vendredi 15 février 2008

Le vent ne souffle jamais qu'en plaine...(3)



Le regard paumé de Britney était un océan de perdition, et ce, en dépit même des maigres tentatives qu’elle faisait afin de se dissimuler derrière une sorte de façade de contenance.

Elle se vautrait dans la merde et le monde entier savourait le spectacle, et son regard à elle disait : « j’m’en fous ». Elle avait ce demi sourire pour en rajouter une couche. On la regardait comme on pouvait regarder la dernière des raclures, et son regard disait : « vous pouvez bien penser de moi ce que vous voulez ». Elle faisait tout son possible pour se raccrocher à des branches qui n’existaient pas et en se relevant, couverte de crachats et d’immondices, son regard disait : « qu’est-ce que ça peut bien me foutre, je peux pas tomber plus bas »…mais ce regard mort ne trompait personne. C’était un regard vide, col roulé de came, le regard d’une gosse abandonnée en plein désert de Gobi avec une gourde et un chameau cul-de-jatte…malgré cela, elle exerçait sur le monde entier une fascination morbide. Elle était la star honnie d’un feuilleton décadent qui excitait la glande pinéale de tout un chacun ; un feuilleton sans temps mort, sans rebondissement, uniforme et sans suspense.

Si l’on y réfléchissait bien, les évolutions parallèles de la Société et de cette brave Britney étaient en tous points similaires. Le papier peint de l’écran d’ordinateur du patron semblait donc de circonstance, pour tout individu un tant soit peu sensible à la nature ironique du sort, qui lie étroitement toutes nos existences ; mieux, Britney semblait prendre son pied désormais, elle le regardait de biais en se foutant ouvertement de sa gueule ; c’était sa revanche à elle, sur le monde entier, sur tous les salauds de son espèce qui se massaient autour de son âme meurtrie pour se repaître du spectacle dégueulasse de ses blessures quotidiennes.

Il y avait eu la période vierge effarouchée. A cette époque là, au tout début de sa carrière, tous les mecs en pinçaient pour elle. Elle jouait le coup sur une sorte de personnage ingénu, en socquettes et jupes courtes, couettes et déhanchements lascifs et elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle était de celles qui préféraient attendre le mariage avant la culbute, et ça faisait bander les mecs encore plus que de raison.
Pour la Société, c’était pareil. Echappant aux scandales qui touchaient de près d’autres grosses compagnies, la Société affichait une mine de première de la classe, l’air de pas y toucher, elle affirmait qu’elle était la seule apte à faire fructifier l’argent sans mettre la main à la poche, sans piocher en lousdé dans la caisse. Elle ne disait rien des méthodes qu’elle employait mais laissait deviner qu’elle ne serait pas la dernière une fois le mariage conclu, un peu comme lorsque Britney faisait de petits mouvements habiles du bassin pour décrocher les mentons de tous les gogos-aspirants-branlette plantés devant leur écran de télévision.

Ensuite, on avait eu droit à la période « maturité » et elle avait coïncidé avec la survenance de quelques petites anicroches sans réelles conséquences ; l’annonce de la tempête dont on n’avait pas su se méfier, elle et nous. Un petit gars disait à qui voulait l’entendre que Britney n’était pas plus vierge que lui n’était un saint ; et certains bruits étouffés avaient menacé d’entacher l’image de marque de la Société. Mais dans un cas comme dans l’autre, personne n’avait voulu y croire. Ce n’était que ragots de jaloux, baveries de médiocres.

Une tout petite tempête dans un verre d’eau. Personne n’avait bougé l’oreille de trop et le calme était revenu. La société comme Britney étaient devenus alors incontournables, à mesure qu’ils négociaient le virage de l’âge adulte.

Elle jouait les esclaves-chiennes tendance méga partouze dans un clip sépia-hammam-sueur, entourée de dix types et gonzesses en rut ; et la Société envoyait ses traders aux dents longues filer des raclées aux petits affranchis du camp d’en face sans avoir peur de rien. Les mecs n’en pouvaient plus de se représenter Britney à poil, et les clients des autres grosses compagnies regrettaient que leur argent ne soit pas entre nos mains.

Britney, elle était alors l’ambivalence parfaite, intouchable autoproclamée dans la vie, celle qu’on dit être la vraie, collant sans bulles d’air à la bonne vieille image de texane délurée mais inflexible qui sied à la respectable bourgeoisie blanche. Dans ses clips vidéos elle jouait la pute de harem défroquée, léchant le sol comme une dalmatienne en chaleur, remuant l’arrière train comme une nymphomane privée de cul pendant dix ans et qui n’envisage d’autre projet pours les 10 prochaines que de rattraper tout le temps perdu d’un seul coup.

La Société était devenue davantage une image qu’une marque. Sa prétendue respectabilité la précédait de dix bons kilomètres. Il y avait de grandes opérations de séduction massive, de belles promotions, pleines de types heureux qui ne s’en faisaient pas dans la vie, puisqu’ils comptaient sur Nous, et les autres, ceux qui ne choisissaient pas ce chemin là avaient des mines tristes et soucieuses ; la Société était un Prozac avec bonus et intérêts. En privé, les adversaires ne la ramenaient pas, n’en menaient pas large, ils s’écartaient sur notre passage de peur d’échouer à l’épreuve du rouleau compresseur.

