
Il y a ce livre, pour commencer, qui est sans doute un des plus marquant qu’il m’ait été donné de lire. Un livre qui m’a manipulé comme une marionnette, m’a pris les sentiments en tenaille, les a levés du sol pour les traîner le moment d’après dans la boue, m’a fait voyager entre rires et larmes. Ce livre, c’est Eureka Street de Robert McLiam Wilson.
Quand je parle de rires et de larmes, je n’exagère en rien. Les rires provoqués par cette lecture étaient du même genre que ceux qui se déclenchent, comme de petites détonations, à la chute d’une farce qui nous a pris par surprise. J’ai ri chez moi, pelotonné dans mon plumard. J’ai ri en attendant le bus, dans le métro. Fallait voir la tronche des gens, comme mon rire les faisait sursauter (les gens ont peur de tout aujourd’hui, même d’un type qui se marre dans une voiture de métro).
Les larmes, c’est la même chose. C’est le seul livre qui m’en ait jamais tiré. Ça aurait pu me foutre en boule parce qu’il faut bien dire que ce roman est un peu comme le roman d’un escroc, un roman à ficelles ; mais, je n’ai pas la dent dure envers lui, j’ai aimé ces ficelles, j’ai aimé comme elles m’ont tenues ; avec Amour sans doute.
Et puis, il y a ce moment, sans effet d’annonce. D’autres peintures, d’autres personnages, dont on nous raconte le petit matin, les joies, les peines, les petites choses faites de trois fois rien, la vie en somme, ce livre est comme une casserole qui attache, et l’on s’attache donc, à ces nouveaux venus qui font irruption dans le roman, après avoir aimé les autres, à s’en tordre le ventre, à s’en tordre les nerfs. Ces gens là, on se rend compte qu’ils se rendent tous au même endroit. Pour mourir. Dans une sorte d’attentat aveugle dont on mesure toute l’absurdité.
Oui, c’est une façon d’escroc, que de kidnapper ainsi les sentiments des gens pour les jeter par terre. Si j’ai choisi de parler de ce livre, c’est parce que j’ai vu un film hier soir, qui traite un événement sous le même angle, excepté l’effet de surprise.
Ce film, c’est Bobby. Et Bobby, c’est le petit frère de l’ex-président John. Le petit Kennedy-la-justice. Une forme de dernier espoir pour un pays gangrené par la ségrégation, les inégalités sociales, territoriales et bien sur la guerre du Vietnam. Dernier espoir depuis que les autres sont passés sans succès par l’épreuve du barillet. Le Dr King, le frère Président, Malcolm X entre autres.
Plus jeune, j’ai admiré cet homme, j’en ai admiré tout du moins le fantôme. Je crois qu’Estevez, le réalisateur a ressenti la même fascination. Je ne pense pas que Robert Kennedy ait été le plus jusqu’au-boutiste de tous ceux que j’ai précédemment nommé, mais il incarnait une forme ultime d’espérance. Il semblait en avoir fini avec l’abstraction, quelques instants, il ne s’agissait plus de communication ou de caresses dans le sens du poil. Il se passait quelque chose. Il incarnait quelque chose. Les aspirations des uns et des autres à modifier la course du train qui filait à toute allure vers ce qu’est prophétiquement devenu l’Amérique d’aujourd’hui ; un point de rupture, un basculement, qui s’il s’était produit aurait changé énormément de choses. Et précisément, cette volonté farouche de changement, d’inflexion de la politique américaine dans le monde et à l’intérieur de ses propres frontières, il la devait à ce qu’il avait compris de ce cancer qui rongeait son pays, il la devait aux assassinats politiques qui avaient précédé le sien ; tout cela l’avait changé et cela s’entendait.Précisément, je reste convaincu qu’il ne serait jamais devenu ce qu’il a fini par devenir s’il n’avait pris conscience de cette maladie, s’il n’avait ressenti l’urgence de tout foutre sens dessus dessous. C’est bien sur un trait de tempérament, il ne faut pas sous-estimer ce qui faisait de lui quelqu’un d’intransigeant, quelqu’un d’acharné, parfois jusqu’à l’aveuglement (on en eut la démonstration lorsqu’il traîna tous les grosses légumes de la mafia, de Chicago en passant par Miami, devant une commission chargée de les mettre plus bas que terre).
Il y aura sans doute toujours des gens pour conjecturer à son sujet, pour dire qu’il n’était qu’un produit du système. On me taxera peut-être encore de naïveté, mais je ne le crois pas.
Le film d’Estevez est comme le roman de Wilson d’un certain point. Il ne parle pas de la dernière journée de Robert Kennedy, mais dessine la journée de l’événement, sous l’angle de gens ordinaires qui recevront avec lui les balles perdues et qui ne soupçonnent rien du torrent historique qui va bientôt balayer leur existence. On décèle leurs espoirs, on devine un pays en inconscient mouvement, et surtout, en filigrane, on entend les discours du candidat. Et l’on est frappé, choqué, bouleversé par cette irruption d’un passé où l’on parlait de choses importantes, où l’on avait encore la conviction que les choses n’étaient pas immuables.
On ne peut que regretter la médiocrité des discours politiques d’aujourd’hui, leur courte vue, bien pâles en comparaison de cette parole urgente, circonstanciée, qui déclinait une vision très étendue des problèmes du monde, qui liait toutes les difficultés les unes aux autres, une vision qui, de fait, se rapprochait très nettement d’une philosophie.
Peu importe alors que ces meurtres, et celui-là surtout, soient on ne soient pas l’œuvre d’un complot machiavélique, tramé par d’importants hommes de l’ombre. Lobby, mafias, complexe militaro-industriel, services secrets, on s’en fout. Le résultat est le même. La page n’a jamais pu se tourner. L’Amérique n’a jamais pu apprendre à devenir un pays civilisé où l’on peut apprendre à régler des conflits sans violence, sans tension, sans rapport de force ; plus grave, cette violence déborde de ses frontières et cette politique d’incessante division contamine le monde entier ; avec le sarkozysme, elle fait même le lit dans lequel se vautre notre Etat.
Je crois que les américains ne se rendent pas compte eux-mêmes. Tout ce film, plutôt raté il faut bien le dire, a l’air de dire : il nous reste le message. Un message, d'autrefois, des mots, des mots pourquoi ? Pour quoi faire ? Pour chialer sur le corps pourri des illusions mortes ? C’est sans doute glacial comme constat mais non, rien ne reste, tout s’efface parce que rien n’a été fait, comme un enfant mort-né qui n’a eu le temps de concrétiser aucune promesse. L'épreuve de l'Histoire est moins clinquante qu'Hollywood ne voudrait le croire !