mercredi 13 février 2008

Miles


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Alain Gerber, journaliste écrivain de son état est un type courageux. Qui ne recule pas devant les obstacles. Il écrit sur les légendes du jazz, intitule ses romans du sobre prénom des géants dont il raconte la vie (Chet, Billie, Charlie), avec honnêteté et talent. Son roman sur Miles Davis, n’échappe pas à la règle. Il l’a appelé Miles.

Comment écrit-on sur Miles Davis ? Comment raconte-t-on une vie pareille ? Comment expliciter ce qui fit du petit Miles Davis Jr, fils lambda d’un docteur lambda, trompettiste sans talent manifeste, un musicien génial, reconnaissable entre tous, que l’on appelait respectueusement Miles, comme dans un murmure reptilien ? Comment raconter cette époque furieuse, si pleine d’émulation du be-bop ? Comment imaginer la teneur des conversations, des échanges qui eurent lieu (ou non) entre tant de génies : Miles, Bird, Trane, Dizzy, Sonny… Comment mettre en rapport sa vie, son œuvre et lier les deux afin qu’elles fassent sens ? Comment imaginer l’esprit de ces hommes là, leurs pensées intimes, sans les trahir, eux et leur corollaire : leur musique ?

En fait cela m’est difficile de parler de ce livre. Cela me serait pénible et compliqué de parler de tout livre de ce genre. Parce que cela fait maintenant plus de deux ans que j’essaie de faire un « truc » comme ça. Pas tout à fait comme ça, c’est vrai. Je ne joue pas à l’historien du jazz, ni rien. Mais je me sers d’un musicien pour conter une histoire, pour retranscrire une époque, lisser et dérouler une atmosphère. Je me claque sur le rythme de cette musique et c’est une épreuve que pareille entreprise. Moi, je ne raconte guère que la fin d’un destin, je fantasme pour lier la trame épaisse (j’ose espérer) d’un polar sur 12 mesures, mais Gerber, lui, reprend tout depuis le début, jusque la fin, enfin, tout depuis l’instant où Miles Davis Jr. devint Miles, petit homme poli tout d’abord, bien éduqué, clean comme l’eau limpide des Grands Lacs, gentil avec les dames et timide même ; apprenant le sens de la vie et du jazz, parmi les grands de ce temps là, camés à mort, au langage putassier, attifés comme des princes décadents, avec classe ; types impeccables dans l’attitude, exsudant les odeurs et les us du ghetto, pétris de coolitude vénéneuse. Si différents de lui. Il reprend tout, tout à partir de l’instant où Miles Davis Jr. comprit qu’il lui était nécessaire d’entrer dans le jeu, de faire partie de la bande, d’être comme eux, capable de mettre une peignée à n’importe qui pour de fallacieux prétextes, capable de faire parcourir dans ses veines autant de came que possible, capable de trimballer tout un harem à son bras, capable d’être aussi élégant que n’importe lequel d’entre eux (si l’on excepte ce clodo de Bird), capable de faire gicler de ses lèvres et de ses bronches un jazz puissant, marquant l’Histoire d’un sceau rougeoyant, indélébile, éclatant ! Son jazz, pareil à nul autre, le jazz de Miles !

Gerber a du verbe, c’est certain. Il lui arrive cependant de traîner trop longuement sur une idée, de trop ressasser les mêmes antiennes, les mêmes découvertes. Les prénoms font irruption dans son récit, créant ci et là une impression de clans, de roman pour initiés. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Dans quelque roman que ce soit, on ne se trimballe pas à tout bout de champ les patronymes et les biographies de tout un chacun (surtout quand ceux là sont narrateurs) à bout de bras. Si l’on n’est pas en terrain connu, il faut alors oublier que cette histoire ne parle que de gens qui ont bel et bien existé, savoir laisser à l’amateur le soin d’entendre un Roach muet dès qu’il est question d’un Max. Et alors, l’histoire peut commencer, et l’on peut entrer dans la danse.

C’est l’histoire d’un Miles en proie au doute, vis à vis des autres, de ses femmes, de son père, de ses frères musiciens, du monde blanc, du monde noir, des repères établissant les frontières de son monde, en proie au doute vis à vis de sa musique, vis à vis de lui-même, de la marque qu’il imposera à l’Histoire, du sens de la vie, de sa vie ; ce doute qui le pousse au train et lui permet de dépasser ses faiblesses, ses manques, qui lui permet d’adopter un style sans nul autre pareil, qui lui permet de toujours aller plus loin quand d’autres croupissent dans la mare boueuse de leur légende, se heurtent à la cime d’une insurmontable apogée.

Le seul défaut de ce roman, c’est qu’il tente, parfois non sans maladresse, de mettre des mots sur ce qui n’en a pas, qu’il se fige de temps à autre dans des théories absconses sur l’art et sur l’époque, sur les individus qui font l’histoire. Ce qui donne un léger embonpoint à l’œuvre, un embonpoint qui le leste d’un centaine de pages superflues. Prenant sans doute conscience de ce déséquilibre, la vie de Miles penche d’un coté plutôt que de l’autre. La période be-bop foisonne d’anecdotes, de détails, d’inventions, et tout ce qui suit (tout particulièrement la période électrique) semble survolé ; comme si Gerber s’était laissé davantage envoûté par la musique que par son sujet. Déroulant le fil de son intrigue, Gerber finit par perdre le sens de son roman, qui, lentement s’essouffle puis s’éteint. Ç’aurait été une grande réussite si l’extinction avait pu être simultanée à celle du Grand Miles, mais ce n’est hélas pas le cas. Le style presque magique du début se perd en volutes, en références, en superpositions.

Allez, c’est un mince défaut. Comme je l’ai dit plus haut, ce livre est bien davantage qu’un roman sur le jazz, c’est un roman sur l’homme, bien plus qu’un roman sur la vie d’un afro-américain grattant sa peau contre le mur de l’Amérique blanche, c’est un roman sur la vie, bien plus qu’un roman en fait, une très belle extrapolation. Une œuvre belle et courageuse.

[Miles de Alain Gerber – 398 p. – Fayard]