Le mois d’août, c’est de la merde. Je ne savais pas si on l’avait assez dit donc je me lance. C’est à croire que j'ai été le seul juilletiste de Paris. Depuis plusieurs semaines, tout ressemble à une putain d’expédition : trouver un tabac, une presse, un endroit où manger le midi. Tout est fermé. Tabacs, presses, échoppes placardent tous leur éloge de la glande. Gloire aux congés payés. Et moi, je marche, je remonte les boulevards, étouffe au pied des petites rues sans oxygène, le regard perdu, morve au nez. Le 17ème arrondissement, cette espèce de zoo pour marquises défraichies, est vide comme les gourdes des soldats d’Alexandre le Grand en pleine traversée du désert. C’est déprimant. Pourtant, j’aime bien Paris en août habituellement. Les marchés clairsemés, les dimanches matin sans personne dans ses rues, comme un lendemain d’apocalypse. La canicule ? Elle ne me gêne pas vraiment. Il faut dire que je n'ai pas 75 ans. Je n'ai pas à m'humidifier la peau, à glander ensuite à quelques centimètres d'un ventilateur, parce que je ne sue pas comme les autres, à donner fréquemment de mes nouvelles à mes proches, comme le serine le Ministère de la Santé à nos petits vieux comme s'ils étaient des débiles légers. J’aime suer, en bon méditérranéen, c’est une occupation dans mes cordes. Laissez, je m'occupe de l'odeur. La chaleur ne me dérange pas, c’est le soleil qui m’insupporte. Ce mois d’août serait parfait si le tabac qui est à coté de chez moi était ouvert, si le petit restau de pates qui est à coté de mon boulot était ouvert, si le kiosque un peu plus loin… Vous avez compris et il y a fort à parier que vous vous contrefoutez de ce que je raconte. J'arrête donc là. Non, la canicule ne me dérange pas. Avec mon épouse, ce week-end nous avons même continué à faire des travaux. "Par cette chaleur ?", s'est exclamé ma voisine de bureau... Samedi, chez O., nous avons fait un sort à la penderie de Madame. Le dimanche, nous l'avons passé à nous engueuler dans les rayons de Leroy Merlin, d'accord sur rien, puis à rénover les placards dans la touffeur de l’appartement, unanimement d'accord (je sais) en contemplant le résultat. En temps de grande chaleur, il faut maitriser la science inexacte du courant d’air. Une science ? Un art même. Ouvrir telle fenêtre et telle autre, maintenir l’une avec du fil de chanvre noué ici et là, l’autre avec un tabouret, ou un classeur et laisser le vent chaud rafraichir nos vêtements humides. Et se remettre à turbiner. De la poésie, n'est-ce pas ?
J'ai encore à dire.
Je crois que je me suis réconcilié samedi soir avec Lars Von Trier. Il l'ignore sans doute. Notre brouille était pourtant sérieuse et motivée mais depuis que j’ai vu son Mélancholia, notre relation est au beau fixe. Ce matin, j’ai lu par curiosité quelques anciennes critiques du film sur les sites de Télérama et de Chronic’Art. Je me demande si on paye vraiment des types pour écrire des conneries pareilles. Je me doute bien qu’on les paye mais j’espère alors qu’on les paye au lance-pierres. C'est tout ce qu'ils mériteraient ! J’espère même qu’on n’accorde pas à ces salopards le moindre ticket restaurant. De toute façon, en ce mois d’août, vu que tout est fermé, il leur faudrait les dépenser au McDo du coin, ce qui constituerait déjà une punition en soi. J’espère donc finalement que c’est le cas et qu’ils sont en train de choper sans s’en douter une intoxication alimentaire de premier choix. Et qu'ils n'ont pas de mutuelle par dessus le marché. Je me demande si ces types ont bien compris que le cinéma, c’était surtout et avant tout l’art de filmer. L’esthétisme d’un plan, c’est un truc qui les défrise. Ils ont leur petit adjectif pour ça. « C’est esthétisant », écrivent-ils. Ces rédacteurs plumes-et-goudron sont tous semblables finalement, comme l'est tout être humain dans la salle d’attente d'une Caisse Primaire d’Assurance Maladie ; des numéros qui espèrent être appelés avant la fermeture. Je veux bien qu’on le trouve casse-couilles, Von Trier, j’avais détesté chacun de ces films jusque-là – le tire-larmes Breaking the waves, le pathétique et dégoulinant Dancer in the Dark, ce grand foutage de gueule conçu pour choquer le petit bourgeois qu’est Dogville – je veux bien. Casse-couilles, Von Trier l’est indubitablement. Quand bien même, je ne comprends pas comment on peut décemment reprocher à un cinéaste d’être trop pessimiste ou trop sombre ou trop complaisant vis-à-vis de ses propres sentiments. Principalement parce que ces sentiments, ce sont les siens. Von Trier devrait-il s’interdire certaines pensées intimes parce que les plumitifs de Télérama et de Chronic’Art préfèreraient un peu plus de nuances là, un peu de plus de gentillesse ici et aussi une pointe d’espoir en toile de fond ?
