mercredi 27 février 2008

La confusion républicaine



Dans la gorge des hommes politiques, j’entends des mots. Sans explication, sans contexte. Ce sont des mots caution, des mots qui servent à mettre de coté toute réflexion approfondie, des mots qui permettent d’encadrer la conversation, de la cloisonner dans des limites strictes, qui incluent ou excluent l’interlocuteur. République est un des mots les plus en vogue. Un mot sans saveur désormais, décliné à l’infini qui permet – pour celui qui s’en réclame – d’ériger une sorte de panthéon propre à distinguer le bon grain de l’ivraie. Etre républicain, se décréter républicain, c’est en soi suffisant pour se parer du bon vêtement. Et dans ce mot bouillie, chacun entend désormais « liberté d’expression » ; « liberté de circuler » ; « sauvegarde de la laïcité », etc.

Et même si tout ce qui fait les opinions d’un homme va à l’encontre de ce qui constitue le ciment de ladite République, qu’il se dise lui-même républicain (c’est à dire, seulement ouvert au dialogue ; on voit bien là l’appauvrissement de cette terminologie) suffit à le faire entrer en ce lieu qui vous ouvre les portes dorées du débat démocratique.

Il y a un mot en revanche qui semble-t-il a totalement disparu de la circulation : société. Pourtant, avant les civilisations, avant les monarchies, avant les démocraties, avant les théocraties, avant la République et bien avant les nations, il y avait déjà des sociétés ; soit le lien qui unit les hommes les uns aux autres dans un dessein commun.

République, nation, démocratie, ce ne sont guère que des vecteurs afin d’atteindre ce dessein (s’ils sont correctement utilisés) ; je n’ai aucune religion à ce propos. Il ne s’agit que d’organisation. Mais qu’en est-il de notre République à nous ? Est-elle vraiment républicaine ? Place-t-elle au dessus de tout l’intérêt général du Peuple dans son ensemble ? C’est déjà une toute autre question.

En premier lieu, il me semble qu’il y a confusion de termes. Entre nation et république, tout d’abord. Vous savez sans doute qu’aujourd’hui, sont considérés comme anti-républicain de siffler la marseillaise, de ne pas montrer d’égards pour le drapeau. Or, ces derniers objets ne sont que les signes extérieurs de notre nation. Ces signes, les états non républicains les ont également adoptés. L’autre confusion, plus grave encore, mélange les concepts de République et de démocratie. Or, la démocratie n’est jamais qu’une vue de l’esprit. Dans notre République, nous ne décidons pas de la politique de notre pays mais nous nous choisissons nos despotes, qu’ils soient éclairés ou non. Nous les choisissons sur propositions certes, mais nous ne faisons guère que les mandater pour mener à notre place l’attelage du pays. Etant entendu que nous vivons sous une gouvernance républicaine, la mission que nous confions à ces hommes consiste avant tout à mettre en avant de toute décision politique l’intérêt général.
Or qu’en est-il en France de l’intérêt général quand de l’aveu même de ces principaux acteurs, la justice doit être utilisée principalement à des fins de réparation ? Qu’est-il de l’intérêt général lorsque l’on souhaite faire de celle-ci un moyen de protection préventif des victimes ? Alors même que la justice, garante pour sa part de l’intérêt général, n’est jamais chargé que de déterminer les actes ou délits qui mettent en péril le fragile équilibre qui permet à la cité d’assurer sa propre cohésion. Qu’en est-il de l’intérêt général prôné au-dessus de toute chose par le régime républicain lorsque les élections les plus représentatives (législatives) ne permettent plus de disposer d’une assemblée souveraine, apte à influer sur les choix de l’exécutif ? Qu’est-il même de l’intérêt général quand l’élection présidentielle, au suffrage universel, permet au plus tribun d’entre les hommes politiques d’accéder à une fonction suprême, quasi monarchique, qui lui donne tout pouvoir sur l’ensemble des institutions.

Ces mots là m’en tombent, à vrai dire, noyés qu’ils sont dans leur propre déliquescence.

Il n’y a pas de système miracle néanmoins. Tous ont leur défaut. Une authentique démocratie qui fonde l’ensemble de son fonctionnement sur une représentation fidèle de toutes les strates de la société, voit souvent s’affronter tous les intérêts particuliers dans des oppositions stériles, qui n’aboutissent jamais qu’à des consensus mous, sans réelle perspective (comme on peut le voir dans les pays du nord de l’Europe). La République, elle, déléguant le pouvoir à une seule tête, sous entend que l’élu soit assez éclairé des tenants et des aboutissants afin de remplir correctement sa mission. Dans certains cas, le système est verrouillé à ce point qu’il peut très facilement être détourné à des fins personnelles ou despotiques.

L’ouvrage de Platon, traitant de cette question a parfois été taxé de fascisme avant l’heure (à tort à mon avis), parce que la pensée qui y est développé met en avant l’idée que l’intérêt général n’a pas besoin de l’agrément massif du peuple pour être mis en œuvre. C’est toute la faille du système. Mais comme tout système, il n’est jamais bâti que sur une idée absolue. Pour que la démocratie fonctionne, il lui faut un peuple décisionnaire éclairé, n’ayant pas peur d’aller à l’encontre de tous les désirs individuels s’il le faut. Dans le cas contraire, la gouvernance n’est plus possible et la cohésion sociale de la cité se délite. De la même façon, pour que la République fonctionne, il lui faut une tête froide, consciente de sa mission, entièrement dévouée envers elle, refusant tout clientélisme, refusant d’accorder à l’un comme à l’autre le moindre privilège. Dans le cas contraire, le résultat est le même et le système verse dans le totalitarisme maquillé sous un fond de teint libéral.

L’extrême gauche a grand tort, à mon sens, de croire que l’Etat est une sorte d’hydre à plusieurs têtes, que les systèmes sont seuls responsables du marasme ou de notre bonheur éventuels. En réalité, l’homme est au centre de tout, lui seul peut permettre à ces systèmes d’œuvrer sans distinction pour le bien de tous. Ce sont les inflexions qu’il choisit d’y donner qui font seules la différence. Le matériau politique est là ; à lui de s’en servir à bon escient.

L’idéal démocratique est un but magnifique, tout comme l’utopie communiste et comme chacun (enfin presque), je rêve d’un monde où le bien commun serait supérieur à tous les biens individuels. Mais l’on voit bien que ces deux systèmes, s’ils sont jusqu’au-boutistes, nécessitent que la majeure partie de la cité soit constituée d’hommes justes, éclairés, altruistes. Je suis pour ma part une espèce de républicain résigné, en attente de mieux, espérant qu’émerge une classe politique consciente des enjeux, parce que je sais qu’il est plus aisé de trouver 10 justes que d’en trouver 100.

Bien entendu, la classe politique qui nous gouverne actuellement n’a que faire de ces considérations puisqu’elle participe activement à cette confusion des genres qui scinde la cohésion sociale. On distingue aisément que l’intérêt général n’est pour elle qu’une chimère. On discerne bien, entre les lignes de sa pseudo politique les germes du chacun pour soi, du clientélisme, de la personnification voire de la confiscation du pouvoir. On comprend bien, dès lors qu’elle affirme vouloir éduquer républicainement nos enfants à coups de marseillaises et de salut au drapeau, qu’elle ne comprend pas de quoi il retourne, et que par la même, elle va précisément à l’encontre de son propre système adoré en le figeant comme s’il n’était pas chaque jour nécessaire de la faire vivre, de le re-définir activement.