
A Londres, y a des types qui sont payés pour porter des pancartes marquées d’une flèche. Cette flèche indique le chemin qu’il faut suivre pour aller se gaver au MacDo du quartier. A Londres, y a plein de vieux et plein de vieilles qui bossent encore, dans des pubs, même lorsqu’ils ont les deux rotules bousillés ou le dos en bouillie ; ils sillonnent entre les tables, portant d’immenses plateaux à bout de bras, les genoux fléchis et tremblotant, légèrement voûtés. A Londres, y a plein d’hommes et de femmes qui bossent pour trois euros six sous ; des boulots qu’un esprit fou ne parviendrait même pas à imaginer.
A Paris – et je suppose, dans la majorité des grandes villes de France – y a des types qui font le pied de grue en haut des marches de chaque station de métro. Ils distribuent des journaux gratuits. Et c’est comme cela que la majorité des parisiens et banlieusards s’informe. A la va comme j’te pousse, trois lignes pour leur dire que le Tchad est à feu et à sang, que Britney Spears est sortie de l’hôpital, que le dernier Astérix va cartonner même si tout le 7e art doit en crever, que Sarkozy est un bon président et qu’on y comprend rien, que Carla Bruni est une intellectuelle de haute volée (et on le sait parce qu’elle lit des livres), que les rats dans le métro c’est la plaie. Mais ce n’est pas le sujet, si les gens veulent faire semblant d’apprendre des choses, s’ils n’ont rien contre le fait de vivre une existence partielle, des plaisirs partiels, de prendre appui sur un savoir partiel, tout en prétendant que tout est au complet, personne ne songera à aller le leur reprocher ; on se choisit la geôle qu’on veut.
Je ne vais pas faire le gauchiste misérabiliste, mais qu’il vente, qu’il neige, qu’il tombe une pluie battante, les types sont là, à battre le pavé, revêtus d’horribles chasubles. Quand il flotte, ils n’ont pas vraiment le droit de s’abriter. En revanche, les gratuits gribouillés sont derrière eux, dans une sorte de chariot qui fait mal aux yeux, protégé de la pluie par un petit auvent.
Au bureau, y a une gonzesse qui chaque matin me demande si je veux un 20 minutes. Non, j’en veux pas, je lui dis. Ça me fiche mal à l’aise, et je suis presque incapable de dire pourquoi. J’ai un peu envie de lui faire manger son 20 minutes, feuille par feuille, ça ne devrait guère en demander plus de 5 ! Elle lit le 20 minutes, elle aime pas les fonctionnaires, elle aime Céline Dion…elle dit : « ba oui, tiens, t’es trop intelligent pour lire ça, toi »…comme si j’étais une sorte d’intello à la noix, élitiste, parce que je ne lis pas les bouquins de Grisham, que j’ai pour habitude de payer ma presse, que j’ai pas un avis tranché sur tout et n’importe quoi et que cette grosse naze de Céline Dion me file des poussées d’urticaire. J’aime pas cette fille ; elle me semble concentrer tout ce qui cloche dans ce pays. La propension des gens à renoncer à tout effort, à ne s’impliquer dans rien, à ignorer la moindre implication découlant de nos actes.
Moi, ça me violente la calotte que des types fassent le plancton dans le froid pour nous fournir de l’information débilitante. Ça me donne la gerbe d’imaginer que bientôt dans ce pays, à ce train là, des vieux de 70 ans seront obligés de bosser dans des jobs avilissants, que bientôt, on aura aussi des types avec une flèche à la main pour donner la direction du Trash Food. A chaque étape de la chaîne, c’est médiocre. Des types ont des boulots médiocres pour nous permettre de consommer et de vivre médiocre ; comme ça, tout est verrouillé ! On vit tous nos petites vies médiocres, nos plaisirs médiocres et pour nous le permettre, on a besoin de petits rouages encore plus médiocres…
Je sais bien qu’on peut m’objecter que les gratuits, c’est déjà ça de pris. Les gens, z’ont pas le temps, z’ont pas l’argent, z’ont pas l’éducation pour lire Le Monde. Mais le JT de JP Pernaut aussi (l’autre jour, il a traité une information relative à l’Arche de Zoé ; il disait : « les enfants sont retournés auprès de leur soi-disant familles » !!! ça vous fiche pas la nausée un truc pareil ?), c’est toujours ça de pris. On peut m’objecter aussi que ces boulots là, c’est mieux que pas de boulot du tout. A ceux là, je demande ce qu’ils diraient à un type à qui ils demanderaient : « et toi tu fais quoi dans la vie ? » et qui répondraient : « moi, je distribue le 20 minutes »…pire je me demande ce que pourrait ressentir intimement un type qui déclarerait faire ce boulot…Y a pas de sous travail, alors ?