Je crois que je me suis réconcilié samedi soir avec Lars Von Trier. Il l'ignore sans doute. Notre brouille était pourtant sérieuse et motivée mais depuis que j’ai vu son Mélancholia, notre relation est au beau fixe. Ce matin, j’ai lu par curiosité quelques anciennes critiques du film sur les sites de Télérama et de Chronic’Art. Je me demande si on paye vraiment des types pour écrire des conneries pareilles. Je me doute bien qu’on les paye mais j’espère alors qu’on les paye au lance-pierres. C'est tout ce qu'ils mériteraient ! J’espère même qu’on n’accorde pas à ces salopards le moindre ticket restaurant. De toute façon, en ce mois d’août, vu que tout est fermé, il leur faudrait les dépenser au McDo du coin, ce qui constituerait déjà une punition en soi. J’espère donc finalement que c’est le cas et qu’ils sont en train de choper sans s’en douter une intoxication alimentaire de premier choix. Et qu'ils n'ont pas de mutuelle par dessus le marché. Je me demande si ces types ont bien compris que le cinéma, c’était surtout et avant tout l’art de filmer. L’esthétisme d’un plan, c’est un truc qui les défrise. Ils ont leur petit adjectif pour ça. « C’est esthétisant », écrivent-ils. Ces rédacteurs plumes-et-goudron sont tous semblables finalement, comme l'est tout être humain dans la salle d’attente d'une Caisse Primaire d’Assurance Maladie ; des numéros qui espèrent être appelés avant la fermeture. Je veux bien qu’on le trouve casse-couilles, Von Trier, j’avais détesté chacun de ces films jusque-là – le tire-larmes Breaking the waves, le pathétique et dégoulinant Dancer in the Dark, ce grand foutage de gueule conçu pour choquer le petit bourgeois qu’est Dogville – je veux bien. Casse-couilles, Von Trier l’est indubitablement. Quand bien même, je ne comprends pas comment on peut décemment reprocher à un cinéaste d’être trop pessimiste ou trop sombre ou trop complaisant vis-à-vis de ses propres sentiments. Principalement parce que ces sentiments, ce sont les siens. Von Trier devrait-il s’interdire certaines pensées intimes parce que les plumitifs de Télérama et de Chronic’Art préfèreraient un peu plus de nuances là, un peu de plus de gentillesse ici et aussi une pointe d’espoir en toile de fond ?
C’est la fin du monde, bande de cons !
