lundi 25 février 2008

République des charretiers



Au Moyen Age, la charrette était un véhicule hautement symbolique, qui ne servait pas seulement à transporter le foin ou le bétail. Grâce à cet attelage, on transportait également les délinquants, les prisonniers, les réprouvés, d’une geôle l’autre. L’homme étant cruel de nature, lorsque la charrette pleine, passait entre les ruelles boueuses d’un quelconque village, les résidents se massaient au bord de la chaussée pour railler les pauvres bougres recroquevillés à l’arrière et rire de leur infortune. La charrette, en ce temps là, c’était la marque du vice, le fer de la honte, la roue de l’opprobre tournant sans cesse.

Chrétien de Troyes a repris cette symbolique dans l’épopée chevaleresque qui lui fut commandée par Aliénor d’Aquitaine et qui constitua le manifeste de l’Amour Courtois (dont on relève alors le caractère essentiellement adultérin, soit dit en passant).

La Reine Guenièvre, épouse du Roi Arthur se fait enlever par Méléagant et deux preux chevaliers se proposent d’aller la délivrer : Gauvain et Lancelot ; Arthur reste en son Royaume, confortablement installé sur son trône ! Lancelot, bien vite, perd tout ce qui fait de lui un authentique chevalier dans un combat impromptu. Il perd son heaume, sa cuirasse, sa lance, son épée (qui ont la fâcheuse tendance de voler en éclats à la moindre lutte). Il perd également sa monture, qui lui fausse compagnie pendant qu’il taille en pièces le chevalier noir qui lui a tendu embuscade à peine l’orée du bois.

Désarmé mais ne désarmant pas, Lancelot tente tant bien que mal de se rendre au château du mécréant qui a eu l’outrecuidance de kidnapper l’hymen royal. Mais sans cheval, comprenez, c’est bien moins facile. Ne lui reste donc que la fameuse charrette, dans laquelle il prend place avec une micro seconde d’hésitation. Pour conquérir l’amour, Lancelot endure le feu brûlant de ce voyage en opprobre, les railleries des villageois massés au bord de la route, presque nu, sans aucun signe de son appartenance à la haute chevalerie. C’est ce qui s’appelle se mettre minable. Entre autres aventure folles, c’est ce qui permettra à Lancelot de gagner une nuit fiévreuse et sanguinolente avec la Reine (l’Amour adultérin, voyez…), même si au fait de l’infinitésimale hésitation du chevalier, Guenièvre prétextera une migraine en préambule (les femmes sont d’une exigence tout de même).

Je suppose que c’est également à cette origine que l’on doit l’expression : jurer comme un charretier. Et c’est précisément par ce détour que nous arrivons – enfin – au sujet qui nous préoccupe.

Vous avez vu ? Vous avez vu le Président Sarkozy, déambuler, le visage perclus de grimaces, dans les travées vachères du Salon de l’Agriculture ? Serrant des mains avec bien moins de décontraction que son illustre prédécesseur. Il croise un anonyme à l’accent légèrement vulgaire, il tend la main, mais celle-ci se retire, se refuse. Le type se contorsionne et siffle, un léger sourire étendu sur le visage : « me touche pas, toi ». Sarkozy, pas vraiment détendu, se laisse gagner par l’impulsion, répond sur le même ton de charretier : « bah casse-toi, casse-toi alors ».

On se souvient de l’Amour des Lettres du seul président socialiste de la 5e République. On se souvient, moqueur, de la mine extasiée du Président Chirac devant de petites statues Taïnos, ou de son goût prononcé pour les combats de Sumo. De quoi se souviendra-t-on de Sarkozy ? De son langage de charretier, qui fait véhiculer jusque les plus hautes strates du pouvoir le langage le plus médiocre et exécrable ?

Désormais, sommes-nous tous dans la charrette, secoués par les cahots d’une rue mal pavée de mauvaises intentions et de langages orduriers, sillonnant les villages de la honte et de la médiocrité. Avec pour tout conducteur, l'un d'entre nous jurant comme le dernier des ploucs ?

On l’a déjà beaucoup dit, mais on a le Président que l’on mérite et il est difficile de ne pas voir dans son élection, puis dans sa vertigineuse et si violente chute, le symptôme parfait, éclatant, « charretier », de l’appauvrissement général de notre société. Où l’on insulte à tour de bras, où l’on rivalise de concepts abscons que l’on ne maîtrise même pas, où l’on idolâtre ce que l’on carbonise simultanément.

Plus précisément, pour en revenir à notre Table Ronde, nous constaterons que la position privilégiée du Roi Arthur lui impose un devoir de réserve. Ses contingences l’obligent à ne pas se disperser et bien entendu, ce sont elles qui le sauvent d’avoir à choisir entre la dignité et l’opprobre, entre le trône et la charrette. Ce choix là, notre bon président n’a pas le bon goût de s’en exonérer.