve ta conception de la Loi de 1905 terriblement restrictive. La démocratie, ce serait en quelque sorte pour tout le monde, sauf pour les croyants. Il serait permis aux croyants d’intervenir dans le débat public, à la condition qu’ils nient leur foi, en quelque sorte. André 23, à mon sens, n’a aucunement porté atteinte à la laïcité en intervenant comme il l’a fait. A ce que je sache, aucune Loi n’assigne à résidence la parole des hommes d’Eglise. Les propos du Pape ne sont pas frappés d’interdiction, ni celui des évêques. Tu imagines peut-être que leur pouvoir est supérieur à ce qu’il est en réalité mais je te rappelle que la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est pas en péril parce qu’un cardinal porte une déclaration sur la voie publique. Ces propos n’ont pas encore la capacité de faire retoquer une loi, comme on le voit très bien du reste puisqu’elle semble en bonne voie. Je trouve cet argument assez amusant, du reste, car on se félicitait il y a peu des déclarations d’André 23, lorsqu’il fustigeait les actions récentes de Civitas et des intégristes, comme on se félicitait de la levée de boucliers de l’Eglise lorsque le précédent gouvernement traita les Roms avec une brutalité inouïe. Il me semble que les hommes d’Eglise sont tout à fait légitimes dans le débat public et que leur parole, parfois éclairée, parfois plus obscure parce que toute humaine, ne met pas en péril l’équilibre laïc, tel que défini par la Loi de 1905.

Ce que tu dis du suffrage universel est tout aussi restrictif que ce que tu dis de la laïcité. Prétendre qu’élire un Président est semblable au fait de voter pour une série de mesures est absurde et faux. Absurde et faux parce que de ces mesures, chacun sait qu’un certain nombre ne verront jamais le jour, et ce, sans pression populaire. Le plus naturellement du monde. C’est le résultat de la confrontation entre un programme et la réalité du pouvoir. On peut prendre l’exemple du vote des étrangers aux élections locales. Cette Loi ne verra pas le jour, pour des raisons qui légitiment cela très bien. Dont acte. Dans ce cas, que prévoit la constitution ? Pourrait-on considérer qu’il y a pour ainsi dire rupture de contrat ? Bien sûr que non. Le quinquennat continuera comme avant et se terminera à la même échéance. Il peut donc en être de même, vis-à-vis de la Loi sur le mariage gay.

Tu évoquais dans un commentaire précédent la détresse de nombre d’homosexuels. Je la connais pour avoir connu et fréquenté des homosexuels qui souffraient en effet très intimement et très profondément. Heureusement, aucun n’a mis fin à ses jours. Toutefois, je crois que vous vous illusionnez en pensant que cette loi guérira de l’homophobie ou qu’elle aidera les homosexuels à vivre mieux dans notre société. Le regard d’un père sur son fils homosexuel ne changera pas parce que le mariage lui sera désormais ouvert. Le regard des badauds à la sortie des mairies, les jours de mariage gay, ne sera pas différent parce que les couples auront désormais le droit d’adopter des enfants. Des pères et des mères diront encore à leurs enfants : « tu n’es plus notre fils, tu n’es plus notre fille ». Il y aura toujours des abrutis pour se moquer, de loin, pour crier des « sales pédés » devant les mairies tandis qu’on jettera des poignées de riz sur un couple de femmes ou d’hommes. Quel sera alors leur sentiment ? Je ne dis pas qu’il faille se résigner à cette violence, à cette sorte de rejet compulsif mais il me semble de mon droit d’affirmer que l’arme que vous avez choisie ne sera d’aucune efficacité en la matière. Pire, elle sera contre-productive. Elle contribuera à détruire une institution déjà mal en point, à en faire un simulacre.

Ma position sur la question est donc la suivante. Créer les conditions d'une égalité de droits, oui. Donner aux homosexuels le droit de se marier : pour ma part, je le refuse :