Evidemment, il faut dire qu’on n’est pas habitués. Dans les films de fin du monde, dont les genres catastrophe et SF semblent avoir l’exclusive propriété (sinon, attention les doigts !!!) le monde ne s'achève jamais tout à fait. Tout explose, tout meurt, tout brule, tout périclite, tout je sais pas quoi, mais une petite élite survit toujours et un nouveau monde prend alors le relais. Dans Melancholia, il n’y aura pas d’après. Pour ce faire, Von Trier a remplacé les éruptions solaires, les soubresauts inopinés de magma ou les astéroïdes à la manque par une planète (une planète toute entière) transitant qui menace de (et va) s'écraser sur la nôtre. J’ai pensé au roman de Mc Carthy pendant que je regardais le film. Non pas parce que les deux œuvres s’articulent autour d’une apocalypse mais parce que la fin du monde, du nôtre, de notre fin en somme, pose nécessairement la question de Dieu. Dans les films catastrophe, Dieu est bien évidemment absent. Il y a bien sûr toujours un conard pour faire une prière aussi creuse que factice au détour de quelques scènes inutiles mais la question est bien sûr évacuée au profit d’une débauche de moyens, du spectaculaire, d’une succession de faits, d’événements plus ou moins arbitraires. Ces films ne sont pas des œuvres à part entière, il est donc normal qu’ils ne posent aucune question à ceux qui les consomment en vidant des seaux de maïs soufflés. Chez McCarthy, Dieu est sans doute absent, comme dans le film de Von Trier, mais ces absences sont différentes. L’absence de Dieu, chez McCarthy est in fine exactement celle qu’annonça le Christ avant de laisser ses apôtres. Elle est pour ainsi dire conforme aux Evangiles. Il s’agit d’une absence purement physique, d’un refus décrété d’interventionnisme, s'inscrivant dans le plan que Dieu a conçu pour l'homme. Dieu ne sera plus cet être tout-puissant qui ouvre la Mer Rouge pour sauver son peuple. Plus ce Dieu qui donnera à Noë la mission de tout recommencer. Il sera avec nous, mais d’une autre manière. Invisible, imperceptible mais là. D'une manière plus intime qui doit résonner en nous. Car Dieu est en réalité ultraprésent chez McCarthy, à chaque page de La Route. Il est dans cette persistance du bien, dans cette résistance de l’amour, quand tout concourt à les annihiler totalement. Dieu rayonne à travers les êtres, à travers l’amour inextinguible qu’éprouve un homme pour son fils et on le voit irradier pleinement à travers cette famille qui accueille l’orphelin à la toute fin du récit. Dieu est tel qu’annoncé par le Christ, dans cette question de l’enfant cherchant à distinguer le bien et le mal, à savoir si le bien existe toujours, si lui et son père sont des hommes de bien, quand bien même seraient-ils les derniers. Chez Von Trier, Dieu est absent mais il l’est parce que les rares personnages qui attendent leur fin, dans une sorte de monde factice, fabriqué, isolé, de monde rabougri (un château et un 18 trous), ne pensent plus à Lui. Dieu, dans ce monde finalement taré, est une question que les hommes ne se posent même plus. Par lassitude et sans doute, sous l’effet d'une mélancolie qui serait allée trop profondément, c'est à dire jusque dans les tréfonds de l'âme humaine. Pourtant, le personnage joué par Kirsten Dunst a une dimension prophétique, une dimension qui dépasse les limites que nous confère notre humanité. Elle sait l’inéluctabilité du désastre, elle sait qu’il n’y a pas d’autre monde que le nôtre, d’autre conscience que la nôtre et c'est pourquoi elle parvient à l’accueillir, presque sereinement, en ne tremblant que lors des derniers instants (comme le Christ avant de se faire arrêter), à la fois en qualité de prophète mais aussi d’amante.
Von Trier envoie se faire foutre les codes hollywoodiens, les questions de vraisemblance, les codes qu’il a accessoirement édictés en fondant le Dogme, tout en y faisant constamment référence. Ainsi, son œuvre gagne deux qualités qui lui semblaient étrangères : l’humour et l’érotisme. Et sans doute une pointe de mysticisme. Putain, que demander de plus ?, ai-je envie de demander à ces abrutis de critiques cinématographiques. Oui, les images saisies par Von Trier sur pellicule sont belles. Oui, Durer et Brueghel sont convoqués (c’est intello à mort), l’art contemporain y est piétiné, la Renaissance célébrée, c’est ringard et sans doute très mal vu dans les séances de rédaction de Chronic’Art, oui, le Tristan et Isolde de Wagner décline ses airs mélancoliques et doux dans l'attente du dernier cataclysme. Et bien quoi ? Von Trier vous dit d’une voix calme que l’on ne peut vivre en ce monde qu’à force de résignation, d’oubli, que la connaissance, la mise en perspective de notre monde conduisent l’être à l’auto-destruction, ou plutôt à l'effacement, l’oblige à se mettre en marge de l’humanité, ce qui paradoxalement la sublime. C’est une expression terriblement pessimiste, il est vrai à ceci près que, à l’instar des dernières pages de La Route, la dernière scène du film laisse percevoir la beauté qui persiste en l’être humain, même, et surtout à l’heure de sa fin.