Et puis, tout s’était cassé la gueule. Britney avait épousé une chiffe molle, petit rappeur de quatrième zone, et des vidéos d’elle circulaient partout, même pas sous le manteau. Sur ces vidéos, elle fumait des joints, s’accrochait au palmier de son rappeur de mari et l’enfournait dans sa bouche en riant comme une guenon. « Tout ça pour ça », s’était dit les rois de l’astiquage de tige devant leur écran d’ordinateur ; « en fait, Britney, elle est pas si bien fichue que ça », qu’ils se disaient. Ses mamelons pendouillaient lâchement, elle avait une acné à faire pâlir tout adolescent digne de ce nom et elle se faisait prendre par derrière en soufflant comme la dernière des vaches, fallait voir le travail. En plus de ça, ses grossesses la faisaient ressembler à un tas de seconde main, et elle l’était, de seconde main, puisque de source sure, tout le showbiz lui était passé dessus, et pas seulement, les grooms d’hôtel, les types qui livraient le lait, les chauffeurs routiers qui se faisaient tailler des plumes sur les aires d’autoroute, les chevaux du haras de Central Park, l’âne bourriquet, Winnie l’Ourson et même ce grand sauteur de tigre orange, les serveurs (tout le monde en fait, sauf l’astiqueur de tige de première bourre ; mais seulement parce qu’il n’avait pas les moyens de se payer un billet d’avion Marcq-en-Baroeuil/LosAngeles !), les balayeurs de quartier et même les éboueurs, tous se l’étaient tapés pour participer à l’extinction de l’incendie de forêt… Voilà ce qu’était la vérité (déformée avec jouissance), extirpée du fond de la culotte de Britney Spears.

Pour la Société, tout était allé très vite. Après la mini chute libre des bourses internationales, des bruits avaient commencé à circuler. Lentement, puis ils s’étaient amplifiés comme un effet de larsen. Puis la gueule de Jean-Mi l’algorithme s’était étalée sur tous les écrans de télévision de France, à la stupéfaction de tous. Des sommes astronomiques s’étaient (en apparence) volatilisées, s’étaient paumées (en réalité) au détour d’un virage mal négocié. En attente, elles restaient bien planquées, milliards en souffrance. Pour dire la chose, des types avaient tenté de flairer la piste et ils s’étaient retrouvés en jeep, et en costume colonial en plein milieu de la jungle zaïroise. Le gnome s’était emparé des micros pour exiger nos têtes. Tous les types à clavier de France, qui rêvaient d’être journalistes, avait fait de lui une sorte de héro de l’année, sans couronne ni rien.

Jean-Mi, qui n’avait jamais appris à la fermer s’était lâché devant des enquêteurs gras du bide sans la moindre retenue et il avait mis en cause tous les noms qu’il connaissait, y compris ceux qui n’avaient strictement rien à voir avec l’affaire, tout particulièrement ses supérieurs ; et le Président avait du se fendre de trois démentis par jour pendant une bonne semaine. A l’autre bout du fil, ses politesses semblaient une hache en suspension au dessus de la tête du Patron de la Grande Tour.

C’est à la suite de tout ce merdier que l’on vit, hier même, débarquer cinq types en costume mal fichu dans le hall d’entrée de la Grande Tour. Le type de l’accueil fit les quatre chiffres du poste du Patron et cracha d’une voix mielleuse : « cinq messieurs sont en bas et demandent à vous voir, Monsieur ! ». « Et alors », avait répondu le Patron.

- Monsieur, (sa petit voix chuintait maintenant), ils disent qu’il représentent la Cellule de Crise…
- La quoi ?
- La Cellule…
- Oui, bon, ne répétez pas, j’ai entendu. Faites-les patienter quelques instants, je vous rappelle tout de suite ; en attendant, dites-leur que je suis en train de détruire des documents…

Il raccrocha le téléphone, le décrocha encore et poignarda le clavier à 10 reprises, de l’index gauche. A l’autre bout du fil, l’assistante du Président. Elle transféra l’appel sans le faire attendre.

- Oui.
- Monsieur le…
- Oui, c’est bien moi qui vous ai envoyé la Cellule de Crise…
- Mais qui sont ces hommes ?
- Mais on s’en fout de qui ils sont…ils figurent sur les listings du Conseil d’Administration, c’est bien assez…
- Mais Monsieur, ce Conseil ne siège pas et…
- Et ils ne connaissent rien à rien, c’est précisément pour cela qu’ils sont sur ce listing, précisément pour cela que je vous les envoie…si nous avions vraiment un Conseil d’Administration, on serait déjà dehors à se demander par quelle cheminée revenir…Vous croyez que je me suis échiné à bâtir ce paquebot pour le voir sombrer en pleine mer à cause de 3 types mécontent, parce que leurs actions ont perdu 10 centimes d'euro ?
- Mais Monsieur, je ne sais pas quoi faire d’eux.
- Filez-leur des sandwichs et un jeu de tarot, j’en sais rien moi, du moment qu’ils aient l’air de servir à quelque chose…c’est la seule chose qui importe. La dépêche AFP sort dans 10 minutes, vous vous démerdez comme vous voulez… En ce moment même, un photographe est suspendu à un cable à la con, offert à tous les vents de plaine ; il attend la bonne photo pour montrer la cellule en action...vous nous avez foutu dans cette merde, à vous de nous en sortir plus blanc que neige. Ah, il leur faut la salle de réunion, le photographe vise cet endroit là !

Et il rompit la conversation.

Quand la Cellule de Crise apparût au bout du couloir du plus haut étage, en sortant de l’ascenseur, elle parla d’une même voix : « on nous a dit qu’il y aurait des sandwichs ».