jeudi 2 octobre 2008

Une bible et un revolver


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Enfant, nous rêvions tous d’être cowboy [avec la raréfaction du genre cinématographique correspondant, la tendance subit à l’évidence un net déclin, mais les propositions qui vont suivre peuvent être substituées par d’autres] ; c’est qu’enfant, nous n’en mesurions pas la véritable nature. Nous ne savions pas à l’époque que le cowboy était ce genre de bouseux de basse extraction, à l’hygiène douteuse et dont le travail essentiel consistait à mener d’immenses troupeaux de vaches du pré jusque l’enclos... Le mythe de l’aventurier sans peur, façonné de toutes pièces par une industrie du cinéma en délicatesse avec la vérité, nous subjuguait sans que nous puissions y résister ou y confronter notre esprit critique à peine naissant.

En tout état de cause, les volontaires ne se chiffonnaient pas pour camper l’indien valeureux. Nous étions inconsciemment favorables à la philosophie de Custer ; un bon indien était avant tout un indien mort. Les indiens n’avaient pas de revolvers ni de fusils. Ils tournaient en rond, sur leurs canassons, armés simplement d’arcs ou de petits tomahawks, et se faisaient inexorablement descendre comme autant de victimes expiatoires. Ils étaient l’incarnation vivante des petits canards qu’on dégomme à la fête foraine. La loi du plus fort prévalait dans la cour de récréation, elle prévalait également dans nos esprits mal fichus.

L’évolution naturelle de notre développement intellectuel modifie lentement notre point de vue. Adulte, nous découvrons avec stupeur que les indiens sont de grands combattants et nous leur reconnaissons un instinct de révolte et d’insoumission unique dans l’Histoire du monde. Nous prenons également connaissance des exactions commises sur la population indienne par cette armée de pouilleux étoilés, ayant pour seul mérite d’avoir appris à défiler unie sous la même bannière. Nous avons non seulement changé de camp mais nous renions même désormais avoir jamais fait partie de celui d’en face. Avec un soupçon mal déguisé de fierté dans la voix, nous prétendons avoir combattu seul contre un monde ignorant. Nous affirmons n’avoir jamais voulu camper le cowboy flingueur mais avoir toujours défendu la figure indienne, démontrant ainsi une exceptionnelle précocité de conscience et de compassion.

Et puis, nous vieillissons. Nous sommes fatigués des cowboys comme des indiens. Les voir tourner en rond sur leurs chevaux, prendre d’assaut de petites collines déplumées, sans raison apparente, se planquer derrière de vieilles carrioles déglinguées pour se canarder à cinq misérables mètres de distance ; voilà un spectacle éternel qui nous lasse naturellement. Devenu vieux, nous rêvons de faire du vélo, avec une jolie jeune femme en équilibre sur le guidon. Nous rêvons d’une existence de rien, sans contraintes, sans sentiment d’appartenance, nous rêvons de liberté absolue. Nous rêvons d’attaque de train, de menus larcins commis dans de vastes vergers, nous rêvons de rires, d’amitiés et d’amour insurpassable. Nous rêvons d’une mort à la fois héroïque et follement nihiliste. Nous rêvons d’être Butch Cassidy.



[Il n’est hélas pas interdit de penser que certains ne dépasseront jamais l’un ou l’autre des stades initiaux.]