
Sujet de dissertation du jour ; mains sur le pupitre, mine de crayon aiguisée comme avant-guerre ; trouver les mots justes, trouver les mots comme des noyaux avec dedans, la force de transmettre ces choses indicibles que l’on ressent dans le creux de l’estomac, comme une sorte de crampe doucereuse.
« Pourquoi tout le monde se revendique de Coltrane ? ». La question résonne comme une détonation et rompt le silence. Des dizaines de réponses se précipitent dans l’embouchure de mon cortex et jouent à saute-mouton (je ne vous décris pas le cirque, mais les cours de récréation sont des lieux de cruauté intense) ; bientôt, elles s’entretuent les unes les autres.
En réalité, il n’y a aucune réponse à cette question. Ce nom est sur toutes les lèvres parce qu’il est auréolé d’une aura. Tant d’écrivains se réclament de Hemingway ou de Fante ; ils s’attachent le nom sans l’odeur en quelque sorte. Pour Trane, c’est la même chose, c’est gagner facilement et à peu de frais une caution, le peu de crédibilité que l’on aura jamais soi-même ; de la même façon, il m’est impossible de répondre pour ceux qui sont sincères car je n’ai pas la faculté d’entrer en eux pour deviner ce qu’ils comprennent ou ressentent à l’écoute de sa musique.
L’autre question qui surnage alors, flotte au dessus des cadavres de réponses précédents, c’est : « Pourquoi Trane est-il si important ? »
Il y a deux sortes de musiciens à mon avis. En jazz particulièrement, on « rencontre » beaucoup de musiciens qui vont plus vite que leur musique ne pourra jamais le faire. Leur technique, leurs aptitudes, leur savoir-faire galopent plus vite que leur art. Passé l’émerveillement devant tous ces talents, il ne reste plus rien à déguster. Leurs musiques se fanent plus vite que les saisons. Hélas, le Monde du Jazz est encore plus prompt à honorer ces musiciens sans réel mérite, calibrés pour donner l’illusion de jouer avec le temps, de repousser les limites physiques du possible.
Les grands musiciens de jazz parviennent au contraire à mettre en parfaite adéquation leur musique et leur talent de musicien ; l’un est sans cesse au service de l’autre, le second nourrit sans cesse le premier. Cette maîtrise, qu’ils parviennent à acquérir leur permet de défricher des terres sur lesquelles aucun homme n’a posé le pied. Les uns s’appuient sur les découvertes des autres pour aller encore plus loin. C’est le cas d’un musicien comme Thelonious Monk par exemple, ou comme Miles Davis. Dans le cas de ce dernier, c’est peut-être même plus que cela, puisqu’il mettait, de son propre aveu, un point d’honneur à légèrement brider sa musique, afin qu’elle ne constitue jamais le point final de son histoire, qu’elle n’atteigne jamais ce point d’apogée qui enterre les musiciens avec leur gloire ; un zénith qui vous carbonise et qui vous laisse pantelant, muet, inutile (comme cela fut le cas à la fin de la vie de Monk).
Je ne reconnais que deux musiciens qui échappent à ces deux catégories : Charlie Parker et John Coltrane. Leur musique allait plus vite qu’eux-mêmes ; elle dépassait leur jeu, le transcendait. Elle ouvrait des portes par milliers, si bien qu’il était humainement impossible de les explorer toutes simultanément. Leur musique était à la fois ce que l’on entendait d’elle et ce que l’on devinait d’elle. Toutes deux portaient les stigmates avancées de leurs évolutions futures (quand toutes les autres ne sont jamais qu’immédiates et portent trace des germes passés qui les ont menées jusque là).
C’est sans doute plus flagrant pour Coltrane que pour Parker. Bird est mort trop tôt, mais allez savoir si cela n’a pas contribué à son destin si tragique.
