jeudi 14 février 2008

Monde(s) ancien(s)



1944. Un temps qui n’existe plus. L’Europe est exsangue ; la guerre l’a ravagée. De New York, on ne dispose que d’une information morcelée. Il y a le « ici » et le « là-bas ». Et là-bas, c’est loin. De la même façon, il y a les juifs qui sont là-bas, et les juifs qui sont venus ici.

Ici, il y a les juifs qui résident encore dans une mentalité héritée du ghetto. Qui absorbent leur vie dans l’étude contemplative du Talmud. Rien d’autre n’a plus d’importance. Apprendre, comprendre, réciter, les références, les annotations, ce que tel rabbin a dit, en contradiction avec celui-là.

Ici encore, il y a les juifs qui prônent une forme d’ouverture. La vie en Amérique exige d’eux une certaine forme de patriotisme à laquelle ils adhèrent de bonne grâce. Ils étudient le talmud mais ne portent pas le caftan, n’affichent aucune pilosité religieuse, ne portent aucun uniforme trahissant leur confession (mis à part la calotte). Ces deux communautés, étrangères, étanches l’une à l’autre se considèrent avec mépris et incompréhension. Les uns lisent et parlent en hébreu, les autres se refusent à parler la langue de Dieu. Les uns étudient tout ce qui peut leur servir à grandir, les autres se refusent à la lecture d’œuvres goyim, impies.

Le livre de Chaim Potok, L’élu, raconte cela, à travers l’amitié de deux adolescents, réunis lors d’un événement malheureux. Une partie de base-ball qui dégénère et qui manque de faire perdre un œil à l’un d’entre eux. Une amitié au-delà du dogme, au-delà de la différence.

Dans cette œuvre, les choses s’imbriquent lentement. La traduction n’est peut-être pas au niveau, je la soupçonne en tous cas de cela, car elle imprègne le rythme du roman de considérations presque niaises, tout le premier quart de l’intrigue. La partie de base-ball, puis le séjour à l’hôpital, la mauvaise peinture des personnages qui agitent cette première partie rendent la lecture difficile. Pleine de clichés, de dialogues sans profondeur.

Mais alors, lorsque tout se met en branle, que la confrontation des deux univers s’effectue, tout prend une autre dimension.

Danny, l’adolescent hassidique (la branche la plus stricte) rêve d’autre chose que de devenir l’héritier de son père. Armé d’une intelligence bien au dessus de la moyenne, il lit, dévore, apprend tout, envisage de devenir psychanalyste (alors même qu’il est depuis le plus jeune âge promis à la succession de son père, rabbin). Il rêve de liberté. Son père ne lui parle pas, il l’éduque par le silence, durement, froidement. Les seules conversations qu’ils ont ne se font que lors des études croisées du talmud qu’ils mènent ensemble. Son ami Reuven, l’accompagne dans cette vie, dans cette évolution. Il rêve de débarquement, suit l’avancée des alliés, parle des heures avec son père, figure protectrice et fébrile, tolérante et intransigeante. A travers l’amitié des deux adolescents, on devine merveilleusement l’angoisse de deux pères vis à vis de leur progéniture, leur peur de les perdre ou de les voir se perdre.

Bien sur, leur histoire n’est qu’une poussière. L’Histoire, elle, est entrée en convulsion. L’ici et le là-bas s’opposent à nouveau. L’Histoire leur dit que des millions de juifs ont été assassinés par la folie nazi. Ce qu’ils ne savaient pas, d’ici. L’Histoire leur dit que là-bas, tout le monde savait, et sans doute ici aussi, mais rien ne leur a été révélé et l’on a laissé leurs frères mourir dans les camps, dans les chambres, leurs millions de corps brûler ou pourrir dans de simples trous creusés à la hâte. L’Histoire leur dit qu’il y a un autre endroit qu’ici et là-bas, Israël, et c’est pour chaque camp d’ici, les hassidim et les apikorsim, l’occasion de nouvelles colères, de nouveaux affrontements.

Malgré tout cela, ces adolescents vont vers l’avenir, lâchent la main de leurs pères et vont vers le destin qu’ils se choisissent. Ils grandissent et cette jeunesse, ici symbolisée incarne l’avenir du judaïsme, dont l’on peut ressentir les prochains travers et les prochaines beautés ; une expression microscopique d’un monde en pleine révolution qui laisse ceux qui ne veulent pas aller de l’avant sur le bord du chemin.

Il y aura la construction de l’état d’Israël, la mort du yiddish, la guerre contre les palestiniens et les pays arabes, l’incertitude du monde juif, entre sioniste, anti-sioniste, résurgences d’un anti-sémitisme que l’on aurait voulu voir mourir. Emporté par cette bourrasque, ces deux enfants qui apprennent à devenir et leurs pères qui doivent s’y résigner.

Les dernières pages bouleversantes, adoptent un style simple, sans détour, et font oublier les atermoiements du premier quart raté de ce livre, d’autant plus que tout est alors mis en perspective, par allusions, ellipses, non-dits, et l’on ressent alors, comme dans les derniers mots du roman, quelque chose qui tient de la disparition mélancolique mais qui – comme le veut l’histoire de tout peuple et donc de toute humanité – tend sans cesse vers l’avant, et nous entraîne malgré nous, malgré les pauvres vérités auxquelles nous nous accrochons tant bien que mal.

[L’élu de Chaim Potok – trad. Jean Bloch-Michel – éd. 10/18 Coll. « Domaine étranger]