vendredi 14 octobre 2011

Lettre ouverte à Luciamel



Chère Lucia,
En commentaire de mon très modeste billet d’hier, tu m’as posé deux questions. Ces questions portaient sur l’importance de l’existence du Pape et sur les raisons qui me poussaient à avoir une haute considération de ses idées. Ces deux questions se rejoignent en une seule. Plus précisément, il me semble qu’une réponse à la première d’entre elles permet d’apporter une réponse implicite à la seconde. La mode étant ces jours-ci à la lettre ouverte, je me permets donc de t’adresser cette correspondance virtuelle qui, je l'espère, t’éclairera sur ce qui constitue ma pensée.
Le Pape a tout d’abord cette première qualité qu’il s’inscrit dans une organisation. Cette qualité est bien sûr indépendante de l’individu qui occupe la fonction. L’organisation en elle-même est garante de l’institution. Elle permet en premier lieu d’exclure tous ceux qui la menaceraient. ou qui menaceraient son unité. C’est évidemment ce qui a permis notamment à l’Eglise de marginaliser la fameuse Fraternité Saint Pie X, dont le goût du rite pour le rite constitue presque une forme de délétère idolâtrie.
Ce qui caractérise le christianisme, c’est bien sûr que sa première pierre, par l’intermédiaire de Jésus, fut posée dans le cadre d'un renversement des valeurs. Tout commence par le Verbe, celui-ci réformant profondément l’Ancienne Loi. Le catholicisme, s’il ne s’est jamais réformé assez vite pour certains, a su cependant évoluer dans le temps précisément parce qu’une organisation fut mise en place et ces réformes ne furent jamais aussi efficaces que lorsque l'autorité du Pape en exercice ne fut pas contestée. L’existence du Pape apporte donc aussi cette autre garantie. Ce qui, à mon sens, constitue le principal défaut des autres religions monothéistes, c’est qu’elles ne disposent pas à proprement parler d’organisations hiérarchisées leur permettant d’apporter des réponses communes d’ordre non seulement théologique mais aussi aptes à déterminer des positions communes à adopter vis-à-vis du monde et de son évolution. Si l’Islam ne parvient pas à exclure de son sein sa frange la plus extrémiste, si l’Islam ne parvient pas à régler des questions aussi simples que celles relatives à la lapidation des femmes adultères, ce n’est pas à cause d’une présupposée barbarie intrinsèque de son Livre, mais surtout parce qu’elle n’a jamais disposé d’une organisation propre, hiérarchisée. Si tel avait été le cas, l’Islam aurait réglé ses problèmes depuis bien longtemps. Il n'y aurait peut-être plus de sunnites, de chiites, de salafistes mais un seul Islam, uni, frère.
Le Pape qui est aujourd’hui le nôtre me semble par ailleurs un individu d’une rare intelligence. Il me semble que l'on peut en être fier. Je ne dis pas que son prédécesseur ne fut pas un être d'une grande bonté et d'une grande intelligence, mais Benoit XVI me semble transmettre aujourd'hui un discours plus complet, plus élargi. Dans une époque qui plus est plus complexe, plus floue, sans repères. Prenons l’exemple de la polémique qui a agité l’Eglise lors de ses déclarations à propos du SIDA lors d’un déplacement en Afrique. Il faut relire cette entrevue dans son intégralité ou la lire simplement si ce n’est encore fait ; on identifie très vite la mauvaise foi qui présida aux attaques menées contre Benoit XVI. Tout d’abord, il commença par rappeler que la réalité du SIDA ne pouvait pas s’étudier que sous le seul angle épidémico-médical. La réalité du SIDA, c’est qu’un peuple est en train d’en mourir, qu’il existe un peuple qui ne dispose pas des moyens de se soigner, qu’il existe un peuple pour qui la question du préservatif est déjà derrière lui. Les catholiques sont venus à la rencontre de ce peuple là. Benoit XVI a donc en premier lieu eu une pensée pour les hommes et les femmes qui rencontrent ces malades allant vers une mort certaine, qui les soutiennent, les considèrent. Ce postulat ainsi posé, Benoit XVI s’empressa de mettre en cause ces militants essentiellement occidentaux qui pensent que la lutte contre le SIDA passe essentiellement par l’utilisation du préservatif – je m’empresse d’indiquer que je ne suis évidemment pas opposé à son recours et confesse en avoir utilisé un très grand nombre dans ma vie. Ce que les photos publiées par Euterpe démontrent, à mon sens, c’est que ce combat est absolument ethnocentré. Il s'agit là, on le voit bien, d'un militantisme de petits blancs, pour petits blancs, faisant référence au mode de vie exclusivement occidental. Où sont les malades dans ces grandes banderoles ? Qui fait référence à leur triste sort ? Personne. Ce qui intéresse ces gens, ce n’est pas que le Pape dise oui au Préservatif, clame un « Sortez couverts » sourire commercial aux lèvres, dont la qualité première serait de donner bonne conscience aux gentils occidentaux bien riches et bien gras , mais qu’il consente à valider leur conception de la vie, leur conception de la sexualité. Or, le Pape ne fera jamais ce pas là. Ce Rubicon ne sera jamais pour lui. Il répètera tant qu’il sera ce qu’il est que la réalité de la vie est faite d’amour, de spiritualité, de fidélité à l’autre. Que tout le reste comporte un caractère mortifère. Il est en ce sens aussi, important que le Pape existe car il reste aujourd'hui la seule voix pour porter ce message ; de don de soi, d’altruisme, de constance. On a fait semblant de penser que le Pape considérait sérieusement le port du préservatif comme un facteur aggravant du problème que pose le SIDA au monde. C’était bien sûr une habile manière de repousser loin de soi toute forme d’autocritique. Ce que le Pape considérait alors, c’était que le facteur aggravant n’était pas l’objet lui-même, mais le fait qu’il symbolise à lui seul l’essentiel de la lutte contre la maladie ; cet unilatéralisme militant masquant bien entendu complètement la question des traitements dans les pays les plus pauvres, la question de l’accompagnement humain des mourants, la question de la sexualité dans nos sociétés et dans nos vies. Comment ne pourrais-je honnêtement penser que cette voix n’est pas utile ? Elle est semblable à celle du Christ qui provoquait, exagérait, allait jusqu’au bout d’une pensée, dans le but de provoquer une réaction, le réveil des assoupis. Le Pape ne critiquait pas ainsi que les seuls militants pro-capotes, il déboulonnait aussi les statues du grand cirque humanitaire. Il évoquait cette Afrique que l’on survole l’air contrit, à qui l’on balance des sacs de riz du haut d’hélicoptères vrombissants mais à qui presque personne ne daigne accorder un regard, un sourire, la considération que l’on doit à un autre être humain, considéré comme un égal, le bénéfice d’une rencontre, un soutien spirituel, une épaule, le don de sa personne.
Quelle autre voix résonne pour parler de ces hommes et pour parler à ces hommes là comme le fait le Pape ? Absolument personne. Ce désert d’amour me semble absolument légitimer son existence, son importance et le soutien que la population catholique se devrait de lui apporter.
Voilà, Lucia, ce que je pense profondément. J’espère que cette réponse ne t’aura pas semblé trop nébuleuse et qu’elle trouvera auprès de toi un écho favorable.
Amicalement,
Dorham

La photo, en illustration de ce billet, représente la coupole de l'Église Ste Marie-Madeleine de Rome. Je sais la passion de Lucia pour Marie-Madeleine. En cette Église se trouve par ailleurs le tombeau de St Camille de Lellis, qui fut un des grands saints charitables du christianisme.