Ce qui frappe, lorsque l’on écoute Trane, c’est sa dimension. Il joue, simultanément il crée, simultanément encore, il cherche à comprendre lui-même ce qu’il joue et ce qu’il crée. Il y a de quoi devenir dingue, non ? Trane a vécu plus longtemps que Bird et cela lui a donné le temps de constater que ses ailes lui offraient le don de voler plus haut, plus vite, plus loin qu’il ne le pouvait lui-même. Souvent, alors qu’il jouait dans le quintet de Miles Davis, ce dernier se plaignait de ses solos qu’il jugeait trop long. Et Trane se défendait en disant : « je n’y peux rien, je ne peux pas m’arrêter ». C’était en effet, plus fort que lui. Comme Icare, il ne pouvait s’empêcher d’aller toujours plus haut, quitte à se perdre lui-même.
C’est sans doute ce qui me fait dire qu’il portait en lui les gênes de l’importance de sa musique, mais aussi les gênes de sa propre fin…
A partir de l’instant où il se rendit compte qu’il ne pouvait suivre les évolutions de sa propre musique, il se perdit dans le brouhaha, dans le chaos, dans le désordre, comme peuvent en attester ses derniers disques, façonnés au-delà du son, et donc, au-delà de l’écoute. Son dernier enregistrement en public (« Olatunji Concert ») est inaudible, dans la forme comme dans le son. Ce n’est qu’un cri. Un symptôme de sa propre immolation par le feu. Je me suis longtemps demandé ce qui l’avait poussé à garder cet enregistrement (sur lequel on entend rien d’autre qu’une masse sonore informe, de laquelle rien ne peut être isolé, compris, appréhendé). Je crois qu’en fait, il essayait de comprendre le langage de sa musique qui lui était devenue étrangère ; sa musique était devenue zénith, supernova bouillante, surhumaine et elle explosait en une sorte de magma divin.
Je crois aussi que Elvin Jones, son batteur d’alors, tient une grande responsabilité dans la nature de cette évolution. Si Trane était Phaëton, le Dieu Soleil, Jones était l’attelage indomptable, qui permet à l’Astre d’effectuer sa course. Sans lui, la musique de Trane n’aurait pas pu être aussi belle qu’elle l’est, aussi spirituelle qu’elle l’est. Mais aussi, c’est un attelage qu’il faut toujours surveiller, toujours tenir, à qui il faut savoir donner une illusion de liberté sans jamais lui offrir totalement. Sinon, c’est l’attelage qui prend le dessus, et au lieu de le laisser nous mener vers les beautés inexprimables recherchées, on le suit à se brûler les poumons et le cœur. C’est un attelage qui vous rend ivre de puissance.John Coltrane disait de Jones : « il y a des jours où je n’arrive pas à jouer avec Elvin ; d’ailleurs, ces jours là, qui le pourrait ? ».
Trane est aussi important parce qu’il avait cette faculté d’ouvrir toutes les portes à la fois mais il s’est perdu parce qu’il n’a pas su résister à la tentation de regarder simultanément derrière chacune d’entre elles. Aussi géniale était-il, il n’en restait pas moins homme, avec ses limites.
Je ne saurais dire si ses mots sont justes, ou s’ils témoignent d’une réalité. Qu’importe dans le fond. Derrière les mots, il reste la musique. Sa musique. Aussi belle qu’elle a pu être lorsque Trane maîtrisait encore ses chevaux.
Miles Davis disait de lui-même : « je suis l’alpha et l’oméga». Le début et la fin. Malgré l’immense respect que je peux éprouver envers cet autre musicien, je crois qu’il se trompe. Lorsque l’on est à la fois le début et la fin de toutes choses, c’est en quelque sorte qu’il n’y a ni début ni fin, mais une espèce de transcendance qui domine et écrase tout, qui rend l’espace d’un instant l’éternité perceptible… Dans les deux morceaux que je mettrais dès ce soir en écoute (« Spiritual » et « Alabama ») la musique de Coltrane n’est pas « colosseus » (comme pouvait l’être le saxophone de Sonny Rollins), mais elle est proprement surhumaine, en ceci qu’elle nous submerge, nous élève, abolit l’espace et le temps, mélange le passé, le présent, l’à venir. L’Alpha et l’Oméga.
[Une autre réponse (très excellente) à cette épineuse question se trouve chez mon compère Doudourou]