
Merde, voilà les grandes eaux. Les violons sirupeux.
Elle a le visage qui penche. De petits paquets de larmes en rangs serrés, s’agglutinent au bord de ses yeux et forment de grosses masses liquides qui bientôt, dégringolent le long de ses joues. Tout en elle dégringole : sa volonté de résistance, sa capacité d’espérance et sans doute, l’image qu’elle avait autrefois de moi.
L’Amour, c’est une forme d’escroquerie. L’autre n’est jamais comme on voudrait qu’il soit et quand il se révèle, il ne nous reste guère que l’apitoiement, et l’auto flagellation ; parce que c’est une forme d’escroquerie qui réclame notre assentiment, une forme d’escroquerie sans effort, qui laisse faire le sujet. Personne ne vous demande de transformer la réalité de l’autre, aucun filtre ne déforme votre perception des choses, aucun paravent ne vous masque la vérité, personne ne vous aide à construire la petite prison de pierre qui enferme votre lucidité et la réduit au silence.
Aussi, quand elle se complait à peindre mes défauts, je lui rappelle que personne ne l’a forcé à m’imaginer plus beau que je ne le serai jamais, que personne ne lui a mis un couteau sous la gorge pour qu’elle considère mes qualités plutôt que mes défauts. Autrefois, j’étais une sorte de surhomme. Elle disait : « tu es exactement ce que je cherchais ». Aujourd’hui, je suis une espèce d’être noir, qui noie tout son être, dévore l’ensemble de son existence. Elle n’aura donc jamais eu de moi une image un tant soit peu fidèle à ce que je suis. Tout ce temps et aujourd’hui encore, elle aura partagé sa vie avec un étranger, parce qu’elle n’aura jamais voulu ouvrir les yeux sur la vérité de ce que je suis. Elle se sera étouffé l’espoir, consciemment, patiemment, elle l’aura fait naître, elle l’aura nourri, pour le tuer de ses propres mains. Peut-on vivre ainsi ?
Les Grandes eaux. Elles sont imprévisibles chez elle. Parfois, un rien suffit à ouvrir les vannes. La plupart du temps, la colère la laisse sèche, intransigeante, inflexible. Les larmes chez elle sont supérieures à la colère, elles constituent une sorte de déluge qui exprime sa violence, sa volonté d’en finir. Elles laissent en elle une forme de pollution noire et bileuse qui la transforme en être froid, cruel, impitoyable. Elle est douée de cela.
Elle marmonne : « on a encore le temps ». Et je me demande bien de quoi. Le temps, je ne sais même pas si c’est une chose précieuse. Je ne sais pas si ce qu’on vit est long, ou trop court ; je ne sais même pas comment mettre en perspective ma propre existence avec celle du monde, pour mesurer son caractère insignifiant. On a encore le temps, elle dit, le temps de prendre nos billes, d’aller voir plus loin si on est mieux tout seul qu’accompagné, on a encore le temps de s’escroquer encore, de se tordre la réalité, de s’aveugler sur d’autres, de feindre du plaisir à entrer dans cette danse alors même qu’on en connaît le moindre pas, la moindre mesure.
Moi, je réponds qu’on est mal assemblé et j’ai presque rien d’autre à dire et elle, elle ne peut rien dire non plus, elle se tourne et se laisse submerger par cet océan qui vient du creux d’elle-même, cette nappe phréatique qui dort en chacun de nous mais qui ne remonte jamais. Ces yeux sont comme deux plaies vives qui s’ouvrent comme un amas de chair et de pétales dans lequel on pratique une profonde incision. Elle trouve néanmoins d’autres mots. C’est comme si elle me scindait et qu’elle étranglait ce qu’il y a de beau en moi, comme si elle faisait en sorte de ne rester en tête à tête qu’avec l’Autre, et je ne sais même pas si c’est moi, parce que je réponds comme dans un rêve.
On ne pourrait pas en finir sans plus de cérémonie, il faut continuer à tourner la dague dans la blessure, continuer à mettre du sel sur nos chairs, il faut que l’on continue à expier. Nous punir d’avoir fait fausse route. Nous punir du mal que l’on s’est fait en s’offrant une petite ration supplémentaire. Comment se relève-t-on de cela ? Comment vit-on avec cela ? Quels souvenirs peut-on garder d’une histoire pareille ?
Je vais vous dire, nous les latins sommes doués comme personne pour jouer d'aussi vulgaires et exubérantes tragédies. Parce que ne savons rien de l'esprit de sérieux. Nos drames sont des farces. Nos vies sont des torrents démonstratifs... "Et bien, elle me dit, on peut faire tout ça avec talent au moins"... Sans doute, tant que c'est beau, ça peut bien être moche... Demain matin, on aura même tout oublié...